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    Suburra : interview Stefano Sollima : "la violence fait partie de notre culture et de notre mode de vie"
    Par Vincent Formica — 9 déc. 2015 à 05:30
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    Plongée sans concession au coeur d'un système politique rongé de l'intérieur par la pègre, Suburra est un polar nerveux et stylisé dont l'intrigue possède une résonance étonnante avec la réalité. Rencontre avec son réalisateur, Stefano Sollima.

    Haut et Court

    AlloCiné : Après A.C.A.B., All Cops Are Bastards, vous mettez à nouveau en scène avec Suburra un film de genre violent, cette fois un peu plus stylisé, qu’est-ce qui vous intéresse dans la mise en scène de la violence ?

    Stefano Sollima : Ce n’est pas la violence en elle-même qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est la violence qui fait partie du monde dans lequel nous vivons, elle fait partie de notre culture, de notre mode de vie. Le cinéma de genre est régi par des codes, notamment les films de gangsters ou les films policiers. Il est évident que quand on s’attaque à ce genre de cinéma, on est en quelque sorte obligé de représenter la violence.

    la corruption politique est un thème très actuel et il me semblait intéressant de ne pas le traiter frontalement mais à travers le filtre du film de genre.

    La corruption politique tient une grande part dans le film, aviez-vous la volonté de dénoncer cela ?

    Suburra est bien sûr un film sur le pouvoir, plus précisément sur les différents pouvoirs qui gouvernent une ville. On peut imaginer que ceux-ci sont séparés mais on se rend vite compte qu’ils convergent et gouvernent ensemble. Mais Suburra n’est pas un film dénonciateur à proprement parler, ça ne m’intéressait pas de dénoncer, je voulais faire un film de divertissement sur un thème réel et important pour notre société. Bien sûr, la corruption politique est un thème très actuel et il me semblait intéressant de ne pas le traiter frontalement mais à travers le filtre du film de genre.

    Suburra - EXTRAIT VOST "Le rêve de Numéro 8"

     

    Concernant ces pouvoirs justement, Rome est une ville unique dans le sens où se rejoignent 3 pouvoirs, religieux, politique et le pouvoir de la criminalité, qui se connectent pour créer une sorte d’équilibre ; qu’est-ce qui vous fascine dans l’exercice du pouvoir ? Quelle est la place du peuple au milieu de tout ça ?

    Effectivement, il y a ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent, et c’est le petit peuple qui subit le pouvoir. Mais ceux qui sont en dessous ne rêvent que d’être au-dessus et ça peut changer à tout moment. L’élément qui fait la jonction entre ces deux mondes, c’est ce rêve-là, celui d’être plus puissant que l’autre. Pour moi, la différence n’est pas très grande entre ceux qui exercent et ceux qui subissent le pouvoir.

    Les financements pour Suburra ont été plus compliqués à réunir car le risque est plus grand avec ce genre de films.

    L’Italie comme la France a une grande tradition du genre comique, de la comédie, pensez-vous que le public est sensible aux « films sur fond de politique », que ce genre de films peut « éveiller les consciences » ?

    Suburra est déjà sorti depuis quelques semaines en Italie et il marche très bien, devançant même des grosses comédies sorties en même temps. Je pense que le public a besoin de voir de nombreuses choses, il ne souhaite pas voir uniquement des comédies. Il est clair que les celles-ci sont plus faciles à produire et coûtent moins cher. Les financements pour Suburra ont été plus compliqués à réunir car le risque est plus grand avec ce genre de films. La différence majeure entre une comédie et un long-métrage comme Suburra réside dans le fait qu’une comédie sortira difficilement des frontières de son pays alors que mon film a déjà été acheté par Netflix et il va sortir dans de nombreux pays étrangers.

    Je ne crois pas que la mafia italienne soit la première chose qui nous pousse à aller voir un film.

    Comment expliquez-vous la fascination du public pour la mafia italienne, sachant qu’il existe de nombreuses autres mafias dans le monde ?

