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    "Au bord du monde" : à la rencontre des hommes et femmes de la rue [INTERVIEW]
    22 janv. 2014 à 08:00
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    Abîmés par la vie, malmenés par le froid et la solitude, oubliés par la société humaine, laissés... au bord du monde. Après un premier long métrage (la comédie policière "Une affaire de famille"), le réalisateur Claus Drexel quitte la fiction pour le documentaire avec cette plongée dans le réel, aussi belle que tragique. Rencontre.

    "On apprend pas mal de choses sur nous-mêmes à travers le regard qu’ils posent sur le monde"

    Claus Drexel, réalisateur de "Au bord du monde"

    © Aramis Films


    LE TITRE, UNE EVIDENCE…
    Claus Drexel (réalisateur) : "Ce qui m’a donné envie de faire ce film, c’est de voir autant de sans-abris dehors, partout, mais qu’on n’entend jamais. Ce sont comme des invisibles. J’avais donc pensé à ce titre, choisi entre-temps par Sébastien Lifshitz. Nous avons donc continué à réfléchir, un peu dans tous les sens, et c’est mon producteur Florent Lacaze qui a proposé Au bord du monde. C’était comme une évidence. Car dès le départ, nous voulions montrer ces gens qui habitent au cœur de la capitale, au centre de Paris, et qui sont pourtant relégués au bord du monde. (…) On peut faire des centaines de films différents sur les problèmes de la rue, mais ce qui m’intéressait, c’est que leur problème va au-delà de la question économique. Ce sont des gens profondément fragilisés, qui souffrent d’une grande solitude."

    Jean-Michel ©Aramis Films

    "VOUS NE VOUS RENDEZ PAS COMPTE DEPUIS COMBIEN DE TEMPS PERSONNE NE M'A ECOUTE..."
    "Le SAMU social, le recueil social de la RATP et d’autres associations nous ont accompagnés durant tout le tournage. Ils nous ont présenté des gens. Par ailleurs, notre directeur-photo, Sylvain Leser, photographie les sans-abris depuis plusieurs années et il a pu de son côté me présenter d’autres personnes. A partir de là, le travail fondamental, durant les deux premiers mois, a été de les rencontrer. On s’est rendu compte que ce sont des gens beaucoup plus faciles d’accès qu’on ne le pense… Finalement, il suffit d’y aller et surtout de se mettre à leur niveau. C’est pour cette raison que je voulais que la caméra soit proche du sol. Généralement, on a une vue en plongée sur ces gens, ce qui créé un rapport de force que je ne voulais pas dans ce film. Dès lors, le lien s’est établi assez rapidement. Ce sont des gens qui fuient la société et qui se fuient aussi eux-mêmes quelque part… Et au final j’ai rencontré un nombre incroyable de gens qui m’ont dit ‘Vous ne vous rendez pas compte depuis combien de temps personne ne m’a écouté…’ Ils étaient, je crois, ravis de faire le film."

    Christine ©Aramis Films

    L'ABSENCE DE VOIX-OFF
    "C’était très important de leur laisser la parole. Ce sont des gens qu’on voit, certes, mais on ne sait jamais ce qu’ils pensent du monde. On passe à côté d’eux sans les écouter. Et même dans les reportages, on voit des images de sans-abris mais ce sont souvent les associations et les acteurs sociaux qui parlent. Moi, ce qui me manquait, c’est de savoir ce que pensent CES gens. C’était le point de départ : faire un film dans lequel on leur donne la parole, à eux seuls, sans commentaires, sans analyse. (…) Au début, j’avais essayé de cadrer les choses avec des questions spécifiques, mais l’exercice était vite figé. Ce qui a bien marché, c’était de m’allonger à côté de la caméra, pour qu’ils l’oublient et qu’on puisse parler durant deux-trois heures. Au final, ce sont plus des discussions entre amis que des interviews."

