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"Joy Division" : rencontre avec le réalisateur Grant Gee
28 janv. 2009 à 17:22
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Grant Gee a déjà filmé Radiohead, Gorillaz, réalisé les clips de The Kills et autres Blur. Il revient aujourd'hui avec un documentaire sur Joy Division. Autant dire qu'il sait de quoi il parle...

Qu'a ce groupe de si particulier pour vous ?
Grant Gee : C'est une part importante de mon adolescence. J'avais 15 ans quand le premier album est sorti, 16 quand Ian Curtis est mort. Vous savez à quel point la musique est importante à cet âge, en dix-huit mois vous passez d'Abba à Joy Division... Joy Division c'était une sorte d'expérience, comme un premier rapport sexuel. Le punk était devenu une forme d'orthodoxie en 1977-1978, c'était devenu le rock tel qu'on le concevait au Royaume-Uni, d'une certaine façon, mais musicalement ça se réduisait au côté " in your face ". Quelques groupes, et Joy Division était le meilleur d'entre eux, recommencèrent à ouvrir la voie vers de nouveaux sons. Vous pouviez " voyager " dans leur musique. Les punks disaient qu'il ne fallait pas écouter Pink Floyd, alors aucun d'entre nous n'avait grandi en écoutant de la musique hippie, qui était partie dans ce genre de direction. Joy Division était comme une réinvention du psychédélisme, mais on n'en était pas conscients à l'époque. Ce n'était pas un truc de bourrin. Puis Ian est mort. A 15-16 ans vous n'avez pas encore beaucoup été confronté à la mort, vous êtes très attaché à ces musiciens, alors vous vous demandez ce qui arrive. Cela aussi c'est une expérience.

Votre documentaire laisse la parole aux membres survivants du groupe, qui ne l'avaient pas beaucoup eu jusque-là au cinéma. Mais plus le film progresse, plus Ian Curtis devient le centre de leurs témoignages. Est-il possible de parler de Joy Division sans finir par ne parler que de leur leader disparu ?
Grant Gee : Oui, c'est possible. Mais le problème, aujourd'hui, c'est qu'on doit suivre une histoire, un fil dramatique. Ce n'était pas autant le cas auparavant. Les documentaires marchent parce qu'ils suivent le canevas classique de la tragédie du héros qui se dénoue. Ma tendance naturelle me porte à faire des choses expérimentales qui ne suivent pas ce schéma narratif. Mais ici, dès le départ, Joy Division était fait pour le cinéma, devait trouver des distributeurs, alors nous savions que ce serait une histoire. Cela fixé, j'ai seulement essayé de retarder le plus possible dans le film ce recentrage sur Ian. On a réussi à le faire pendant 63 minutes dans un film qui en fait 93. Mais je suis sûr qu'on pourrait faire un film sur les femmes autour du groupe. Les femmes de la classe ouvrière, des classes moyennes, abandonnées lors des tournées, avec leurs drames... Ce serait une manière de faire sans Ian.

Au début du film, le rythme est allègre, tout semble aller vite, mais peu à peu l'atmosphère s'appesantit, à mesure que l'histoire de Joy Division progresse vers sa fin tragique...
Grant Gee : Je crois que c'est Paul Morley qui a écrit cela : vous rejoignez un groupe parce que vous voulez être comme les Sex Pistols et plaire aux filles, et trois ans plus tard c'est une question de vie et de mort. Quand nous avons fait le premier dérushage des interviews, c'est venu naturellement. Tous les silences, les fêlures sont apparus dans les discours des uns et des autres. La ligne directrice du film tel qu'il est monté dans sa version finale était déjà là.

Les membres du groupe semblent exprimer une culpabilité, une incompréhension, de la jalousie peut-être, concernant ce qui s'est passé avec Ian Curtis. Comment définiriez-vous ce sentiment ?
Grant Gee : Je crois qu'il y a un peu de tout cela. J'avais 42-43 ans quand j'ai fait ce film, et c'est un âge auquel on devient subitement capable de se retourner sur ses vingt ans. Et on ne se reconnaît pas vraiment. Ces gars sont des musiciens qui vivaient l'instant présent. A la fin du film, Peter Hook se demande : " pourquoi n'avons nous rien fait ? ". Cette réaction trahit un sentiment de culpabilité, mais tient aussi au fait de ne pas se reconnaître dans celui qu'on était à 20 ans, à la fin des 70's.