    Je ne suis pas sûr que ce soit la mafia italienne qui représente un intérêt pour le spectateur. Dans le cas de Gomorra, il s’agissait d’un film de gangsters quasiment néo-réaliste. Le film représentait une réalité qui était tellement loin de la nôtre qu’elle devenait exotique, captivante. Je pense que sur Gomorra, ce côté-là a joué un rôle dans son succès. Mais je ne sais pas si ces films marchent car ils se concentrent sur la mafia italienne ou s’ils marchent car ce sont des films de genre très bien réalisés. Je pencherais plutôt pour la seconde option, je ne crois pas que la mafia italienne soit la première chose qui nous pousse à aller voir un film.

     

    Qu’est-ce qui vous a incité à vouloir adapter le roman Suburra écrit par Giancarlo de Cataldo et Carlo Bonini ?

    J’ai choisi d’adapter le roman Suburra car son sujet est extrêmement actuel ; par exemple, à la fin du tournage, un scandale semblable à celui raconté dans le film a éclaté en Italie. Le roman comprend de nombreux personnages, on a été malheureusement obligés d’en sacrifier certains pour le long-métrage. Le thème du livre est aussi très intéressant et très beau ; en effet, une ville comme Rome est gouvernée par un ensemble de pouvoirs mais ne fonctionne comme aucune autre cité dans le monde. Ailleurs, on peut concevoir que le pouvoir politique ait des collusions avec la criminalité mais à Rome s’ajoute le Vatican. Ce pouvoir religieux se mêle également à la politique et au pouvoir de la rue. Ce traitement m’a paru très original dans le roman.

    Le personnage de Malgradi, incarné par Pierfrancesco Favino représente le politicien corrompu dans tous ses paradoxes, pouvant être un bon père de famille mais n’hésitant pas à se vautrer dans les prostitués, la drogue etc. sans la moindre considération pour ses citoyens. Comment avez-vous construit ce personnage avec l’acteur et dans quelle mesure incarne-t-il l’archétype du politicien véreux ?

    La chose intéressante chez Malgradi réside dans le fait qu’il incarne l’homme politique habité par une idéologie. Cette idéologie est dépeinte notamment lors de sa rencontre avec le personnage de Samouraï qui, en plus d’être un gangster, est aussi un militant politique. Malgradi est un homme dévoré par l’ambition ; en ce sens, il a lâché toutes les bonnes convictions qui ont pu le pousser à faire de la politique. Le but est surtout de garder la main sur l’exercice du pouvoir. Cette contradiction dans les valeurs est aussi racontée à travers ses deux vies, l’une officielle où il est le représentant d’un parti de centre-droit conservateur, et l’autre cachée, où il « jouit » la nuit venue des plaisirs éphémères de la vie avec une attitude arrogante. Grâce à l’interprétation de Pierfrancesco Favino, nous avons réussi à donner une dimension tridimensionnelle à ce personnage qui n’était pas facile à appréhender.

     

    Suburra marque justement votre seconde collaboration avec Favino après A.C.A.B., avez-vous une relation particulière avec cet acteur, pourquoi était-il le meilleur pour incarner Malgradi ?

    Pierfrancesco Favino est un des plus grands acteurs italiens. Pour un réalisateur, il est naturel de penser à lui quand on cherche un comédien et qu’on veut le meilleur pour son film. En ce qui me concerne, Favino me vient quasiment toujours en tête quand je suis confronté à un personnage très complexe comme Cobra dans All Cops Are Bastards ou Malgradi dans Suburra. On peut vite tomber dans la caricature quand on ne sait pas appréhender ce genre de personnages. Grâce à un grand acteur, on peut aspirer à construire une représentation authentique du rôle.

    La pluie est une métaphore du Déluge universel, c’est un élément visuel fascinant et très utile pour appuyer la dramaturgie.

    La pluie est un élément très présent dans Suburra, était-ce un moyen de donner au film une atmosphère apocalyptique ?

    Bien sûr, et l’idée était également d’articuler cela à travers un compte-à-rebours avant l’apocalypse. Le film raconte les sept jours précédant un gravissime événement qui touche les pouvoirs politiques et religieux. Evidemment, ces sept jours ont une symbolique biblique et renvoient à la scène d’ouverture où l’on voit le pape révéler ses intentions de démissionner. L’histoire assume donc dès le début sa tonalité apocalyptique. En ce sens, la pluie est une métaphore du Déluge universel, c’est un élément visuel fascinant et très utile pour appuyer la dramaturgie.

