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    Coline Serreau : "Tout est permis est un film libre et rebelle" [INTERVIEW]
    9 avr. 2014 à 15:45
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    Coline Serreau, réalisatrice à succès des comédies "3 hommes et un couffin" ou encore "La Crise", est de retour à l'affiche ce mercredi avec "Tout est permis". Un documentaire sur le permis de conduire à points, "prétexte pour observer la mixité sociale", selon la réalisatrice. Dans un entretien à AlloCiné, Coline Serreau décortique sa démarche documentaire, et revient sur quelques uns de ses films encore très actuels...

    © D.R. / Bac Films

    AlloCiné : Il y a beaucoup d'humour et aussi beaucoup d'émotion dans "Tout est permis". Le sujet porte sur le permis à point et plus largement sur la conduite, mais votre documentaire est clairement tout sauf institutionnel...

    Coline Serreau : Ça ne veut vraiment pas du tout apparaitre comme un film institutionnel, et ça n’en est pas un ! Le film est construit comme une fiction, avec un désir d’emmener les gens quelque part, avec un montage extrêmement serré, extrêmement rapide.

     

    C’est compliqué un montage comme celui-là : il ne faut pas que ça ennuie, qu’on arrive à être pédagogique sans être emmerdant. Et surtout avec une ligne de conduite unique : ne pas juger les gens ! Surtout pas ! Il s'agit de montrer une humanité, et à travers elle, une organisation de la société. Cest ça qui m’intéressait.



    Il y a une parole très libre dans ce documentaire. On sent que les protagonistes oublient vite la caméra...
    Le fait que les gens parlent comme ça, c’est aussi grâce au dispositif. Je suis seule. Il n’y a pas d’ingénieur du son, il n’y a pas d’équipe, et c’est voulu. Ce n’est pas une question de pauvreté, c’était ce langage là pour ce film là !

     

    C’est ça aussi que les gens ne comprennent pas toujours lorsqu’ils me disent « alors, quand est-ce que vous refaites de la fiction ? ». Oui je referai de la fiction, j’en refais une là, je tourne à partir du 7 avril (Ndlr. l'interview a eu lieu le 31 mars). Je ne suis pas partie de la fiction. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire en fiction. Et je n’obéis pas à un plan de carrière. J’obéis à une source profonde de choses que j’ai envie de dire. Quand vous passez 3 ans à faire un film, on ne peut pas le faire sur des bêtises. Il faut tenir ces 3 ans, il faut qu’il y ait une véritable motivation.

     

    "Je ne suis pas partie de la fiction. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire en fiction. Et je n’obéis pas à un plan de carrière."


    Donc ce dispositif a été mis en place pour que les gens parlent librement. Et il y a une manière de les aborder : je leur disais « il y a 8 ans j’ai passé un stage comme vous, je suis comme vous. Maintenant, je ne perds plus de points, mais ça peut encore très bien m’arriver. Je ne suis pas là pour vous juger, ce qui m’intéresse, c’est vous ». Ensuite, je me taisais et j’étais vraiment très discrète. Très vite, ils oubliaient ma présence. Je n’ai jamais eu le sentiment qu’ils avaient une retenue ; au contraire, ils parlaient peut être un peu plus. Mais je n’ai pas tout gardé, j’ai 178 heures de rush quand même ! J’ai pris ce qui était authentique.



    Finalement, Tout est permis est plus un film sur la mixité sociale que sur le permis à points ou la conduite… C'est presque un...
    Prétexte ! Bien sûr que c’est un prétexte ! Mais un prétexte quand même vachement intéressant ! D’abord c’est le seul lieu où l’on peut vraiment observer la mixité sociale : voir et entendre parler des gens sur des choses importantes pour eux, qu’on ne voit jamais nulle part ailleurs.

