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    Martin Scorsese : tous ses chemins mènent à Silence
    Par Vincent Formica — 11 févr. 2017 à 05:00
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    Si tous les chemins mènent à Rome, tous les films de Scorsese mènent à Silence. À 74 ans, le réalisateur a enfin pu mettre en boîte son projet rêvé. Focus sur un film qui rassemble tout le cinéma du maestro new-yorkais.

    Brigitte Lacombe

    New York, quartier de Little Italy, 1953. Martin Scorsese, 11 ans, fait la connaissance du Père Principe, prêtre de la cathédrale Saint Patrick, située sur Prince Street au sud de Manhattan.

    Bestimage
    Martin Scorsese

    Le jeune Marty, comme chacun sait, souffre d’asthme et sa santé fragile ne lui permet pas de faire du sport et s’adonner à toutes sortes de facéties des jeunes de son âge. Il reste donc le plus souvent cantonné dans une petite pièce du modeste appartement familial à observer la rue. Ses seules évasions restent le cinéma, où il se rend très régulièrement avec son père, Charles Scorsese, et l’église, où il est enfant de chœur.

    "Il y a un prêtre qui a vraiment beaucoup compté pour moi, le père Principe. Il avait 23 ans, et c'était son premier diocèse. C'est lui qui nous a expliqué, à mes amis et à moi, qu'on pouvait anticiper l'avenir. Il nous a fait découvrir différents styles de musique. C'était aussi un fondu de cinéma."

    Si, à la maison, le petit Martin ne dit rien, tiraillé par les conflits entre son père et son frère, Frank, il trouve refuge à la cathédrale Saint Patrick, réconforté par le calme de cet endroit face à la folie de la rue. Ce réconfort, il le trouve également à travers le Père Principe, que le cinéaste qualifie de « Prêtre de la rue ». Durant près d’une dizaine d’années, le vicaire le prend sous son aile, lui faisant notamment découvrir des auteurs qui marqueront le cœur du jeune Marty comme James Joyce, cité par exemple dans Les Infiltrés par le personnage de Jack Nicholson.

    D.R.
    Leonardo DiCaprio et Jack Nicholson dans Les Infiltrés

    Si la figure de Jésus jalonne la filmographie de Scorsese à travers ses personnages, le Père Principe n’est que peu cité. Pourtant, il est aussi présent que le Christ et accompagne la plupart du temps celui qui est perdu ou sur une pente descendante. Si cela est évident dans Silence avec le Père Ferreira (Liam Neeson), c’est moins évident dans un autre film important pour Marty, Les Infiltrés. Ce film, pour lequel Scorsese a obtenu le seul Oscar de sa carrière, est souvent considéré comme celui qui ne le mérite pas vraiment. Pourtant, il est sûrement un des longs-métrages les plus personnels du maestro. La figure du mentor y est doublement présente : tout d’abord, Frank Costello (Jack Nicholson) est un père de substitution pour le jeune Colin Sullivan (Matt Damon) tandis qu’Oliver Queenan en est un pour Billy Costigan (Leonardo DiCaprio).

    D.R.
    Matt Damon et Leonardo DiCaprio dans Les Infiltrés

    À l’instar de Scorsese, Costigan a été élevé par deux « entités », comme il le confie lors de sa scène mythique d’entretien avec Martin Sheen et Mark Wahlberg. L’éducation de la rue via son père et celle plus bourgeoise et posée via sa mère. Pour le réalisateur, le père correspond aussi à la rue et la brutalité des conflits familiaux et la mère est l’église, son havre de paix,  avec le cinéma liant le tout. Les Infiltrés, comme Silence, reste donc, malgré les apparences, un film très personnel dans la filmographie de Scorsese ; deux longs-métrages qui peuvent également être reliés par la figure du traître.