    La musique, composée par le groupe français M83, est très présente dans Suburra, notamment lors des scènes violentes, avez-vous eu la volonté d’esthétiser la violence à travers l’utilisation de la musique ?

    Je ne pense pas, j’imaginais plutôt la musique comme élément pour faire la jonction entre les différents mondes décrits dans le film. Elle sert surtout à cela pour moi, à unir des mondes qui paraissent distants entre eux pour créer une cohésion dans le récit.

     

    On peut dire que dans Suburra, aucun personnage n’est « gentil » en quelque sorte. Chaque personnage cherche ses intérêts personnels sans se soucier du mal qu’ils peuvent faire autour d’eux. Souhaitiez-vous plonger le spectateur dans les racines du Mal absolu ?

    Absolument, c’est même un thème majeur du film je dirais ; Suburra raconte, à travers tous ces personnages qui cherchent leurs propres intérêts, comment le Mal peut s’immiscer partout et toucher surtout les proches qui n’ont rien demandé. Mais on oublie vite ce genre de considérations pour autrui quand son objectif est de garder le pouvoir à tout prix. Il me semblait donc juste de raconter cette histoire à travers des personnages qui sont à la fois victimes et bourreaux. Il y a toutefois quelques personnages qui gardent une certaine forme de pureté comme Sabrina l’escort-girl par exemple. Elle ne veut pas trahir les personnes qui lui sont proches. Elle a beau avoir une activité discutable, elle garde des valeurs morales fortes contrairement à Malgradi. On peut aussi dire que Viola est habitée par une passion pure pour son compagnon, elle est amoureuse et désintéressée. Il y a donc des personnes positives si on peut dire, animées d’une réelle humanité.

    L’Italie est de nouveau en mesure de produire des contenus de très grande qualité qui peuvent rayonner aussi à l’international.

    On parle d’une adaptation de Suburra en série pour Netflix. Vous avez déjà dirigé les séries Romanzo Criminale et Gomorra, que pouvez-vous nous dire sur ce projet ?

    Je ne crois pas que je ferai Suburra la série, nous sommes en discussions mais je ne pense pas que je vais le faire car c’est finalement quelque chose que j’ai déjà fait. Dans le cas de Gomorra c’était différent car je suis parti du livre et j’ai tout recommencé, j’ai adapté le livre de Roberto Saviano à ma manière. Concernant Suburra, j’aurais l’impression de continuer une histoire déjà bouclée et cela me semble beaucoup moins intéressant. Je pense malgré tout que l’adapter en série est une excellente idée car l’Italie est de nouveau en mesure de produire des contenus de très grande qualité qui peuvent rayonner aussi à l’international.

     

    Votre père, le réalisateur Sergio Sollima, a-t-il eu une influence sur la manière dont vous réalisez vos films ? Que vous a-t-il transmis ?

    J’ai grandi durant les années 70 quand l’Italie produisait de grands films populaires de divertissement et qui n’hésitaient pas non plus à traiter des thèmes politiques. Quelque part, mon père m’a influencé mais pas forcément directement à travers son cinéma mais plutôt à travers tout le cinéma qui se faisait dans ces années-là.

    Après Suburra, comptez-vous explorer d’autres genres ou allez-vous rester dans le polar ?

    J’aime beaucoup les films de genre, notamment policier/gangster et je compte bien continuer à réaliser des films dans cette veine-là.

    C’est très beau de vouloir prendre la tête d’un projet d’ampleur internationale mais est-ce que ça vaut le coup si on en perd ce qui fait notre spécificité ?

    Etes-vous sollicité par Hollywood ?

    Tout à fait, j’ai reçu plusieurs propositions des Etats-Unis ; j’ai beaucoup de respect pour cette grande industrie hollywoodienne mais pour y travailler, je dois être sûr que le projet proposé est meilleur qu’un projet que pourrais réaliser en Italie. En second lieu, c’est très beau de vouloir prendre la tête d’un projet d’ampleur internationale mais est-ce que ça vaut le coup si on en perd ce qui fait notre spécificité ? Je ne pense pas que ce soit une bonne idée si le réalisateur doit y perdre son âme au passage.

    Propos recueillis par Vincent Formica à Paris le jeudi 19 novembre 2015

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