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    Frantz : "Le noir et blanc réveille votre mémoire de cinéphile" selon François Ozon
    Par Maximilien Pierrette — 7 sept. 2016 à 05:50
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    Présenté en Compétition au Festival de Venise, "Frantz" permet à François Ozon de s'essayer en noir et blanc, le temps d'un drame emmené par Pierre Niney et Paula Beer, et dont nous parle son réalisateur.

    Deux ans après sa Nouvelle amie très colorée, François Ozon s'essaye au noir et blanc et nous plonge dans l'après-Première Guerre Mondiale avec Frantz. Un drame sobre, élégant et un poil mystérieux, dans lequel il dirige Pierre Niney et révèle Paula Beer autour d'une histoire de deuil.

    AlloCiné : Qu'est-ce qui vous a conduit vers ce projet après "Une nouvelle amie" ?
    François Ozon : Je voulais depuis longtemps faire un film sur les mensonges et les secrets dans des périodes extrêmement dramatiques. Et la pièce de Maurice Rostand me semblait être une bonne opportunité car il y avait un bon point de départ. Mais je me suis très vite rendu compte que Lubitsch l'avait déjà adaptée au cinéma, sous le titre de Broken Lullaby, en sachant qu'il ne faut pas dire le titre français.

    Oui, car il casse tout le mystère.
    Exactement (rires) On essaye donc de ne pas le dire et je pense que les gens ont compris. Mais en voyant le film, je me suis d'abord demandé comment je pouvais passer après Lubitsch et, en même temps, le sien était très proche de la pièce puisqu'il se focalisait sur le point de vue du jeune Français. Et il avait surtout été réalisé dans les années 30, donc Lubitsch ne savait pas que la Seconde Guerre Mondiale allait arriver. Il y avait donc une espèce d'optimisme, pour ne pas dire naïveté, et un idéalisme qui étaient dûs à l'histoire.

    Je me suis donc dit qu'avec mon point de vue de Français, en 2016 et en sachant qu'il y a eu une deuxième Guerre, ça allait donner quelque chose de très différent. Et j'ai vraiment décidé d'être du côté des Allemands, du côté des perdants de la Guerre, et de la jeune Anna.

    Être du côté des Allemands

    C'est donc pour ça que vous montrez cet aspect rare dans le cinéma : ce que c'est qu'être un Français dans l'Allemagne vaincue.
    Oui, les films sur 14-18 sont généralement du côté des Français, mais ce qui m'intéressait, c'était d'être du côté des Allemands et de voir comment cela s'était passé là-bas. C'était aussi une manière de mettre en miroir les deux pays et cultures, et montrer que la réaction des parents qui ont perdu un enfant pendant le conflit est la même en France comme en Allemagne.

    Est-ce pour appuyer cette absence de naïveté que vous avez opté pour le noir et blanc, qui rend le récit plus sombre ?
    Le noir et blanc vient surtout des repérages. J'avais vraiment envie que le spectateur rentre dans cette période, et qu'il y ait un effet de réalisme et de vérité. Comme toute notre mémoire de 14-18 est en noir et blanc, puisque tous les documents que l'on connaît le sont, vu que nous étions au début du cinéma, j'ai pensé que c'était une manière d'être encore plus imprégné dans cette époque. C'était aussi un choix esthétique car le récit se déroule dans une période de deuil et de souffrance, à cause de millions de morts dans toute l'Europe. On a du mal à l'imaginer en couleurs.

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    Mais vous en insérez quand même par instants.
    Ça c'est parce que mon goût naturel va vers la couleur et que j'adore le Technicolor. Et j'étais frustré que certains décors soient en noir et blanc, notamment lors de la promenade dans la nature qui est inspirée des tableaux de Caspar David Friedrich, un peintre romantique allemand, donc j'ai décidé de faire entrer de la couleur à certains moments de bonheur, comme si la vie reprenait. Mais je l'ai fait de manière plus sensorielle que rationnelle ou logique.

