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    "Black Book" : le retour de Paul Verhoeven...

    Six ans ans après "L'Homme sans ombre", Paul Verhoeven revient avec "Black Book". Dans ce film où une juive doit séduire un officier allemand pour survivre sous l'Occupation, le réalisateur renoue avec ses origines et ses thèmes de prédilection. Interview...

    AlloCiné : Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de retourner en Hollande et aborder des problèmes liés à votre pays ?

    Paul Verhoeven : En fait, je travaille sur ce projet avec mon scénariste Gerard Soeteman depuis les années 70. Nous avions très envie de faire un film sur les années sombres de la Hollande entre 1944 et 1945. Pour moi, c'était nécessaire, et j'avais déjà fait quelques recherches dessus. Mais entre les années 1980 et 2000, nous n'arrivions pas à trouver de scénario satisfaisant... C'est seulement vers les années 2000 qu'on s'est rendu compte qu'on avait fait le mauvais choix de personnage principal : au départ, c'était le frêre qui survivait au massacre sur le bateau et non la fille. Et tout le film racontait son périple pour trouver les meurtriers de sa famille. Un jour, Gerard est venu me voir pour me dire qu'en fait tout le problème était là : c'était la fille qui devait survivre et le garçon qui devait mourir... et avec un personnage féminin au centre de l'histoire, le projet devenait beaucoup plus passionnant !

    Est-ce que ce retour aux sources n'est pas aussi synonyme pour vous de retour aux libertés, notamment dans la façon dont vous filmez les scènes de sexe et de tueries ?

    Il est vrai que depuis quelques années, et depuis le 11 septembre notamment, l'industrie du cinéma hollywoodien n'est tournée que vers de purs divertissements sans âme et sans réelle utilité. Je n'arrivais plus à trouver de projet personnel là-bas. J'avais l'impression de m'être un peu perdu depuis L'Homme sans ombre et je sentais que si je restais la-bas, je serai condamné à ne faire que des suites de mes succès comme Hollow man 2, Starship Troopers 2 , ou même un autre Total Recall à la sauce Matrix... Mon retour correspond donc avant tout à une démarche artistique : c'est un retour aux libertés et aussi un moyen de me retrouver. Je devais revenir afin d'éviter la mort spirituelle et afin de regagner... mon âme. Enfin, si elle existe vraiment ! (rires)

    Mais au bout du compte, vous sentez-vous plus cinéaste américain ou européen ? Les années passées aux Etats-Unis ne vous ont-elles pas un peu "hollywoodisé " ?

    Ca, c'est a vous de me le dire ! (rires) S'il y a bien une chose que j'ai apprise aux Etats-Unis, c'est le sens du rythme, de la tension dramatique. Et c'est ce que j'ai voulu apporter sur Black Book. Dans mes précédents films hollandais, il n'y avait pas d'enchainements forts entre les scènes, et je voulais plus cette forme de "thriller" dans mon film. Au début, on croit que c'est une simple histoire de survie, puis quand Rachel est engagée pour infiltrer les bureaux allemands, on découvre que les choses sont plus ambigues, qu'il y a des machinations souterraines entre les deux camps. S'il y a bien une chose que je retire des Etats-Unis, c'est ce sens d'une structure dramatique intense.

    Dans un autre de vos films sur l'Occupation allemande en Hollande, "Le Choix du destin", les personnages étaient soit blancs ou noirs, et dans "Black Book", ils sont beaucoup plus ambivalents. Cela veut-il dire que votre vision de cette époque a changé ?

    Non, pas tellement. A la base, Le Choix du destin est tiré d'un livre autobiographique d'Erik Hazelhoff Roelfzema et écrit dans un style très héroïque. C'est pour ça que le film est très manichéen. C'est seulement en faisant nos recherches dans les années 70 pour ce film que nous avons découvert que les choses étaient en fait plus sombres et plus ambigues. Mais en même temps, il aurait été incohérent de les insérer à ce moment-là, ça n'allait pas avec le ton du film. Nous avons donc gardé ces documents avec Gerard, conscients que cela pourrait faire une autre histoire sur la Résistance et que cela viendrait compléter la vision de ce premier film.

    Pouvez-vous nous parler de l'aspect visuel de ce film ? N'est-il pas proche d'un de vos films des années 70, "Katie Tippel" ?