    Ce thème, la trahison, est un thème majeur dans l’œuvre du metteur en scène, fasciné depuis tout petit par l’histoire de Jésus et Judas. C’est précisément cette histoire qu’il a voulu transposer dans Mean Streets, Les Infiltrés puis Silence, et qui parsème presque toute sa filmographie, des Affranchis à Casino en passant par À tombeau ouvert ou Taxi Driver. En ce sens, le réalisateur nous confiait récemment :

    « Ce thème de la trahison est la base de Silence. Tout ceci entre en résonance avec le Nouveau Testament et l’histoire de Jésus et Judas. C’est aussi le cas dans La Dernière Tentation du Christ et Mean Streets, c’est vraiment un thème majeur. Cela a eu un grand impact sur moi. »

    Ciné Classic
    Harvey Keitel et Robert De Niro dans Mean Streets

    Le cinéaste a assisté à toutes sortes de trahison durant son enfance et a notamment été marqué par celles de son oncle. Ce dernier avait de nombreux conflits avec la Mafia et c’est Charles Scorsese qui recollait à chaque fois les morceaux, qui le relevait.

    "Le plus jeune frère de mon père s'attirait tout le temps des ennuis, malheureusement. Jusqu'à sa mort, il a trempé dans toutes les combines possibles de l'univers du crime. Le reste de la famille a plus ou moins fini par jeter l'éponge, si bien que mon père devait se charger d'arrondir les angles pour lui auprès des bandes concernées."

    Pourtant, cet oncle finissait toujours par trahir la famille et retomber dans ses travers. Mais Charles était toujours là, car c’était sa responsabilité en tant que frère de ne pas le laisser tomber. « Je suis le gardien de mon frère », aime à dire Scorsese.

    "J’ai grandi dans un petit quartier de New York à majorité sicilienne. Dans la Sicile traditionnelle, la trahison c’est la « marque de Caïn », c’est la pire des choses que vous pouvez faire. J’ai grandi avec cela, avec des proches qui vous trahissent, reviennent puis échouent de nouveau. J’ai assisté à cela dans ma famille, dans la rue. J’ai vu des gens se comporter de la sorte, j’ai par exemple assisté à des scènes dans lesquelles des hommes tombaient vraiment bas ; pourtant, mon père et d'autres personnes continuaient de leur pardonner."

    Cette histoire se retrouve précisément dans Mean Streets, à travers les personnages de Charlie (Harvey Keitel) et Johnny Boy (Robert De Niro) et se prolonge évidemment dans La Dernière tentation du Christ, dans lequel Keitel incarne carrément Judas, considéré comme le traître ultime. Elle continue avec Les Infiltrés où les « rats », les traîtres, sont traqués, pour finir avec Silence, à travers le personnage du Père Rodrigues (Andrew Garfield), pardonnant sans cesse ses traîtrises à Kichijiro (Yosuke Kubozuka), mélange entre Judas et Pierre, l’apôtre qui a renié 3 fois le Christ.

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    Andrew Garfield et Yosuke Kubozuka dans Silence

    Ce Kichijiro est d’ailleurs une sorte de miroir de tout ce qu’a pu voir Scorsese durant enfance et son adolescence à Little Italy ; des « Kichijiro », il en a vu beaucoup dans la rue, dans son quartier de Bowery dans le lower east side, de vraies épaves, faibles, laissés pour compte, dont personne ne s’occupait à part des travailleurs sociaux catholiques. Le metteur en scène pose alors la question : « qui sommes-nous pour juger ? Comment aurions-nous agi durant ces époques troubles ? » Scorsese interroge notre humilité et nous amène à nous mettre à la place à la fois de Rodrigues mais aussi de Kichijiro. Cette idée de compassion traverse l’œuvre de Scorsese autant que la trahison.

    "Ce n’est pas tant le fait d’être trahi mais surtout de trahir soi-même des personnes. Comment peut-on se regarder dans la glace quand on trahit des gens qu’on aime ? Comment vivre avec ça ? C’est une question que je prends très à cœur."