    Henri ©Aramis Films


    INVISIBLES... ET POURTANT INDESIRABLES
    "Ils sont invisibles parce que les gens ne veulent pas les voir… mais ils sentent en permanence ce regard détourné. Ils sont invisibles par l’action de celui qui ne veut pas regarder. D’où l’idée de faire ce film en frontal : je me suis inspiré des photographes Walker Evans et August Sander, qui ont toujours photographié des gens dans leur cadre social tout en se concentrant sur l’être humain et le regard humain. L’humain prime. Je voulais faire ce travail, presque photographique, avec des plans fixes qui font que le spectateur ne peut que se plonger dans leur regard. Après un certain moment, j’espère que le film a une qualité un peu hypnotique, qui agit comme un miroir : on les regarde, puis on reçoit leur regard sur le monde."

    Michel ©Aramis Films

    FANTÔMES D’UNE VILLE VIVANTE, VIVANTS D’UNE VILLE-FANTÔME
    "Je voulais que ce film ait une forte dimension picturale. J’avais la volonté de montrer le contraste inouï qui existe entre la splendeur de Paris et la misère de ces gens. Il y a des sans-abris partout, mais le fait de tourner le film à Paris raconte quelque chose, à mon sens. Cela nous rappelle qu’il y a ce monde de luxe, cette ville incroyable… mais que les vrais habitants ce sont eux. Une fois la nuit tombée, après la fermeture du métro, ils sont les derniers survivants de cette ville-fantôme. Ce sont les plus Parisiens d’entre nous, quand on regarde bien. (…) Nous, quand on a besoin de s’isoler, on peut s’enfermer chez nous, lire un livre, regarder un film… Eux ne peuvent pas faire ça : ils sont toujours exposés, sans vie privée. En journée, dès qu’ils le peuvent ils se cachent, avant de se réapproprier la ville une fois la nuit venue. J’aime beaucoup cette image de ces sans-abris qui sont les derniers survivants d’un Paris post-apocalyptique, les gardiens de la ville-lumière en quelque sorte. (…)

    Pascal ©Aramis Films

    RENDEZ-VOUS EN TERRE INCONNUE
    "J’ai fait en sorte de ne pas trop me documenter en amont : je voulais partir avec la naïveté du Petit Prince, comme un explorateur qui part découvrir une terre inconnue, pour recevoir pleinement ce que j’allais voir sans idées préconçues. Sur cette terre inconnue, j’ai rencontré des gens qui m’ont frappé. Je pense que nous somme marqués par les idées reçues, les clichés sur les sans-abris : ce seraient des gens alcoolisés, difficiles d’accès… Or j’ai été bouleversé par le fait de voir qu’il y a parmi eux des gens qui s’expriment avec un langage extrêmement choisi, qui véhiculent des points de vue sur le monde et un humanisme qui fait défaut dans la société d’aujourd’hui où on ne parle plus que d’argent. (...) Ces gens, qui sont les plus démunis, peuvent justement nous rappeler que le plus important n’est pas l’argent mais l’amour, le respect de l’autre, la solidarité… On est dans un monde où tout doit aller vite, où le seul critère de valeur d’un être humain est sa rentabilité économique. C’est dramatique. Tout être humain, quel que soit son statut dans la société, a le droit à la dignité. Ce sont des gens qui valent autant qu'un grand patron, qu’un homme politique… ou qu’un réalisateur de films ! On apprend pas mal de choses sur nous-mêmes à travers le regard qu’ils posent sur le monde."

    Wenceslas ©Aramis Films

    LA VIE D’AVANT
    "C’est très variable selon les personnes. Il n’y a pas deux parcours qui se ressemblent. Pour certains, ils ne s’en souviennent pas ou ne veulent pas s’en souvenir. Quand on leur demande comment ils en sont arrivés là, souvent ils n’ont pas de réponse eux-mêmes… Ils cherchent une explication avec des ‘clichés’ sur une infidélité de leur conjoint ou un problème de loyer. Ils essayent de trouver une explication à une question à laquelle ils n’ont pas de réponse… C’est ça le plus difficile. (…) Après, tout le monde dit 'J’ai peur que ça m’arrive'. Je ne pense pas que ça puisse arriver à n’importe qui. En revanche, ça peut arriver à des gens de toute strate sociale. Dans la majorité des cas, ce sont des gens qui ont eu une fracture dans leur vie, souvent dans la petite enfance, et qui ont peut-être oublié ça. Vingt ou trente ans plus tard, un événement qui peut paraître anodin va tout à coup faire ressurgir cette fracture qui fait qu’ils n’ont pas la résilience pour résister à ce choc. La plupart des gens, heureusement, peuvent résister à ça. Sauf qu’il y a désormais un nouveau phénomène, économique, qui envoie de plus en plus de gens à la rue qui sont des travailleurs pauvres parce que techniquement ils ne peuvent pas se payer un loyer à Paris. C’est dramatique."

