Adèle Haenel : "Pour moi, Les Ogres, c'était un festin, un peu comme le banquet d'Astérix !"
Par Raphaëlle Raux-Moreau ▪ mercredi 16 mars 2016 - 00h28

Dans "Les Ogres", Adèle Haenel fait partie d'une troupe de théâtre itinérant, aussi folle et libre qu'étouffante et exaltante. Rencontre avec l'une des actrices les plus étonnantes et prometteuses de sa génération...

Allociné : Est-ce que vous avez tout de suite plongé dans "Les Ogres" ou avez-vous eu quelques réserves au lancement du projet ?
Adèle Haenel : Non, tout de suite. C’était une évidence, c’était un film que j’avais envie de faire.

Vous êtes en ce moment très convoitée par les réalisateurs, vous avez plein de projets en cours. Est-ce que ça vous a fait du bien à ce moment de votre carrière de ne pas porter tout un film sur vos épaules ?
Je ne me suis pas trop posée la question dans ce sens-là. A partir du moment où, justement, je trouve que le film est bien, il n’y a pas d’autres arguments. Après, il se trouve que, oui, c’est agréable de ne pas porter complètement un film sur ses épaules. Je ne sais pas mais je trouve ça bien de parler du groupe et d’être aussi un peu en retrait.

Envoyer péter la peur, le plaisir vient aussi de là"
Est-ce que c'est rassurant de faire partie d'un film choral ou est-ce que, finalement, ça peut être angoissant ? Comme on parle de théâtre itinérant avec une troupe haute en couleurs, on imagine qu'il y a dû y avoir pas mal d’improvisation, d'imprévus…
Il y a toujours une dimension de peur quand on improvise. Le principe, c’est qu’on ne sait pas où l’on va. Il y a un peu un mouvement de peur et, justement, [le fait] de l’envoyer un peu péter, c’est de là que vient aussi le plaisir, je pense.

E justement, vous avez peur à chaque fois que vous tournez un film ?
Oui. Alors, surtout sur les premiers jours, il y a un peu d’angoisse. Après, je me dis que de toute façon, ils ne peuvent plus me virer, que ça coûterait trop cher (rires), donc ça me rassure un peu. Mais, en vrai, c'est ça, les premiers jours, c’est l’enfer. En fait, au-delà de se faire virer, tout le monde a peur. Le réalisateur se dit : "Est-ce que je me suis trompé ?", l’acteur se dit : "Est-ce qu’il s’est trompé ?". Du coup, c’est toujours [la question de savoir si] on va réussir à se mettre d’accord. Après, jusqu’à présent, ça ne m’est jamais arrivé de me dire : "Mon Dieu, on s’est trompé". Donc, je dois dire que c’est plutôt agréable. Mais, le risque est quand même là.

On sent une tornade dans le film, un souffle sauvage presque étouffant mais tout aussi vivifiant. C’est aussi ce que vous avez ressenti sur le tournage ?
Nous, on faisait du bruit. C’est nous qui faisons du bruit donc c'est nous qui étouffons les gens. Mon expérience du tournage est assez univoque. C’était pour moi un moment super joyeux, de rencontres, d’échanges, de changements. Au résultat, il y a quelque chose [qui dit que] le groupe, c'est aussi quelque chose de fatigant, c'est aussi chiant. Parce que c'est difficile de le faire bouger dans un sens, de sortir des relations qui le cadenassent, des relations de pouvoirs, etc. Donc, il y a aussi ça. Mais nous, en vrai, on était dans la constitution du groupe et c'est hyper exaltant d'avoir toujours quelqu'un qui va surenchérir à une connerie, d'avoir toujours des imprévus, des sortes de dérapages collectifs hyper drôles. Pour moi,  c'était un peu un festin ce film, c'était un peu le banquet d'Astérix (rires).