     

    Vous connaissez des films français dans lesquels on voit un petit gars de Saint Malo qui se fait mettre en prison parce qu’il a trop bu ? Non ! On ne les voit pas, ils n’existent pas… C’est ça le vote Marine Le Pen aussi… Je voulais parler de tout le monde quoi ! Il y a les riches, les pauvres, les vieux, les jeunes, les femmes, les hommes, ceux qui sont cultivés, ceux qui ne le sont pas, et alors… Mais c’était ça le prétexte du film, c’était de faire un scan de la France, de montrer aussi comment on est séparé. C’est très communautarisé. Il n’y a plus de lieux communs.

     

     

    Aucune chaine n’a voulu financer le film. Que le film sorte en salles est positif, mais c'est vrai qu'on imaginerait bien ce documentaire aussi à la télé…
    Nous, on aurait bien voulu…

    Comment expliquez-vous cela ?
    Lobbies ! Même le CNC n’a pas voulu nous financer, n’a pas voulu donner l’avance sur recette. Rien, on a rien eu. Et en plus ça a été motivé. Parce que c’était trop sécurité routière ! C’est-à-dire qu’il faut être rebelle ! Rebelle, libertin, libertaire ! C’est ça pour eux le cinéma qui est bien ! C’est mon film qui est rebelle, ce n’est pas eux ! Ils obéissent aux lobbies, ils en sont conscients ou pas, mais en tout cas, c’est ça qu’ils font. Moi, j’ai trouvé ça scandaleux. C’est de l’argent public

    Comment avez-vous financé le film finalement ?
    On n’a obtenu aucun financement. J’ai donné 2 ans et demi, 3 ans de mon temps gratis, et mon matériel. La productrice, Christine Gozlan, qui est une femme formidable, a donné le financement des finitions et elle produit le film. Et puis Bac Films s’est engagé de manière extraordinaire parce qu’ils y croient. Ils ont aimé le film et se sont battus comme des lions. Donc c’est vraiment un film libre. Ça, on est pauvre, mais on est libre !

     

    "Les débats suscités par le film sont passionnants. J’aurai voulu les filmer !"

    Les salles aussi ont joué un rôle important. Je fais une tournée des salles art et essai, et je rencontre des exploitants qui sont vraiment bien, des gens qui font des animations, qui défendent des films, qui prennent des films auxquels ils croient, qui les maintiennent malgré des pressions épouvantables. Ces cinémas sont un peu des lieux de vie alternatifs et des espaces de vraie liberté. Les débats qu’on a sont passionnants. J’aurai voulu les filmer !

    Et est-ce que depuis une chaine s’est manifestée depuis ?
    Rien du tout !

    Envisagez-vous une diffusion alternative ?
    Il y a la chronologie des médias, donc ce sera salles et DVD. On espère que ça va marcher, mais ça va être difficile. Ce n’est pas un sujet sexy ! Les gens ne vont pas se précipiter, ça ne pourra marcher que sur le bouche à oreille. La presse nous soutient énormément. C’est la première fois de ma vie que j’ai ce soutien vraiment puissant. L’Education nationale et certains préfets s’emparent du film aussi. Il y aura des projections avec des profs, certains préfets se sont engagés à financer des cars pour amener les mômes au cinéma.

     

    "Vous faites parfois des films qui sont pile dans la vague, comme Trois hommes et un couffin, et puis, vous faites La Belle verte qui a mis 20 ans à devenir un film culte."


    J’ai bon espoir, mais il faut tenir, il faut tenir, c’est compliqué. Il y a des pressions. Si vous ne faites pas assez d’entrées au début, vous êtes éjectés. Mais je ne vois pas le film mourir comme ça. Je sais qu’il aura une vie car les gens sont trop bouleversés quand ils le voient. Ce n’est pas par vanité que je dis cela, c’est parce que je sais que les choses ont un temps.

