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"Cartouches Gauloises" : rencontre avec Mehdi Charef
8 août 2007 à 05:00
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A l'occasion de la sortie de "Cartouches Gauloises", Mehdi Charef évoque pour AlloCiné son film et les souvenirs de son enfance en Algérie, juste avant que la guerre ne se termine. Témoignage.

AlloCiné : Pourquoi ce titre, "Cartouches Gauloises" ?
Mehdi Charef : D'abord à cause des cartouches de cigarettes... Quand j'ai commencé à vendre les journaux dans les bistrots français, presque tous les soldats fumaient. C'était une odeur que je ne connaissais pas, le tabac étant trop cher pour nos parents qui, eux, chiquaient. Mais j'aimais cette odeur, elle me prenait à la gorge, et puis il y avait tous ces paquets de couleurs différentes, des cartouches entières offertes aux soldats. Et puis "Gauloises" parce qu'on nous apprenait à l'école que cela fait partie de l'histoire de la France, les Gaulois... Et, bien sûr, ce sont aussi les cartouches, les balles de révolver qu'on entendait siffler quand on était mômes. Souvenir important pour moi car, la première fois que j'ai entendu une balle siffler, j'avais seulement trois ou quatre ans...

Votre film est en partie autobiographique...
Il y a beaucoup de choses qui viennent de moi, de mon expérience : ma tante, l'oncle emprisonné par les soldats français et emmené dans le camion, ma mère qui se fait frapper par le harki... Je n'ai pas voulu creuser mes propres souvenirs, je me suis contenté de ce dont je me rappelais clairement, cela suffisait pour faire mon film. Pour le reste, ce sont des choses que mes parents m'ont racontées plus tard. Il y a environ cinq ans, alors que j'écrivais cette histoire par brouillons, j'ai demandé à ma mère pourquoi, lorsqu'elle voyait arriver des soldats français, elle se mettait toujours de la terre sur le visage ; et elle m'a expliqué que c'était pour se rendre laide, pour éviter que les soldats ne la prennent, car ils enlevaient des filles de son âge qu'ils emmenaient à la caserne et qu'on ne revoyait plus. C'est ce genre de détail qui a rendu l'écriture du scénario difficile, car je savais que les Français refuseraient qu'on les accuse d'avoir fait ça... C'est l'une des raisons pour lesquelles je suis resté bloqué des années sur cette histoire.

Ali, c'est donc bien vous...
Oui, j'ai moi-même vendu des journaux, et j'avais aussi un "Nico", un ami français. Il s'appellait José, il avait des cheveux blonds en brosse et, d'ailleurs, quand j'ai commencé le casting, inconsciemment je cherchais un gamin qui lui ressemblait. Notre amitié est devenue vraiment intense et grave quand il a compris, en écoutant ses parents, que lui aussi finirait par quitter l'Algérie pour la France.

Dans le film, Ali, Nico et leurs amis construisent une cabane près d'un fleuve. Au fur et à mesure que les amis repartent en France, la cabane se vide de ses occupants. Peut-on y voir une métaphore de la guerre d'Algérie ?
C'est en écrivant la dernière version du scénario que je me suis rendu compte que cette cabane, effectivement, symbolisait l'Algérie. Cela m'a paru d'autant plus évident lorsque j'ai commencé les répétitions avec les enfants, Ali Hamada et Thomas Millet, surtout quand ce dernier dit à son ami : "T'es content de nous voir partir, comme ça tu auras la cabane pour toi tout seul."

Pourquoi avoir choisi de raconter ces événements du point de vue des enfants ?
Parce que je n'avais jamais parlé de moi en tant qu'enfant... Avant cela, j'avais l'impression que ce gamin ne méritait pas qu'on parle de lui ; mais je sentais qu'il était toujours vivant, je sentais son coeur battre en moi, même s'il respirait à peine... L'exil et l'arrivée en France ont cassé l'enfant qui était en moi et, après, je n'ai plus jamais voulu parler de lui, comme si c'était sa faute. Nous, les enfants de cette période, avons beaucoup souffert – et nos parents ne le voyaient pas ou n'ont pas voulu le voir. Mais ma mère m'emmenait partout avec elle, y compris où se déroulaient des drames... J'étais là quand ils ont enlevé mon oncle, quand ma tante a été tuée. Je sais que ma mère en a été traumatisée, et moi je voulais être comme elle, partager ses angoisses. Nous aussi, les enfants, avons fait cette guerre. Je pense que mon ami José avait dû vivre la même chose car, quand nous sommes arrivés en France, il n'a pas souhaité me revoir, sans doute pour ne plus avoir à parler de tout ça... En écrivant ce film, je libérais l'enfant qui était en moi.