    Est-ce que l'idée était aussi de donner l'impression que le film a été réalisé à cette époque, avec ces longs plans ?
    Je pense que c'est le noir et blanc qui réveille votre mémoire de cinéphile, ou la mienne, car si je l'avais fait en couleurs le résultat aurait été le même. Et ce qui est amusant c'est que j'ai tourné en couleurs, faute de pellicule noir et blanc : quand je regardais dans l'œil de la caméra, je voyais les acteurs en couleur, et le plan était ensuite en noir et blanc quand je le voyais sur le combo. Je me rendais alors compte que la sensation était différente, car le noir et blanc réveille notre mémoire cinéphilique et nous rappelle d'autres films. Mais ça n'était pas voulu au départ.

    Le noir et blanc réveille notre mémoire cinéphilique

    Des films vous ont-ils inspirés pour différents aspects de celui-ci ?
    Je tenais à ce que le reconstitution soit très réaliste et proche de la réalité, donc j'ai donné trois films références qui, même s'ils ne se déroulent pas pendant la même période et ont été réalisés ces quarante dernières années, me semblent extrêmement réussis. J'en ai parlé au chef opérateur - même s'ils n'étaient pas tous en noir et blanc -, au chef décorateur et au chef costumier, et il s'agit de Tess de Polanski, Le Ruban blanc d'Haneke et Barry Lyndon de Kubrick. Donc ça mettait la barre assez haut.

    Vous parliez de votre goût pour les couleurs que l'on retrouvait dans votre précédent film, "Une nouvelle amie", qui était aussi coloré que celui-ci est en noir et blanc. De façon plus générale, chacun de vos films est formellement très différent du précédent. Est-ce une volonté de votre part, pour essayer des choses différentes ?
    Oui, il y a la volonté de ne pas se répéter déjà, mais je ne cherche pas non plus l'exact opposé du film précédent, car il est plus question de hasard. Mais c'est vrai que j'aime me renouveler, tenter d'aller ailleurs et raconter les choses différemment, avoir à chaque fois un défi un peu technique, comme Hitchcock faisait dans ses films, avec une volonté d'expérimenter.

    Là, ça m'intéressait de raconter une histoire en noir et blanc aujourd'hui, et faire en sorte que les spectateurs puissent être touchés pas cette histoire. C'était une expérimentation, au même titre que tourner dans la langue allemande et dans un pays étranger.

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    Le fait de tourner et diriger vos acteurs en allemand a-t-il été particulièrement compliqué ?
    Je parle allemand, ou plutôt je me débrouille. Mais comme ça n'est pas ma langue maternelle, j'avais demandé aux comédiens de m'aider par rapport aux dialogues et de me dire ce qui était bien ou ne l'était pas. Et c'est une langue qui, très vite, peut facilement ressembler au français, au contraire de l'anglais et ses accents toniques, donc j'ai eu l'impression d'avoir la bonne oreille. Mais j'ai parlé toutes les langues sur le plateau : français, allemand, anglais… Tout se mélangeait un peu.

    Pour en revenir à votre mention d'Alfred Hitchcock, vous partagez aussi avec lui cette récurrence du thème des faux-semblants.
    C'est quelque chose qui m'a toujours intéressé : ce côté double, ce goût de la fiction et du fait de sortir du réel. Mes personnages ont souvent besoin d'avoir une vie double : c'était clair dans Jeune & Jolie ; le jeune homme de Dans la maison avait besoin d'imaginer une histoire ; dans Sous le sable, Charlotte Rampling a besoin d'imaginer que son mari est vivant et vit avec un fantôme…

    Et là, dans Frantz, le personnage d'Adrien a besoin d'une fiction, puisqu'il raconte une histoire à laquelle tout le monde a envie de croire. C'est peut-être une manière métaphorique de parler du pouvoir du cinéma, comme art de fiction et nécessité pour supporter le réel. Du moins c'est une hypothèse.

    Pierre n'avait pas peur de la complexité du personnage

    Est-ce que cette idée de dualité a motivé le choix de Pierre Niney, pour jouer avec l'image sympathique qu'il a ?
    Il me fallait déjà un acteur avec les épaules pour jouer un rôle comme celui d'Adrien, qui est très compliqué, puisqu'il joue sur un mystère. Il fallait aussi un acteur qui parle allemand - et Pierre a appris car ça n'était pas le cas - ; qui joue du violon, ce qu'il a appris ; et qu'il sache danser la valse, ce qu'il ne savait pas faire, donc il a aussi appris (rires) Il me fallait quelqu'un de travailleur, donc je savais que Pierre, avec sa formation théâtrale, allait pouvoir endosser le rôle. Et je l'avais beaucoup aimé dans plusieurs films, où il m'avait semblé très sensible et fin, et il me fallait quelqu'un à qui l'on puisse tout de suite s'intéresser, et qui ait cette fragilité et ce mystère.

