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Felix Van Groeningen nous ouvre les portes du Belgica : "la règle, c'est qu'il n'y a aucune règle"
Par Vincent Formica — 2 mars 2016 à 05:30
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"Bienvenue dans votre lieu de perdition favori !" L'accroche du film donne le ton, le Belgica est THE place to be pour faire la fête. Rencontre avec le cinéaste belge Felix Van Groeningen qui nous parle de son film sorti ce 2 mars dans les salles.

Comment est né le projet Belgica ?

C’est quelque chose qui me trottait dans la tête depuis longtemps. Je connaissais ce bar de Gand dont le film s'inspire, Le Charlatan, j’ai habité là-bas et j’y ai vécu plein de choses. L’idée du film a donc grandi dans ma tête durant plusieurs années, également pendant que je tournais mes autres longs métrages. Je me demandais comment j’allais pouvoir retranscrire tout ce que j’avais dans mon esprit et puis j’ai eu un déclic : j’ai vu un petit café devenir grand, j’ai été témoin de cette évolution qu’on voit dans le film. Il y avait aussi l’histoire des frères dont j’avais entendu parler ; je suis entré en contact avec eux et ils m’ont raconté leur vision. L’histoire de ces frères est simple et souvent, ce sont les histoires simples qui sont les plus touchantes. L’enjeu dramatique était important car ce sont des frères très proches et ils finissent par s’éloigner. Il y avait donc une grande tragédie à raconter centrée sur une arène, un lieu qui change complètement sur lequel j’avais beaucoup à dire. J’avais l’impression qu’il y avait quelque chose de très intéressant là-dedans car ça parle aussi de la société qui change aussi. Tout cela m’a aidé à y voir plus clair et à me dire : « là, il y a un film ».

Après Alabama Monroe, ressentiez-vous le besoin de vous attaquer à un film plus léger pour évacuer en quelque sorte la gravité et la dureté de ce projet poignant ?

Il y a en effet ce côté plus léger, plus rock ‘n’roll mais c’est aussi un film émotionnel. C’est plus fun qu’Alabama Monroe mais en même temps, le scénario est devenu plus sérieux et cru que ce que j’avais en tête. Alabama était plutôt lourd émotionnellement mais le traitement restait classique et je suis super fier de ce film. Avec Belgica, je voulais retrouver la manière dont je faisais mes films avant et c’était un peu plus brut. J’ai beaucoup appris sur Alabama Monroe, notamment comment utiliser la musique, c’est pourquoi, bien que j’ai voulu retourner à mon ancienne façon de faire des films avec Belgica, c’est tout de même un pas en avant car j’y ai amené tout ce que j’ai appris.

On a réalisé que la subtilité résidait dans les petits détails qui montraient la manière dont les frères étaient liés. Dans ce chaos, il fallait rester avec eux.

La musique tient évidemment une grande importance dans le film, comment avez-vous travaillé avec Soulwax pour créer cette ambiance musicale ?

J’ai contacté le groupe assez en amont pour leur proposer une collaboration, bien avant l’écriture du scénario. Ensuite, je leur ai fait lire une première version du script puis on en a beaucoup parlé. Ils sont très occupés donc il fallait qu’on puisse en discuter très en avance. Ils ont très vite donné leur accord, ils avaient envie de se lancer dans l’aventure, ils connaissaient le lieu qui a inspiré le film et ressentaient une affinité avec les personnages. Dès le départ, ils ne souhaitaient pas seulement écrire quelques morceaux mais s’occuper de toute la bande originale. Ils voulaient vraiment tout contrôler, créer les groupes présents dans le film, faire le casting des chanteurs etc. Ils ont trouvé de vrais musiciens pour créer ces groupes puis ont tout supervisé sur le plateau. Toutes les musiques qu’on entend, même le reggae que Jo met au début du film, ont été composées par Soulwax. Je trouve ça incroyable. Ce que je trouve aussi très beau, c’est le fait qu’ils aient été un groupe de rock puis ont évolué en DJ’s et en groupe électro, ils sont très éclectiques. Leur parcours est très intelligent et très spécial.

 

Vous avez tourné plus de 130 heures de rushes avec Belgica, soit trois fois plus que ce vous tournez d’habitude, comment avez-vous composé avec toute cette matière au montage ?