Comment expliquez-vous que la genèse du film ait duré si longtemps ?
Cela ne s'est pas fait tout de suite parce que je craignais les gens : Français, Harkis, Algériens... La vision que j'avais de la guerre n'était pas celle des adultes, et je le savais. Je suis d'une génération où mon père me disait qu'il fallait se taire quand on habitait dans un pays étranger, et surtout ne pas faire de politique, ni de manifestations... Je n'ai pas pu écrire pendant longtemps car j'étais inconsciemment attaché à ça. Et je ne voulais pas que, sur certaines scènes, on reproche au petit Algérien que je suis de régler ses comptes avec la France. Mais, à un moment donné, ça doit sortir : on en a marre de ce silence, marre qu'on dise que ce n'était pas une guerre, alors que c'est faux. J'avais besoin de le dire.

Comment avez-vous découvert les deux enfants du film ?
J'ai fait beaucoup d'essais avec des enfants par couple, afin de trouver Ali et Nico en même temps. Ils devaient donner l'impression de se connaître depuis longtemps. J'ai vu beaucoup d'enfants, deux ou trois cents en France et idem en Algérie... Thomas Millet avait un air de chef, comme mon ami José ; quant à Ali, il avait l'air tellement sûr de lui... Ils avaient surtout très envie de participer à ce film.

Dans le film, Ali distribue les journaux. Le chef de gare lui fait remarquer que l'Indépendance sera en Une de "son" journal. En portant les quotidiens, Ali porte aussi l'Histoire dans ses bras...
En effet. Certains jours, j'étais très mal, parce que je venais de voir à la Une une mauvaise nouvelle pour les Français. Au bordel, c'était pareil : les prostituées ne voulaient pas voir certains titres, car l'Indépendance signifiait la mort pour elles. J'étais parfois bien accueilli, et d'autres fois l'on me regardait à peine. Je sentais alors que je portais quelque chose d'important.

Juste après la guerre d'Algérie, un film comme "Muriel ou le Temps d'un retour d'Alain Resnais évoquait les événements sans en parler, par le silence. Le temps est-il venu d'en parler différemment ?
Le temps est venu, oui, mais parce que d'autres films nous ont guidés. Les films américains sur le Vietnam, par exemple : j'y ai appris qu'on pouvait dire certaines choses très violentes à des gens qu'on aime beaucoup, qui peut-être pourront le prendre mal, mais qu'il faut le dire malgré tout. Les Américains sont parvenus très tôt à parler de leur guerre folle. Les Français, eux, ont aussi énormément souffert mais ne le disaient pas. Parce qu'on n'a pas voulu croire que c'était une guerre – on appellait cela les "événements". Ce qui rend fou, c'est de ne pas savoir pourquoi l'on se bat. En Algérie, les Français se battaient contre des gens qu'ils ne connaissaient pas et qui ne leur avaient rien fait, qui avaient simplement envie de rester chez eux, et certainement pas d'envahir qui que ce soit. Les soldats français en ont été traumatisés, et surtout les jeunes appelés, qui aujourd'hui sont toujours incapables d'en parler. Ils n'osent rien dire ; peut-être parce qu'à un moment donné, ils ont glissé dans une sordide histoire...

Plusieurs films récents évoquent les événements en Algérie : "Mon colonel", "L'Ennemi intime"... Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Peut-être que notre génération en avait besoin... Nous avons attendu une trentaine d'années, que d'autres le fassent avant nous, et puis finalement personne n'a pris les choses en main. Il fallait qu'on passe par là pour se sentir mieux, et réaliser d'autres films. C'est notre génération qui fait ça.

