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    Bertrand Tavernier : "Quai d'Orsay" est ma première vraie comédie

    L'adaptation ciné de la bande-dessinée du duo Christophe Blain / Antonin Baudry est sortie ce mercredi 6 novembre dans les salles. Pour le metteur en scène de "Capitaine Conan" et "Le Juge et l'Assassin", ce film est une première incursion dans le domaine de la comédie...

    ©AlloCine

    AlloCine : En quoi un découpage de bande-dessinée diffère de celui d'un film ?

    Bertrand Tavernier : C'est à l'opposé, donc il ne faut pas le suivre. Il faut prendre tout ce qu'il y a d'intéressant dans la BD, et Dieu sait s'il y avait des choses intéressantes dans Quai d'Orsay, mais après il faut se creuser la tête pour trouver une autre manière de le dire tout en retrouvant l'énergie et l'invention. Je vous donne un exemple : dans la bd, Christophe Blain fait bouger les bras de son personnage et ce mouvement fait voler les feuilles dans les bureaux. Je pouvais le faire mais avec des effets spéciaux. Or je n'en voulais pas. J'avais envie que tout soit trouvé sur le plateau, en direct. Donc dans le film les envols de feuilles précèdent Alexandre Taillard de Worms (incarné par Thierry Lhermitte). C'est ce qui annonce son arrivée. Je pars d'un élément de la bande-dessinée, je fais le contraire mais je retrouve la folie qui présidait à cela. Dans la BD, Alexandre Taillard de Worms bouge tellement les bras que les feuilles s'envolent. Dans le film il est précédé d'un mini cyclone. Et cela me permet ensuite de faire quelque chose que ne peut pas la bande-dessinée, comme par exemple tous les plans qui se préparent en prévision de cette tempête à venir et qui est annoncée par ce son, le son de son approche. Il faut utiliser le son par exemple. Mon découpage est basé sur le mouvement. Le découpage d'une bande-dessiné est une succession de cases fixes. Quand on adapte un livre de Georges Simenon, on n'est pas obligé, pour lui rester fidèle, de suivre les consignes d'atmosphère qu'il dispense. Il y a toujours des pavés humides, de la pluie, le brouillard... Moi j'adapte L'Horloger de Saint-Paul à Lyon en août. Il n'y a que du soleil et pas de pavés. Et j'ai tout de même l'atmosphère de Simenon. Elle est tellement forte qu'on n'a pas besoin de la recopier. On doit s'en inspirer, la rechercher mais on peut la retrouver en faisant le contraire de ce qu'il fait.

    Une scène est absolument fascinante dans le film, pour rester dans la thématique du découpage, c'est celle du restaurant à New York. Vous avez mis en place un découpage extrêmement varié, rapide, cassant quelques axes... Pourquoi un tel choix ?

    C'est la seule scène du film où j'ai beaucoup de plans. J'avais appelé mon monteur pour lui dire que pour une fois, alors que j'aime bien tourner en plan séquence, j'allais faire au moins trois valeurs différentes sur Thierry Lhermitte pour jouer un maximum, qu'on s'éclate, sans aucune règles de raccords ou d'axes. Il fallait qu'on arrive à retrouver la folie du discours. Je me suis régalé au tournage, notamment parce que Thierry me surprenait à chaque fois. D'habitude au bout de la 3ème prise c'est déjà bon avec lui. Là il a dû dire son texte une bonne douzaine de fois et cela me donnait des variations. Guy Lecorne, qui est un monteur génial, s'est lui aussi amusé en exagérant de son côté la stéréo, à faire passer Thierry d'un mot sur l'autre sur un canal différent. "Peur" à droite, "Peur" à gauche !

    Bertrand Tavernier et Thierry Lhermitte sur le tournage

    ©Pathé Distribution / Etienne George

    Pour rebondir sur Thierry Lhermitte, comment avez-vous travaillé avec lui pour ne pas tomber dans la caricature d'un personnage que l'on connait dans la "vraie" vie ?