Le montage est toujours une épreuve difficile. À chaque fois je me dis que le prochain film sera plus simple mais je me trompe toujours ; par exemple, sur Alabama Monroe, la première version n’allait pas du tout et on a dû tout changer. Sur Belgica, le point de départ a été bien défini, le film doit être chronologique. Mais même en suivant une chronologie, c’est aussi difficile car il y a quand même plein de possibilités. On est restés proche du scénario mais quand on creusait dans toutes les scènes au montage, on se rendait compte qu’elles étaient très bien mais qu’il y en avait un peu trop, notamment concernant les moments de fêtes. Pas à pas, on a réussi à trouver le rythme, avec notamment l’aide de mon producteur, Dirk Impens. On a réalisé que la subtilité résidait dans les petits détails qui montraient la manière dont les frères étaient liés. Dans ce chaos, il fallait rester avec eux. En même temps, je n’avais pas envie de couper les scènes musicales mais il convenait de se concentrer malgré tout sur cette histoire simple de deux frères. L’émotion était là, la beauté était là, ça a juste pris du temps pour savoir comment on pouvait sculpter ces sentiments grâce au montage. Durant le mixage, j’ai encore voulu couper 5 minutes. Tout se passait bien durant cette période, on travaillait beaucoup sur la musique bien sûr mais en revoyant le film, c’était trop. Chaque musique mettait déjà une claque dans la tête et au final, il y avait une faiblesse dans le montage. J’ai donc décidé de couper encore 5 minutes qui montraient une complexité qui n’était finalement pas nécessaire.

C’est très beau car c’est le petit frère avec un handicap qui finit grand patron.

Comment avez-vous travaillé avec les deux acteurs principaux, Tom Vermeir et Stef Aerts ?

Le fait qu’ils soient très différents était à la base important. Leurs personnages sont inspirés de deux frères que j’ai connus et j’ai exagéré ensuite leur personnalité. J’ai aimé la différence physique entre les deux, Jo est le frère cadet, il est donc plus petit, plus mince que Frank. Pourtant, son trajet est intéressant, il devient malgré tout le grand patron ; comme dans Un Prophète, le personnage n’ose même pas parler et finit par devenir le boss. Stef Aerts a réussi à amener quelque chose de très beau et très pure. Les deux comédiens sont finalement assez proches de leurs personnages dans la vraie vie, par exemple, Tom Vermeir est moins cérébral que Stef, il est très instinctif, animal. La combinaison des deux est parfaite car ils se complètent. Sinon, concernant la préparation, j’aime faire beaucoup de répétitions. Elles ont commencé 4 semaines avant le tournage. Pendant ce temps-là, on se pose des questions, on tente aussi des improvisations, ça reste malgré tout très ouvert. Les impros restent difficiles car c’est très gênant au départ, il faut passer ce moment de « honte ». Mais une fois passé ce moment, on peut tout faire. Les acteurs peuvent me dire ce qu’ils pensent d’une scène, s’ils n’aiment pas, on la retravaille ou bien je défends mon point de vue si je ne suis pas d’accord et je tente de trouver un moyen de les convaincre de l’importance d’une séquence. Tom a apporté une super idée par exemple, celle de porter son petit frère dans l’escalier lors d’une scène, ils inventaient leurs trucs à eux. Ce qui était aussi important était le dialecte spécifique qu’ils parlent. Tom a traduit dans son dialecte les dialogues que j’ai écrits avec mon co-scénariste Arne Sierens et Stef a dû les apprendre phonétiquement. Ce travail a rapproché les deux acteurs.

 

Jo est borgne, pourquoi avoir choisi de lui donner cette particularité ?

Un des frères dont je me suis inspiré pour le personnage est borgne. Au départ, je ne souhaitais pas transposer cela à l’écran, ça poussait le réalisme un peu loin. Puis j’ai réfléchi et je me suis dit que ça racontait des choses sur sa relation avec son frère, sur son enfance. C’est aussi très beau car c’est le petit frère avec un handicap qui finit grand patron et qui regarde avec son oeil unique les écrans de surveillance.

La règle, c'est qu'il n’y avait pas de règles dans la manière de filmer les scènes.

En regardant le film, on se rend compte qu’il y a comme deux mondes parallèles, le Belgica et l’extérieur, avez-vous eu la volonté sur le tournage de créer à l’image cette séparation nette entre ces deux mondes ?

Pas vraiment, ce qui était important, c’était le fait que les scènes en dehors du bar se déroulent de jour. Au niveau du cadre, cela se traduisait par une caméra plus « calme », pour montrer la différence entre le monde de la nuit et le reste. Sinon, la règle, c'est qu'il n’y avait pas de règles dans la manière de filmer les scènes, pas de découpage défini.

Quel est votre prochain projet ?

Je suis en train de travailler sur un projet américain qui s’appelle Beautiful Boy. C’est une histoire entre un père et son fils.

Propos recueillis par Vincent Formica à Paris le 18 février 2016

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