    Oui probablement, mais ce n'est pas quelque chose que j'ai fait consciemment. Vous savez, un jour, Jost Vacano, l'un de mes directeurs de la photographie, m'a expliqué qu'on ne pouvait jamais définir le style visuel d'un film, il s'impose de lui-même. Pour Basic Instinct, j'ai longuement discuté avec Jan de Bont car nous voulions un film qui soit visuellement entre le style de David Hockney et d'Edward Hooper. Nous nous sommes longuement attardés sur leurs différentes toiles pour attraper les couleurs qui nous intéressaient. Mais au final, je ne pense pas que mon film soit très proche de ces peintres. Il est allé de lui-même dans d'autres directions. Pour Black Book, c'est un peu la même chose : divers facteurs ont influencé le style du film. Par exemple, c'est sûrement mon retour en Europe qui a conditionné ce style plus classique et plus proche de films comme Casablanca, comme on a pu me dire, même si en le revoyant, je ne retrouve pas tellement mon film ! Au départ, Theo van de Sande voulait décolorer l'image, la désaturer. Mais finalement, en voyant les rushes, il a préféré garder ces couleurs très fortes qui évoquent les peintres expressionnistes allemands des années 20 comme Kirshner ou Otto Dix.

    Est-ce que l'enjeu est plus différent en Hollande qu'en Europe quand on raconte une histoire sur la Deuxième Guerre Mondiale avec ses Resistants et ses collabos ?

    Même si je ne connais pas tellement les difficultés liées à ce sujet en France, je pense que la situation est légèrement différente en Hollande. J'ai découvert par exemple que le sujet n'était pas considéré comme tabou là-bas. Comme le montre une des scènes du film, les Hollandais étaient parfois pire que des nazis à cette époque ! Donc à mon grand étonnement, et avec un peu de déception, il n'y a pas eu d'attaque contre mon film. Au contraire, le public hollandais a très bien accueilli ce film, et surtout les jeunes qui ne connaissaient pas tellement cette période.

    Dans le making-of du "Choix du destin", vous faites en effet le triste constat que la résistance hollandaise n'a en fait servi a rien et n'a fait que déboucher sur un massacre. Après avoir avoir fait de plus amples recherches pour "Black Book", avez-vous toujours le même avis ?

    Oui... (pause) Si on regarde bien, dans Le Choix du destin, ceux qui s'en sortent sont ceux qui se sont protégés ou qui n'ont pas fait grand-chose. C'est la grande question de l'utilité de la Resistance. Lorsque Carice demande de tuer l'assassin de ses parents, Kuipers lui explique que si on tire sur un Allemand, des Juifs risquent d'être fusillés le lendemain. Et c'était la triste réalité : un soldat allemand nommé Reuter a été blessé, et même s'il a réussi à s'enfuir, il a coûté la vie a 120 personnes, et aucun des auteurs de l'attentat ne s'est dénoncé pour les sauver ! La Résistance est-elle vraiment nécessaire, ou ne fait-elle qu'empirer les choses ? J'ai parfois des doutes. Mais je sais qu'à cette époque, j'aurais sûrement pris les armes comme tout le monde. Mon côté aventurier sans peurs et sans reproches aurait pris le dessus !

    Le dernier plan du film évoque beaucoup la fin de "Starship Troopers". Avec les années, ne devenez-vous pas fataliste ?

    Réaliste plutôt.. Ce dernier plan est une description très réaliste du cours de l'Histoire. Carice le dit elle-même devant tous les cadavres qui s'accumulent sur son chemin : "Ca ne s'arrêtera donc jamais ?!". Et la fin reprend ce triste constat : Carice s'en va heureuse, mais tout le monde sait, à la lueur du présent, que l'avenir n'est pas meilleur.

    Vous avez quitté Hollywood pour des chemins plus spirituels et plus intellectuels. Dans cette direction, qu'est-ce que vous pourriez aborder de plus contemporain sur votre pays ?

    (pause) C'est plus difficile pour moi d'aborder des sujets contemporains car je trouve que nous n'avons pas encore assez de recul sur notre Histoire. Tous les projets qui m'interessent sont plutôt tournés vers le passé : le 17e siècle, les années 50... Je ne pourrais pas baser un projet à partir de l'actualité, sauf si un scénariste m'amenait vers certaines réflexions contemporaines... A ce moment-là, je sais que je pourrais le mettre en image... David Lean avait cette part de recul par rapport à l'époque dans laquelle il vivait...

    Propos recueillis par Damien Virgitti

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