Esthétiquement, le film se rapproche par instants d'une expérience artistique, d'une oeuvre de vidéaste...
Grant Gee : Il y a deux raisons à cela. La première, c'est que Joy Division n'est pas le genre de film que je fais d'habitude. Tout ce que j'avais à ma disposition, c'étaient des interviews et des archives, c'est-à-dire ce qu'utilisent aussi tous les mauvais documentaires TV. Les gens en ont marre de cette alternance d'images d'archives et de blabla. Je me suis demandé, de façon quasi-névrotique, comment je pouvais faire ce film sans arriver à cet horrible résultat. Il y a si peu d'archives de ce groupe, de mauvaise qualité en plus... L'autre raison tient à la façon dont nous avons monté le film. Ces dix dernières années j'ai travaillé sur mon mac, dans mon salon, et mon monteur de même, chez lui. Cela veut dire que nous pouvons jouer avec les images pendant des jours sans que cela coûte quoi que ce soit. Je ne peux pas travailler en allant aux studios, je n'ai pas d'idées-force que je peux développer directement. Je ne fais les choses qu'en les découvrant, et cela prend du temps.

Que pensez-vous de "Control" et de "24 Hour Party People", qui évoquent tous deux, de façon très différente, Joy Division ?
Grant Gee : Ce sont tous deux de très bons films. Lorsque vous faites un film sur un groupe vous pouvez avoir soit de vrais musiciens qui ne sont pas des acteurs, soit des acteurs qui ne forment pas un groupe convaincant. Sam Riley est à la fois très bon acteur et très bon musicien, mais je trouve que dans Control, certains autres ne sont pas à la hauteur, niveau jeu. Cela dit, je ne vois pas comment faire un meilleur film sur le sujet.

Joy Division est présenté comme le produit du Manchester de l'époque. Quel lien relie ce groupe à sa ville ?
Grant Gee : Manchester ne lui a pas donné cette sonorité, mais lui a permis d'éclore. Un grand nombre de ces grands centres industriels ravagés, Detroit, Akron (Ohio), Sheffield, sont devenus des sortes de terrains vagues proches de la science-fiction. Le centre des villes était comme à l'abandon. Ce que les punks ont découvert, c'est que vous pouviez aller avec votre groupe voir le tenancier de n'importe quel pub du centre et lui dire : " écoute, il n'y a personne ici, on peut jouer... ". Et tout à coup des centaines de punks viennent écluser des bières, et le type est ravi. C'était un réseau de petites scènes où vous pouviez vous produire pour trois fois rien. C'était pourri mais on pouvait s'approprier les lieux, et on était libre d'y faire ce qu'on voulait. On pouvait se faire cogner parce qu'on était " bizarre ", mais tant qu'on payait sa bière on pouvait rester. C'était une scène très créative. On ne peut pas vraiment entendre Manchester dans la musique de Joy Division. Mais Manchester a permis à des gamins qui n'étaient taillés pour rien dans cette vie de devenir artistes. Et le résultat est devenu universel.

Interpol, Bloc Party et d'autres groupes subissent l'influence de Joy Division. Mais quels groupes actuels peuvent légitimement revendiquer leur héritage, selon vous ?
Grant Gee : Joy Division a été adopté par une sorte de fraternité post-punk qui fait du rock rapide, " anguleux ", légèrement gothique. C'est ce qu'être influencé par Joy Division semble vouloir signifier. Cela ne reprend qu'un petit aspect de ce qu'ils étaient. Bloc Party... Le beat de Joy Division par lequel ils sont influencés est probablement ce qu'il y a de moins intéressant chez Joy Division. Ils reprennent un peu leur façon de chanter, et la ligne de basse de " Transmission ". Ils sonnent comme les Cure. En revanche je crois que Radiohead ressemble à Joy Division. Ils ne sonnent pas pareils, mais la complexité de leurs compositions, leur "ambition sonore", cette façon de penser le rock comme un art sans essayer de faire "arty", leur méticulosité, tout cela me rappelle Joy Division. Toutefois ce genre de trajectoire me paraît difficile à reproduire aujourd'hui, avec l'exposition médiatique : Joy Division et Radiohead sont d'abord apparus dans une sphère restreinte puis sont devenus bons. Aujourd'hui dès que quelqu'un fait quelque chose d'acceptable il est à la une des journaux. Et ça peut tuer des gens, les empêcher de devenir ce qu'ils auraient pu être. Quand Radiohead était à New York, le magazine Rolling Stone les a qualifiés de " punk floyd ", j'ai trouvé que c'était une superbe idée. D'une certaine manière on peut dire la même chose de Joy Division. Enfin, en 1979 vous auriez pu être pendu pour avoir parlé de " punk floyd "....

Propos recueillis par Alexis Geng le 19 janvier 2009 à Paris
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