Propos recueillis par Eric Nuevo à Paris le 16 juillet 2007.
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Commentaires
  • chantalsayeghdursus
    Mehdi Charef, le scénariste le réalisateur, mais il ne faut pas oublier, avant tout, l’écrivain.(Propos recueillis le 11/12/2007) Trop tard pour un portrait, traitant de la culture française vue avec l’œil du Time, par la plume de Don Morrison. Néanmoins cet entretien me permis de voir ce que je n’avais fait qu’entre apercevoir : une écriture enrichie du vécu et de l’oralité. Je découvris un homme, non… une stature ; comme un diamant brut se taillant peu à peu aux épreuves de sa vie : La naissance en Algérie et les premières expériences douloureuses, le déracinement de Maghnia et l’arrivée en France à l’âge de dix ans, l’entrée en usine dès l’âge de dix huit ans où il travailla jusqu’à ses trente et un ans. Interrogé sur le possible déclin de la langue française vu par le regard du Time, il ne mentionna aucunement l’Anglais, ni même les Américains. Je compris rapidement qu’il avait un chemin à tracer, une route à faire ; et seulement après on pourrait lui parler d’Anglais. Le déclin dont il parla était celui-là :« Je constate, chaque jour, la fin de l’écrit à cause de la facilité et de la paresse d’une époque où toute culture se doit d’être sonore ou visuelle. Où tout ce qui ne procure pas un attrait ou un plaisir immédiat est source d’ennui ». Interrogé sur ce que lui inspirent l’apprentissage et la maîtrise de la langue française par la jeunesse, il s’exprima ainsi: « Je me rends compte dans les écoles où j’interviens parfois, que la culture qui ne peut plus être relayée par la langue s’étiole et meurt. Je crains que les parents et les éducateurs, de guerre lasse, n’aient déjà baissé les bras et que le goût d’écrire et de lire ne soit plus qu’une valeur du passé. Les repères familiaux de transmission des traditions s’effacent devant la crise économique, devenant morale puis affective, créant la peur du lendemain ; s’exprimant par de la violence, violence même dans les mots. Les jeunes sortent de l’école, chaque jour, plus âgés et moins instruits. Ils restent pourtant en demande de ce qu’ils ont manqué et plutôt de ce qu’ils n’ont pas reçu et l’expriment par le rap ou le slam ; langue où ils peuvent réinventer enfin celle que l’on ne leur a pas apprise. Le slam, notamment où la langue coule comme une source pure devenant brusquement torrent riche en mots et expressions. J’ai d’ailleurs de nombreux CD en slam, ce sont ceux que je préfère. Et je les écoute souvent». Reprenant ses œuvres je rencontrai Camomille, où l’héroïne est une droguée en manque, Au pays de Juliets, où il suit la trajectoire de trois prisonnières, Marie-Line où il donne à Muriel Robin un jeu dramatique qu’on ne lui connaissait pas, et enfin la fille de Keltoum, où il rend hommage aux femmes de son pays natal. Une magnification de la femme qui le met dans la lignée des chevaliers courtois du Moyen-âge. Dérouté de mon questionnaire très ciblé, sur le volume d’exportation des œuvres en langue française dans le monde, il m’avoua de n’exporter qu’en Europe et que cela était déjà très bien. Je fus également amenée à lui parler de ses œuvres cinématographiques et du festival de Cannes où il fut hors concours. Il ne put m’expliquer pourquoi hors concours mais je crus deviner, plus qu’il me le dit qu’un film de plus* parlant des erreurs coloniales à la face du monde était tout à fait malvenu. [* Un nouvel hommage avait déjà été rendu la veille du 25 Mai, à Mohamed Lakhdarhamina, lors d’une journée de l’Algérie] Nous ne pouvons que lui souhaiter des Lions d’or, des Palmes, des Oscars et des Césars afin qu’il puisse quitter le sérieux de ses films témoignages et jouer comme les enfants des Cartouches Gauloises, son film qui aurait pu être primé, retrouver les rires et les joies de l’enfance qu’il a si peu connues. Et surtout reconquérir l’enfance qu’il n’a pas vraiment eue. Et de rire en rire de bonheur en bonheur, aller vers la légèreté de l’autodérision et pourquoi pas faire un crochet vers le comique où il découvrirait son âme d’enfant et deviendrait troubadour. Ensuite, il pourrait enfin passer à autre chose et on pourrait, peut-être, lui parler alors des Anglais ou des Américains et de leur langue. Mais j’ai cru comprendre que tout ne viendrait que de nous et que la langue anglaise, elle, n’y serait pour rien. Chantal Sayegh-Dursus
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