Ce n'est pas un manuel de savoir-vivre ce film"
Il y a cette scène totalement surprenante et improbable dans le film où Mona, votre personnage, se fait surprendre en compagnie d'un jeune homme qui fait vraiment beaucoup plus jeune qu'elle. Une scène totalement décalée et hilarante qui montre toute la folie et la liberté du film...
(Rires) Cet acteur, il s'appelle Anthony Bajon, il était vraiment génial. Il n'était là que pour une seule scène et c'était cette scène-là (rires), qui est une scène assez impliquante. Il était d'une liberté.. Il s'est vraiment fondu dans le truc et, moi, j'étais trop contente parce que quand on a des scènes comme ça, c'est un peu des cadeaux, on se frotte un peu les mains en se disant : "Hahaha, trop bien, on va rigoler". Et lui, il était vraiment dans cet état d'esprit-là, de moduler, de changer tout le temps. J'adore cette scène, elle est trop drôle et, justement, elle ne va pas là où on attend qu'elle aille.

Dans le film, Mona est, comme tous les autres, totalement à contre-courant. Elle est enceinte, continue de jouer, de se bagarrer, elle ne s'inquiète pas de ne pas avoir de "maternité fixe". Ce n’est qu’un exemple mais cela montre une décontraction rare, pas du tout dans le contrôle, qui peut également déculpabiliser.
Je ne sais pas si le but, c'est de déculpabiliser mais, pour moi, il y avait ça aussi oui (rires). Les gens qui iront voir le film ne vont pas se dire : "Ah ok, donc on peut fumer quand on est enceinte". Pour moi, ça parle d'un endroit un peu obscur. On ne sait pas trop si c'est de l'irresponsabilité ou de la responsabilité. De toute façon, ce n'est pas un manuel de savoir-vivre ce film (rires). 

Est-ce que vous pensez qu’on se sent plus libres juste après avoir vu "Les Ogres ?
Je ne sais pas mais c'est possible. Je pense que c'est un film qui peut être un peu "challengeant" aussi. Justement, [parfois] on se raconte un récit sur sa vie : "Non, ben moi, je suis en train de réussir ma vie". Même moi, je ne m'exclue pas de ça. On a tous un récit de vie et particulièrement lorsqu'on considère qu'on réussit sa vie. On se dit : "J'ai une femme, un travail, je ne peux pas me plaindre, etc." Donc, c'est un peu challengeant d'être face à des gens qui [n'arrêtent pas de dire] : "T'es sûr que ce que tu fais, c'est ce que tu veux, hein, hein ?" T'as envie de lui mettre des claques à la personne qui te dis ça mais, en même temps, c'est vraiment ça. C'est presque comme un rôle de bouffon, [dans] l'irrévérence totale.

"C'est un film qui fait exploser le corset social"
Et cette irrévérence peut aller jusqu'à l'humiliation la plus totale...
Oui, c'est horrible. Les personnages, on ne les a pas rendus mignons. Ce n'est pas un film sur des gens mignons. C'est un film sur des ogres, des gens qui sont excessifs, énervés, qui sont drôles, voire dangereux. Je ne suis pas sûre qu'on puisse tirer directement un enseignement moral du film, ce n'est pas le but. Mais, [il dit] qu'il y a tellement de possibilités d'être [alors] qu'on nous dit : "Il faudrait que tu sois comme ci, comme ça". Ce film fait exploser le corset social si on veut, je pense.

Quelle place occupent la littérature et le cinéma dans votre vie ? Pourquoi est-ce si important pour vous ?
Parce que ça me fait vivre. Ce qui est marrant avec le cinéma et la littérature aussi, ce sont les choses magistrales [que cela nous offre]. Quand on sort d'[un film ou d'un livre], on se dit : "C'est trop ça, voilà, la littérature c'est ça". Et en fait ça échappe en permanence à la définition. Car on va voir autre chose, qui n'a rien à voir, et on va se dire : "Non, en fait, c'est ça". Moi, ça me fait surtout ça avec la littérature, quand il y a ce moment de vie absolue. Je ne sais pas comment le décrire... Quelque chose qui foudroie comme l'amour, qui est vraiment brûlant. Ce n'est pas forcément un truc qu'on emporte avec soi, qu'on peut accumuler mais ce sont des expériences de présent pur. C'est comme ça que je le vis.

