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Rencontre avec Julia Ducournau, réalisatrice de Grave, le film que les festivals s'arrachent
Par Brigitte Baronnet — 23 oct. 2016 à 16:45
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Depuis sa présentation remarquée à la Semaine de la critique à Cannes, Grave multiplie les sélections en festivals, de Toronto à Bordeaux, et les récompenses. Au coeur de cette tournée, sa réalisatrice, Julia Ducournau, nous a accordé un entretien.

Toronto, Sitges, Londres, Gand, Bordeaux, Strasbourg... Après le raz de marée cannois en mai dernier, où le film a fait sensation à la Semaine de la critique, Grave est le film français que les festivals s'arrachent en cette rentrée. Entre deux nouveaux prix décrochés au London BFI Film Festival et au Film Fest de Gent en Belgique, Julia Ducournau, dont c'est le premier long métrage, nous a accordé un entretien. Grave sortira en salles le 15 mars 2017.

AlloCiné : Avec le recul, quelles ont été vos impressions sur le Festival de Cannes et tout ce qu'il s'est passé depuis ?

Julia Ducournau, réalisatrice et scénariste : J’ai fini le film trois jours avant Cannes, le point final de post-production. J’ai été projetée finalement de la salle de mixage à Cannes. Je n’ai pas eu trop le temps du coup de me reposer, de réfléchir. Dans ma tête, j’étais toujours dans mon film. A la fois, il y a eu une forme de continuité et une forme d’inconscience de ma part de me jeter là-dedans, comme ça, presque sans filet. Donc beaucoup beaucoup d’émotion. Ca s’est caractérisé sur scène à la première projection où j’ai versé quelques larmes. Et puis, un grand point d’interrogation : je ne savais pas du tout comment ça allait être pris. On n’avait pas fait de projection avant avec du public hors équipe. Donc c’était l’inconnu le plus total, surtout à un festival comme Cannes qui n’est pas un festival de genre. Il n’y a pas de sélection de genre.

J’ai été extrêmement surprise de la très belle réception que le public et la critique ont fait au film. C’était un peu une tornade. Quand j’étais là-bas, c’était même une machine à laver. J’avais l’impression d’être essorée. Mais c’était formidable. Très grosse surprise à l’annonce du prix aussi. J’ai eu l’impression que mon geste avait été compris alors que je ne savais vraiment pas comment ce serait appréhendé du fait du côté cross over du film et de mon approche qui est faite pour perturber les corps. Je suis très contente qu’on ait vu plus loin que le premier degré choquant du film sur certaines scènes, que ma démarche ait été comprise, que ça n’était pas gratuit et que ça faisait partie de l’évolution de mon personnage.

Pour la suite, ça a été complètement fou. Ca l’est toujours. Je suis au milieu, j’ai du mal à avoir du recul par rapport à ça. C’est une grande satisfaction de pouvoir toucher un public extrêmement large ou un public très genre, comme les aficionados qui vont presque à la messe quand ils vont voir les films de certains festivals comme Sitges, Midnight Madness... Et des festivals généralistes qui ne savent pas ce qu’ils vont voir réellement. C’est agréable de pouvoir parler à ces publics et de découvrir mon film de manière différente à chaque fois. J’ai beaucoup de chance.

Quels sont les prochains festivals qui arrivent ?

Je repars à Gand en Belgique. Après je vais en Slovénie, en Australie, un tour par le PIFFF (le Paris International Fantastic Film Festival)  et après je me prends un petit break avant le début de l’année prochaine qui sera tout aussi occupé.

Bestimage
La réalisatrice et scénariste Julia Ducournau

Vous avez mentionné un peu plus haut le côté cross-over du film. C’est vrai qu’on a beaucoup parlé du côté choquant du film, mais il brasse d’autres genres. Pouvez-vous nous dire lesquels et quelle était votre intention en faisant cela ?

C’est un cross-over entre comédie, drame et body horror. C’est quelque chose auquel je me frotte depuis longtemps. C’était déjà le cas dans mon premier court métrage et aussi dans le téléfilm que j’ai fait pour Canal+. Déjà parce que je n’arrive pas à faire autrement, c’est vraiment comme ça que je m’exprime. C’est aussi mon background culturel. Les films qui m’ont toujours intéressée dans la vie étaient des films qui mélangeaient les genres, les émotions. Pas forcément dans le rapport à l’horreur. Par exemple, récemment, j’ai vu Toni Erdmann qui pour moi est un mélange absolument formidable, où l’on ressort plein: on a pleuré, on a ri, on a été mélancolique…

J’aime beaucoup les films qui me font me sentir vivante, qui me rendent active pendant la projection. Je pense aux films de Cronenberg évidemment à plein d’endroits, et aussi aux films de Ben Wheatley, ou encore le film Morse.

Dès que j’ai commencé à faire des courts métrages à l’école, c’est sorti comme ça, comme si j’avais déjà digéré cet aspect là de la narration. Je trouve que c’est très intéressant de travailler sur différents genres parce qu’on s’essaye à travailler plusieurs effets. C’est-à-dire que contrairement à un film où l’on va rire de A à Z, ou pleurer de A à Z, ou avoir peur de A à Z, quand on mélange les genres, -par exemple, si je mets une scène comique après une scène soit d’horreur, soit dramatique donc une scène qui va nous éprouver, si je mets une scène comique après-, c’est clairement pour qu’on ait une forme de soulagement, pour qu’on souffle un peu, une catharsis en fait. Mais si je mets la même scène comique avant la scène d’horreur ou dramatique, c’est le contraire.