    Son personnage n'est d'ailleurs pas toujours très sympathique, et le fait que Pierre Niney l'incarne renforce cette attirance et cette répulsion que l'on peut éprouver à son égard.
    Oui, le personnage a des failles mais il a également beaucoup souffert : il est traumatisé car il a vécu la Guerre, il a des blessures et essaye de s'en remettre comme il le peut. Mais ce que j'ai aimé, c'est que Pierre n'avait pas peur de la complexité du personnage et n'a pas essayé d'en faire un personnage sympathique. Il a accepté sa noirceur, sa sensibilité et sa fragilité, ce qui était primordial pour jouer Adrien.

    Et comment avez-vous découvert Paula Beer ?
    Grâce à un casting en Allemagne. Paula parlait un peu français et n'avait que 20 ans, mais une mélancolie dans les yeux et la maturité nécessaire pour le rôle, donc le choix m'a vite paru évident. J'ai ensuite fait des essais avec Pierre et elle, et ça a marché, l'alchimie fonctionnait.

    ==> Notre interview-portrait de la comédienne

    Vous avez révélé plusieurs actrices avant elle, que ce soit Ludivine Sagnier, Marine Vacth ou Romola Garai. Avez-vous un truc particulier quand vous faites un casting ?
    Je cherche avant tout la meilleure actrice pour le rôle, mais c'est vrai que le travail avec une comédienne inconnue est très différent au premier abord de celui avec quelqu'un comme Catherine Deneuve ou Charlotte Rampling, mais c'est la même chose au final. J'ai sans doute un côté pygmalion en moi, mais celui-ci marche aussi bien sur Charlotte Rampling que sur Paula Beer, même si l'une est connue et l'autre non.

    Il y a un travail à faire sur leur image, ce qui est plus facile avec une inconnue puisque, bien évidemment, les gens ne la connaissent pas, donc ils l'identifient tout de suite au rôle. Avec une actrice plus connue, c'est plus compliqué car on trimballe ses rôles précédents et son image de notoriété, avec lesquels il faut savoir jouer, en mettant son passé en scène.

    Êtes-vous passé à côté d'un acteur ou une actrice ?
    Non, mais beaucoup d'actrices ont refusé des films. Et d'un autre côté, quand j'ai fait Angel, j'ai eu le choix entre trois acteurs anglais, et j'ai pris Michael Fassbender. Je ne me suis pas trop trompé je crois, mais j'avais un choix incroyable puisqu'il y avait aussi Tom Hardy, qui n'était pas du tout connu à l'époque, et Jonathan Rhys-Meyers. Donc le moins connu de tous, c'était Michael, que j'ai pris au grand dam des Anglais qui me disaient que ce n'était qu'un acteur de télé, alors que je le trouvais vachement bien.

    Michael Fassbender dans "Angel" :

    Qu'est-ce qui vous avait tant plu chez lui ?
    Je l'avais déjà trouvé extrêmement sympathique et très travailleur, en plus de sa beauté. Il était le personnage d'Esmé que je recherchais : ce peintre qui souffre que son art ne soit pas reconnu et a une relation très tordue avec cette femme qu'il épouse juste pour son argent. Alors qu'il était très sympathique et jovial dans la vie, je sentais que son côté irlandais très torturé pouvait se révéler dans le film.

    Y a-t-il un genre que vous aimeriez aborder en tant que réalisateur ?
    C'était déjà très nouveau pour moi que de faire un film de guerre. Même si ça se déroule juste après, je n'aurais jamais cru faire un film comme celui-ci. C'était donc un défi pour moi, et j'aurais peut-être envie de me confronter un jour à des choses qui paraissent très loin de moi. Là, je me vois mal faire un film de science-fiction ou de super-héros, mais on ne sait jamais.

    En attendant, François Ozon nous a dit être en pleine écriture de son prochain long métrage, qu'il annonce un peu plus érotique que Frantz, qu'il considère comme son film le plus chaste et "le plus sage d'un point de vue sexuel."

    Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 30 août 2016

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