En littérature, c'est d'ailleurs difficile de partager ce qu'on a lu et ressenti. Est-ce que justement, en allant vers le cinéma, ces moments de vie dont vous parlez, vous arrivez, ou du moins essayez, de les transmettre ?
Je ne sais pas si ça se transmet. Je pense que ça se fait en chacun. Nous, les choses que l'on fait, on sait qu'elles vont être vues. D'une certaine façon, on ne peut pas s'empêcher de les faire en soi, enfin, pour soi. Et après, ce n'est pas forcément à l'endroit où l'on a eu envie de toucher [les gens] qu'on les touche. Je pense qu'on est assez peu responsables en fait. Sur un film, c'est ça aussi. Il y a un propos mais la constitution du film se fait vraiment dans le cerveau du spectateur. Et ça, on ne peut pas le maîtriser, si ça le touche ou pas. Il n'y a pas de recette et c'est bien pour ça qu'on continue de faire des films. Si on avait fait le film parfait, on arrêterait peut-être d'en faire...

Pour l'instant, je vis dans le présent"
Vous avez tenté HEC. Si vous aviez poursuivi dans cette voie-là, pensez-vous que vous auriez fait carrière ou qu'à un moment donné le cinéma vous aurait rattrapée ?
Je ne sais pas... Ca, c'est terrible ce que vous me dites. Du coup, je ne connais pas trop ce monde. Je pense que ça m'aurait peut-être un peu fait chier au bout d'un moment. Après, ça peut être intéressant aussi... Mais, franchement je ne sais pas, je n'ai pas trop d'avis là-dessus. Je pense que je suis très bien là où je suis. J'adore faire ce que je fais et je ne suis pas certaine qu'être DRH, ça m'aurait rendue aussi vivante.

Vous étiez et jouiez une adolescente il y a presque 10 ans dans "Naissance des Pieuvres" et aujourd’hui, vous jouez une jeune mère… Est-ce que cela vous a fait bizarre ou est-ce que c’est un prolongement naturel dans les personnages que vous jouez auquel vous ne pensez pas vraiment ?
Pour l'instant, je vis un présent. Pour moi, le moment entre Naissance des pieuvres et, maintenant, c'est du présent. Je n'arrive pas encore à me dire qu'il y a un passé et un présent. Il y a peut-être un changement de rapport qui fait qu'à un moment, on se dit : "ça s'est passé".  Pour l'instant, je ne l'ai pas encore. Mais, peut-être que je ne vais pas tarder à y arriver (rires).

Farouche et rebelle dans "Les Combattants"

Dans une récente interview que vous avez accordée à Télérama, vous avez déclaré en avoir marre du cinéma blanc et masculin, que vous en aviez assez de toujours voir les mêmes personnages au cinéma. C'est une déclaration qui a fait un peu parler.
Oui, Télérama l'a mis en titre et ça fait vraiment : "J'en ai marre !" Alors que moi-même, j'étais plus : "Ah ouais, j'ai dit ça ? Bon d'accord" (rires). Ca ne me pose pas de problème de le dire. J'assume ce que je dis et je ne reviendrais pas là-dessus mais je l'avais dit dans un sens [plus] "spectateur", en disant : "Ce film-là, je n'irai pas le voir parce que je n'en ai pas envie" [Cf : Le Pont des espions]. Si ça se trouve, c'est très bien. Mais comme je le dis dans l'interview, j'en ai marre que les hommes mettent des chapeaux et sauvent le monde. Ca me gave. Visiblement, c'est scandaleux, mais, pas de problème. Si c'est ça être scandaleux... Après, ce qui est marrant, c'est la réaction. Mais, bon, après, ça reste des choses microscopiques...