    Costel ©Aramis Films

    LA FOLIE
    "Certaines personnes se retrouvent à la rue car ils ont un problème psychiatrique. Mais la plupart des gens développent ça après, car la vie dans la rue est extrêmement difficile. Quelque part, c’est une forme de protection d’occulter le monde tel qu’il est… Et c’est là que nous tous, qui ne sommes pas SDF, avons une responsabilité. Je ne minimise pas le problème du logement, majeur, mais je ne suis pas certain que ce soit le fait de ne pas avoir un toit au-dessus de la tête qui soit le plus difficile –après tout, nos ancêtres ont vécu dehors durant des milliers d’années et nous sommes toujours là aujourd’hui. Par contre ce qui est insupportable, et qui engendre cette folie, c’est ce rejet total du monde des 'non-exclus'. Si on considère ces gens-là, leur vie sera beaucoup moins difficile."

    L’APRES-TOURNAGE
    "Souvent, les gens pensent que le tournage a été difficile : dehors, la nuit, dans la neige… Oui, parfois le tournage a été éprouvant, mais le plus difficile c’était en fin de nuit, quand nous avions bouclé notre nuit de tournage et que nous pouvions rentrer à la maison, au chaud, en les laissant-là, sur le bord du trottoir. On ne sort pas indemne d’une année de tournage comme celle-là… Le film m’a plus changé que je ne l’avais imaginé au départ."

    Marco ©Aramis Films


    L’OMBRE DU PETIT PRINCE
    "J’ai toujours fait ça avec Le Petit Prince à l’esprit : le Renard dit au Petit Prince, 'si tu veux qu’on soit amis, il faut qu’on prenne le temps de s’apprivoiser'. Nous avons pris ce temps et en sont nés des rapports amicaux. Ce sont des gens que je porte dans mon cœur. Et dans la lignée de ce que dit le Renard ('maintenant que nous nous sommes apprivoisés, nous sommes responsables l’un de l’autre. Quand je verrai un champ de blé, je ne le verrai plus jamais de la même manière, je penserai à tes cheveux.'), pour moi, c’est un peu pareil. On a pu montrer ce film dans des Festivals, on a eu des prix, c’est formidable pour un réalisateur… Mais avant d’être un réalisateur, je suis l’ambassadeur de tous ces gens qui m’ont confié leur parole avec beaucoup de confiance. C’est pour ça que le film m’est très cher : il y a cette générosité incroyable de leur part de se livrer. (…) Et dès que je peux, dès que je suis dans le coin, je vais les voir, je leur amène à manger, je vais discuter un peu… Parce qu’on est responsable."

    Alexandre ©Aramis Films

    UN FILM... ET APRES ?
    "On me demande toujours ce qu’on peut faire pour les aider. C’est difficile car la fracture est tellement grande qu’après un certain temps passé dans la rue, c’est difficile de revenir en arrière. Ce que j’espère avec ce film, c’est de changer le regard des gens. Que les gens leur tendent la main, pas forcément avec une pièce d’ailleurs. C’est bien de donner un euro, mais le plus important, c’est de les regarder avec considération et comme des personnes qui ont droit à la dignité. (…) J’espère que ce film, s’il ne changera certainement pas le monde ni ne règlera le problème, apportera sa pierre à l’édifice et changera un peu le regard des gens. A la fin d’une projection, une bénévole m’a dit que le film pouvait faire naitre des vocations. Si on réussit à faire ça, c’est fabuleux."

    Propos recueillis par Yoann Sardet


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