    La sincérité ! J'ai donné deux indications principales aux comédiens. La première : vous ne savez pas que vous êtes dans une comédie. Vous jouez donc sur un ton sérieux, comme si le film était dramatique. Ne lancez pas des vannes avec ce regard satisfait des gens qui lancent des vannes. Vous êtes là et vous faites votre boulot. La seconde, et elle concerne plus précisément encore Thierry, c'est la sincérité donc. La seule manière pour qu'il s'en sorte et qu'il ne donne pas simplement l'impression de brasser du vent, c'est de donner l'impression qu'il est convaincu de ce qu'il dit. Il pense vraiment que Tintin est un très bon exemple pour régler une guerre au Moyen-Orient et pour traiter avec les néo-conservateurs américains. Il pense vraiment qu'Héraclite peut résoudre les crises internationales. Il faut qu'il y croie. Vraiment. Sinon vous avez un personnage très pittoresque certes mais qui au bout de 20 minutes risque de vous donner l'impression de simplement brasser du vent, alors que ce n'est pas le cas ! Ses moments les plus délirants vont finir par inspirer quelque chose de sensé. Personnellement j'ai été suffoqué quand j'ai vu le premier montage du film par le fait que tous les termes qu'il remue tout au long du film, "légitimité", "efficacité"... se retrouvent dans le discours final. Ses envolées n'étaient pas seulement des figures de style. Elles sous tendent ce texte formidable. Alors qu' on prend cela au début pour un tic de langage, ces termes se retrouvent dans le discours devant le Conseil de Sécurité de l'ONU ! Et, alors que tous ces éléments font rire tout au long du film, ils ne font plus rire à la fin à ce moment-là. (Rires)

    A peu de choses près, "Quai d'Orsay" est votre première "vraie" comédie...

    Ma première vraie comédie, oui. Peut-être est-ce l'approche de la mort. (Rires) Je me dis peut-être que je ne dois pas être projeté dans une tombe sans avoir tenté au moins une fois. J'ai tourné deux ou trois fois autour. Peut-être ai-je mal cherché, mais je n'arrivais pas à trouver quelqu'un avec qui j'avais envie d'écrire cela, quelqu'un qui me traduise le langage des politiques. Je n'avais pas seulement besoin d'un dialoguiste de cinéma mais de quelqu'un qui connaisse la langue. Pour certains métiers, j'ai eu besoin de gens qui connaissaient un univers en profondeur. D'un flic pour saisir le langage d'un groupe stup pour L.627. D'un directeur de maternelle, qui se trouve en plus être un poète, Dominique Sampiero, pour écrire Ça commence aujourd'hui. Un moment j'avais pensé faire une comédie sur la manière dont les politiques utilisent les instituts de sondage. J'avais commencé à écrire un truc sur un homme politique se préparant pour une émission du style de L'heure de vérité. On m'avait rapporté à l'époque que certains politiques commandaient quelque chose comme 8 à 10 sondages avant de passer à la télévision. Par exemple Michel Rocard mettait des épaulettes parce que les sondages montraient qu'il n'avait "pas les épaules" ou Laurent Fabius s'entrainait à s'exprimer avec un vocabulaire plus réduit parce qu'un sondage montrait qu'il utilisait "trop de mots". Je voulais voir le travail énorme pour une émission de ce type, à travers notamment l'utilisation des sondages et comment cela pouvait pousser un homme politique à dire exactement le contraire de ce qu'il avait prévu par exemple. C'était ça le concept de départ. J'ai essayé mais je ne trouvais jamais personne avec qui l'écrire, personne qui puisse me donner la langue des gens qui ne soit pas caricaturale ou plaquée. Les dialogues d'Antonin Baudry et Christophe Blain étaient déjà formidablement inventifs, cocasses et justes.

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    Quai d'Orsay

    Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 28 octobre 2013

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