Moi, je trouve que ça fait du bien de voir d'autres têtes, d'autres gens, différents à plusieurs niveaux. Et comme je le disais d'ailleurs à Télérama, pour moi, Fatima, c'est un très grand film, je suis très heureuse que ça ressorte. Et en fait, ce n'est pas que "ça parle d'une femme arabe avec un voile". On s'en fout, ça parle juste de quelqu'un qu'on a envie de suivre. Et on se dit : "Pourquoi il y a ce sentiment assez agréable ?" Et bien parce qu'on en parle quasiment jamais, on ne prend jamais des héros comme ça. Le film ne se limite pas à ça, ce n'est pas juste un manifeste. C'est justement parce que ça dépasse le manifeste et parce que c'est un très grand film tout court, hyper élégant, hyper intelligent et sensible que c'est intéressant.

C'est bien qu'il y ait de la variété dans le cinéma"

Vous ne trouvez pas qu'aujourd'hui, ce sont bel et bien les séries qui proposent le plus de personnages féminins intéressants, complexes et développés ?
Finalement, je pense qu'il y a deux attaques qui arrivent au niveau du cinéma commercial, le cinéma d'auteur et, en effet, les séries.

Le cinéma d'auteur, ça reste votre cheval de bataille ?
Oui, après, qu'est-ce qu'on appelle cinéma d'auteur... Mais, je ne suis pas contre d'autres [projets], je ne suis pas contre de grosses comédies franchement drôles. Par exemple, je le dis tout le temps, mais je trouve que Sandrine Kiberlain est une très grande actrice et le film qu'elle a fait, Encore heureux, est vraiment pas mal. De toute façon, elle est bien dans tout ce qu'elle fait. On ne peut pas dire que ce soit un petit film et je suis contente qu'il existe. C'est bien qu'il y ait de la variété à tous les niveaux. 

Adolescente à l'époque de "Naissance des pieuvres", de Céline Sciamma

Vous avez déjà deux Césars en poche. Est-ce que cette reconnaissance vous fait du bien ou c'est déjà beaucoup de pression ?
Je n'y pense pas trop. A vrai dire, j'oscille entre le fait de me dire que c'est bien, de [vouloir] dire merci, et le fait de me dire que ça ne me fait rien. Non, ça me touche quand même, car je me sens moins seule. Mais, j'y pense vraiment peu, ce n'est pas un truc qui m'intéresse plus que ça.

Je suis un peu comme les champignons, j'ai mon arbre fétiche"
Parlez-nous de votre prochain film "120 battements par minute" de Robin Campillo...
C'est un film qui déroule les débuts d'Act Up, sur le milieu associatif et sur cette lutte. C'est un film qui se positionne d'un point de vue politique et d'un point de vue sentimental et comment les deux s'articulent. De toute façon, moi, je suis toujours un peu à ces endroits-là... C'est un peu comme les champignons, ils ont leur arbre fétiche, moi, je suis un bolet et je traîne un peu sous les chênes (rires). Je joue une militante d'Act Up. Je suis ravie d'être là-dedans, j'avais trouvé Eastern Boys fabuleux. Donc, je suis trop contente. Mais bon, là, ce sont vraiment les prémisses, je ne peux pas trop en parler.

Et ce n'est pas votre seul projet. Il y a "La fille Inconnue", le prochain film des Frères Dardenne, et également...
Orpheline. Ca c'est pareil, je ne l'ai pas vu, donc je ne peux encore en parler. C'était des expériences très singulières à chaque fois. Je n'ai pas vu les films encore, donc je suis dans une forme de légère angoisse (rires). En tout cas, les expériences ont été à chaque fois fortes. 

Et vous serez prochainement au théâtre aussi ?
Oui, à partir du 29 mars, je suis au théâtre de l'Atelier à Paris pour Old Times d'Harold Pinter, mis en scène par Benoit Giros avec Marianne Denicourt et Emmanuel Salinger. Et on joue jusqu'en juin. Et là, je vais en répétition !

Adèle Haenel bouffe la vie dans "Les Ogres", en salles ce mercredi :

Les Ogres Bande-annonce

 

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