J’essaye de préparer mon spectateur, de le mettre à l’aise pour qu’il pense qu’il est en sécurité, et après "bam", vous avez votre effet de surprise qui arrive. J’aime beaucoup jouer avec ça. Je trouve ça hyper intéressant et c’est une bonne manière de rendre le spectateur actif.

Un extrait de Grave :

 

Dans Grave, il est question de cannibalisme. Pour vous expliquer sur le point de départ de ce sujet, vous aviez cette formule marquante, face au public du FIFIB*, que l'idée était pour vous de "défoncer un tabou à coups de pied"...

Confronter le spectateur à ce tabou, confronter le spectateur à cette facette de l’humanité qu’on a toujours tendance à mettre en dehors de l’humanité, en disant qu’ils sont inhumains ou monstrueux. Ce ne sont pas des bêtes fantastiques. Quand j’écrivais le film, je passais mon temps à me dire : il ne faut pas que ça ait l’air d’un film de vampires, il faut vraiment que je me confronte à la réalité. Même si je me permets des scènes oniriques, les scènes qui parlent de cannibalisme sont toujours traitées de manière très réaliste. C’était très important pour moi qu’on ne confonde pas ça avec du vampirisme.

Le but était aussi de me confronter à leur abord de la moralité, savoir quelle est la différence entre eux et nous. C’est très fin. Déjà la ligne entre l’animal et l’humain est très très fine, là on parle de différences qui se jouent juste au libre-arbitre, à la capacité de faire des choix moraux éclairés, qui est la spécificité de l’Homme. Quelle est la différence entre deux humains, mais il y en a un qui est cannibale ? Je trouve ça hyper intéressant. Aujourd’hui on a vraiment besoin de prises de conscience généralisées. La prise de conscience ne peut arriver que quand on est confronté à cette réalité-là et qu’on l’accepte. L’énergie qui accompagne le film, elle vient de là. Qu’on arrête de dire que ce n’est pas humain. C’est une forme de déni qui ne fait rien avancer et qui ne fait qu’empirer les choses. 

Wild Bunch
Garance Marillier et Ella Rumpf dans Grave

Quelques mots sur votre parcours cinéphile. Avez-vous commencé à vous intéresser au cinéma très jeune ?

Mes parents sont très cinéphiles. C’était la culture de la famille, avec la littérature et tout ça. Le cinéma avait une place très importante dans l’éducation qu’ils nous ont donné. Très tôt, j’ai eu le goût pour les films. Je crois que le premier, je devais avoir 3 ou 4 ans, était Le ballon rouge d’Albert Lamorisse, dans un vieux cinéma à Montmartre.

Très tôt, j’ai un peu fait mes propres choix aussi, même si avec mes parents, on partage beaucoup de goûts communs. Ce sont des gens très ouverts d’esprit. Ils partent du principe qu’il n’y a pas de genre plus noble qu’un autre, mais qu’il y a des réalisateurs qu’il faut voir. Ma mère est folle d’Hitchcock. Pour elle, Psychose est un film d’horreur, mais c’est aussi un film qu’il faut voir car c’est un film important dans l’histoire du cinéma. Il n’y avait pas trop de tabous sur certains genres. Ca m’a pas mal influencée. Par exemple, Les yeux sans visage de Franju, la série Belphégor qui était assez flippante à l’époque, des trucs de haute volée. Mes parents respectaient le geste artistique qu’il y avait derrière.

Et puis il m’est arrivé ce truc assez fou : j’ai vu par accident Massacre à la tronçonneuse à 6 ans ! Mes parents n’étaient pas au courant bien sûr. C’était un pur accident. J’étais devant la télé, j’ai zappé, j’ai continué à regarder. Ce n’est que des années après en le voyant vraiment pour la première fois que je me suis dit : j’ai déjà vu ce film. J’ai cherché dans mes souvenirs et j’ai réalisé que c’était le fameux film que j’avais vu et qui m’avait fort intrigué à l’époque.

VORTEX INC. / KIM HENKEL / TOBE HOOPER © 1974 VORTEX INC. Tous droits réservés.
Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, un film qui a fortement marqué la réalisatrice Julia Ducournau

Il y a un langage visuel pour moi dans les films de genre qui est extrêmement important, dont on ne peut pas se passer. Je n’aime pas les films explicatifs. Je ne supporte pas qu’une scène m’explique l’action. Dans les très bons films d’horreur ou de genre, on n’a jamais ça. Une image se suffit presque à elle-même. Dans La Mouche, il y a des dialogues très intéressants mais jamais ils n’expliquent exactement ce qu’il se passe. On voit ce qu’il se passe, il est très clair qu’il est en train de se décomposer à vue d’œil et de devenir un insecte.

J’apprécie beaucoup que ça passe par l’image avant, parce que c’est très organique comme rapport au film. Aussi parce que d’une certaine manière, et c’est ça que j’aime chez Cronenberg particulièrement, cette frontalité, d'être confronté à une représentation de la mort, et ce dans société, -en Occident uniquement, en Orient c’est différent-, dans laquelle on a tendance à ne pas vouloir parler de la mort. C’est très tabou encore comme sujet chez nous. J’apprécie ce geste là, et depuis très jeune, parce qu’on ne ment pas. Très jeune, j’aimais les films où il y avait une forme d’honnêteté et de vérité, qu’on n'essaye pas de cacher les choses sous le tapis.

Un second extrait de Grave (sortie : 15 mars 2017) :

 

*Propos recueillis par Brigitte Baronnet au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux 2016, le mardi 18 octobre 2016

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