    Cette problématique du traître, Scorsese la traite de manière inattendue dans La Dernière Tentation du Christ. C’est cela qui a notamment posé problème lors de la sortie du film. Le metteur en scène décrivait en effet Judas presque comme le héros. Il est celui qui se sacrifie en trahissant Jésus car il est le seul en qui le Messie puisse avoir confiance. C’est ce point précis qui a fasciné Marty à la lecture du roman original de Nikos Kazantzakis. Le personnage de Judas se sacrifiant ajouté à un Christ en proie au doute, rejetant l’appel divin, tenté par une vie terrestre normal, autant de thèmes que l’église ne pouvait tolérer, ce que l’on peut comprendre. C’est pourtant une démarche saine que de s’interroger sur la nature même du Christ, de sonder son humanité et d’explorer cette seconde, sur la Croix, durant laquelle il aurait douté et aurait été tenté par une vie normale, et c’est ce que Scorsese propose.

    D.R.
    Jésus (Willem Dafoe) et ses apôtres. Judas (Harvey Keitel) est à droite avec son bâton.

    Ces mêmes doutes se prolongent dans Silence, dans l’obscurité d’une cabane où se réunissent les chrétiens dans la clandestinité par peur de se faire dénoncer. Cette peur du traître qui donne au nouveau long-métrage du maestro des allures de thriller. Qui sera le Judas qui trahira ses semblables pour une somme rondelette ? Car dans Silence, l’inquisition, incarnée par l’implacable Inoue (Issei Ogata), récompense par de l’argent n’importe qui dénoncerait des chrétiens. Le prix est même trois plus élevé quand vous dénoncez un prêtre. Par ailleurs, est-on un traître à ses croyances, à sa religion, quand on foule du pied l’efumi (représentation du Christ sur une plaque de bois), sous la contrainte et la pression des inquisiteurs japonais ? Peut-on piétiner le Christ mais le chérir dans son cœur en secret ? C’est là tout le dilemme des chrétiens persécutés dans Silence.

    « Les vieilles histoires de trahison d’antan que mon père me racontait ont en partie forgé mon caractère. Ces questions m’obsédaient. »

    Après avoir compris, aux alentours de 20 ans, que le destin de prêtre ne sera pas pour lui. Marty décide de se tourner vers le cinéma et de traduire ses doutes à travers la pellicule. Pour Scorsese, il n’est pas envisageable de considérer la Foi sans le doute. Pour lui, c’est justement le doute qui permet d’être le plus proche de Dieu. « Comment peut-on être assuré de quoi que ce soit ? » Scandait-il au moment de la sortie de La Dernière Tentation du Christ. Pourquoi ce « Mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné » crié par Jésus sur la Croix ne traduirait-il pas les souffrances d’un Christ en proie au doute ? C’est aussi cette question qui est centrale dans Silence car les personnages, bien que prêtres, sont sans cesse dans l’interrogation, notamment le Père Garupe (Adam Driver), plus pragmatique et méfiant que Rodrigues (Andrew Garfield).

    Kerry Brown
    Adam Driver et Andrew Garfield

    Lors de notre entretien avec le cinéaste, ce dernier confiait que des changements dans sa vie comme la naissance de sa fille Francesca en 1999, avaient joué dans sa façon d’appréhender Silence. L’artiste a trouvé des réponses dans ce qui a failli être un drame pour sa famille. Sa fille est née prématurée avec près de 5 semaines d’avance sur le terme. L’accouchement a été une vraie épreuve pour Marty et sa femme, atteinte en plus de la maladie de Parkinson. Le réalisateur explique néanmoins que là où le doute aurait pu l’assaillir complètement, ne sachant pas si sa femme et son enfant allaient s’en sortir, il ressentait au contraire une grande confiance, une certaine sérénité.

    Quand il a enfin su que sa femme allait bien et qu’il a pu voir sa fille et la toucher, il a compris que quelque chose avait changé en lui. Cet heureux événement a en quelque sorte libéré le cinéaste, qui a enfin pu se remettre à l’écriture de Silence avec son co-scénariste Jay Cocks, son complice du Temps de l’innocence et de Gangs of New York. Ce dernier l’avait également aidé lors de l’élaboration du scénario de La Dernière tentation du Christ et reste un collaborateur précieux pour le new-yorkais.