     

    Vous faites parfois des films qui sont pile dans la vague, comme "Trois hommes et un couffin" et puis vous faites "La Belle verte" qui a mis 20 ans à devenir un film culte. Ce n’est pas grave, le film est là. J’ai fait quelque chose que je pensais être juste et les gens peuvent le prendre quand ils veulent. Ce n’est pas éphémère comme le théâtre.

     

    3 hommes et un couffin (1985), La crise (1992), La belle verte (1996) © D.R.



    Certains de vos films ont effectivement une deuxième vie, voire une troisième vie, mais dans le même temps, ce qui est paradoxal, c’est ce que certains d'entre eux sont aujourd’hui introuvables. C’est le cas par exemple, de  votre tout premier documentaire, "Mais qu’est ce qu’elles veulent"…
    Ce documentaire est dans le coffret… Mais il est vendu 2000 euros maintenant, c’est n’importe quoi ! C’est un collector !

    Et quand on voit le thème de ce premier documentaire (la condition féminine), on se dit que c’est dommage qu’on ne puisse plus le voir car il trouve une certaine résonnance aujourd’hui…
    Il n’y a pas une image que vous pouvez enlever !


    En revanche, certains de vos films circulent sur internet de façon illégale...

    Mes films durent, oui. "La belle verte", c’est 2,5 millions de téléchargements illégaux l’année dernière en 15 langues ! Qu’il soit téléchargé, ça m’est complètement égal. Au début, quand un film sort, c’est important  que les gens qui l’ont fabriqué se remboursent, c’est normal, il y a eu des investissements lourds. Mais 20 ans après, si les gens en ont encore besoin, et que le film ne sort pas… La Crise, on ne le trouve plus ! C’est un film importantissime maintenant ! C’est la crise, maintenant !

     

    "La Crise est un film importantissime maintenant !"


    Avez-vous essayé de faire en sorte que ces films soient disponibles ?
    Mais sans arrêt ! On a fait un coffret ; il sort, il est épuisé 2 semaines après ! Pourquoi  Canal+ ne le ressort pas ? En même temps, il ne faut pas être trop pessimiste. Quand les choses doivent percer, elles percent. "La belle verte", c’est incroyable. C’est un truc énorme en Russie. La version illégale se vend à des milliers d’exemplaires. Pour celui-là, je précise qu'il existe une belle dédition livre-DVD chez Actes Sud.


    Une autre anecdote : je partais à Venise, j’arrive à l’aéroport. Je prends le bus, il y avait une radio du genre Rires & chansons, qui marchait. Toute la tirade de Vincent Lindon de "La belle verte", tout ça, ça passe en italien. C’est devenu un classique pour eux !

    Pour en revenir à votre premier documentaire, ce qu’on sait peu, lorsque l’on vous parle de fiction et votre retour à la fiction, c’est que vous aviez commencé justement par du documentaire
    J’avais commencé par On s'est trompé d'histoire d'amour, qui était un film de Jean-Louis Bertucelli, que j’avais écrit et dans lequel je jouais. Ensuite, j’ai fait Pourquoi pas!, mais personne n’en voulait. Personne ne voulait le financer. Donc j’ai fait le documentaire "Qu’est ce que qu'elles veulent" pour pouvoir le financer.

     

    "Pourquoi pas", c’était le premier film sur l’homosexualité, c’était en 76. Quand je pense à la résistance encore maintenant… La résistance au mariage, tout ça, c’est quand même dingue ! En 76, ça avait fait un scandale !

    Propos recueillis par Brigitte Baronnet à Paris, le 31 mars 2014

    La bande-annonce de "Tout est permis", à l'affiche ce mercredi :

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    Commentaires
    • Elisariel
      "Tout est permis" est un film libre et rebelle, prétexte pour observer la mixité sociale.Ouaip...Madame Serreau, vous avez mal ficelé votre com auprès des journalistes de l'audiovisuel (du moins pour ceux que j'ai écouté quand ils parlaient de votre documentaire) : Votre film se réduit pour eux à une vaste pub pour la sécurité routière.
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