    Un autre film est en relation immédiate avec Silence ; il s’agit de Kundun. Cette œuvre revenant sur la vie du dalaï-lama correspond à une époque particulière de la vie de Scorsese qu’il convient de mettre en contexte afin de mieux appréhender ce film décrié et pourtant parfaitement cohérent pour le cinéaste. Tout d’abord, il faut savoir que réalisateur s’est beaucoup identifié à ce jeune dalaï-lama, observant la vie par la fenêtre ou à travers un télescope. Marty adorait aussi regarder par la fenêtre étant petit, il aimait également se poster sur l’escalier de secours de son immeuble pour observer le chaos de la rue.

    D.R.
    Martin Scorsese sur le tournage de Kundun

    À noter aussi qu’au moment de Kundun (1996-1997), Marty est plus que jamais en proie en doute et ne sait pas s’il aspire toujours à rester chrétien. Le cinéaste, qui vit une crise spirituelle, est toutefois très loin de sa période sombre post New York New York (1978-1980), où son addiction à la drogue a failli le tuer.

    "J’ai toujours envié les gens qui ont une Foi infaillible, totale. Certaines personnes y parviennent. Mais en ce qui me concerne, je pense que la Foi est constamment parsemée de doutes. Cela ne signifie pas que votre Foi est inexistante mais qu’elle est sans cesse testée. Point final."

    C’est pourquoi Scorsese se tourne vers l’étude du bouddhisme et découvre l’incroyable parcours du dalaï-lama et décide de l’adapter au cinéma, sous l’impulsion de Melissa Mathison. La scénariste, connue pour avoir signé le script de E.T. de Steven Spielberg, a en effet écrit le scénario du film, basé sur le livre autobiographique du chef spirituel tibétain ainsi que sur des entretiens qu’elle a eu avec ce dernier.

    "La question que je me suis posée, et que je me pose toujours d'ailleurs, est de savoir s'il est nécessaire d'adopter une religion pour mener une vie spirituelle."

    S’il se retrouve dans les doutes et le destin de ce personnage hors du commun, Scorsese finit fatalement par revenir à la religion chrétienne. Kundun est une parenthèse dans la vie du réalisateur, une méditation qui lui a permis de continuer son chemin spirituel, s’achevant, avec logique, par Silence.

    "Quitterons-nous ce monde emplis de Foi ou de doutes ? Je n’en sais rien mais le doute fait en tout cas partie intégrante du processus."

    Pour finir, s’il est évident que « dès qu’il touche une caméra, Scorsese aspire à filmer la vie de Jésus », comme le disait Michael Henry Wilson (auteur d’un passionnant livre d’entretiens avec le metteur en scène), il est tout aussi logique que la figure de Jésus apparaisse de manière très personnelle dans Silence. Dans le roman original de Shusaku Endo, Jésus apparaissait au Père Rodrigues comme dans le tableau de Piero Della Francesca, San Sepolcro. Scorsese a choisi de ne pas reprendre cette imagerie et de lui substituer le Jésus peint par El Greco sur le tableau Véronique et la Sainte Face. C’est un Christ qui a aidé et réconforté Marty tout au long de sa vie, une figure bienveillante dont il nous fait cadeau aujourd’hui, libre à nous de vouloir l’interpréter comme on le souhaite, que l’on soit croyant ou non. Et comme le dit Marty : « La réponse est peut-être dans le silence. Il faut savoir écouter. »

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    Commentaires
    • brunodinah
      Un super-article qui nous permet d'en savoir un plus sur l'un des meilleurs metteurs en scène encore en activité.J'ai vu Silence au cinéma et j'ai hâte de retrouver son prochain long-métrage en salles. Mais il peut aussi décider d'arrêter, Silence reflétant parfaitement le parachèvement de sa carrière. N'est pas Marty qui veut !
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