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Los Perros : "le Chili est très paternaliste, très machiste" selon Marcela Said
Par Propos recueillis par Corentin Palanchini à Cannes le 19 mai — 19 mai 2017 à 15:59
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A l'occasion du 70ème Festival de Cannes, rencontre avec la réalisatrice Marcela Said, qui présentait hier son second film, "Los Perros", à la Semaine de la critique.

D.R.

A l'espace de la Semaine de la critique, AlloCiné a pu rencontrer la cinéaste Marcela Said, qui présentait son nouveau film, Los Perros. A travers le portrait d'une quarantenaire vivant au milieu de la bourgeoisie chilienne, la cinéaste raconte l'implication de ce milieu aisé dans la dictature de Pinochet. 

 

AlloCiné : ce film a des éléments de votre vie, à quel degré est-ce autobiographique ?

Marcela Said : ce n'est pas autobiographique, mais on s'inspire toujours des choses que l'on vit, ce qui est différent. Je faisais un documentaire, El Mocito, et j'ai rencontré ce colonel qui était prof d'équitation, une rencontre qui a été décisive. Parce que j'ai compris que les militaires n'étaient pas les seuls responsables de [la dictature Pinochet]. Oui, ce sont des criminels qui doivent payer et aller en prison, mais comme je l'ai toujours dit, s'il la dictature est restée 17 ans dans mon pays, c'est qu'il y a eu des gens pour la soutenir. Et ça, ce sont des civils, des financiers. Et c'est un sujet qui n'a pas été abordé, c'est ce qui m'a intéressée. Ensuite, d'après mes propres cours d'équitation avec ce criminel, mon milieu m'a condamnée. Ça m'a interpellé (...). Le reste est fiction, car le vrai colonel est en prison à l'heure actuelle.

Et du fait de votre passé de réalisatrice de documentaires, on sent dans votre film que vous cherchez à comprendre le colonel, sans jugement hâtif...

J'aime quand on laisse libre le spectateur face aux personnages. Et j'aime l'insolence. Et je trouvais insolent de présenter un personnage de militaire dont tout le monde s'attendait à ce qu'il soit méchant, donc j'en ai fait un homme charmant, et dont on peut presque tomber amoureux. C'est un film, on doit donc être confronté à de nouvelles choses. Je ne voulais pas tomber dans le politiquement correct.

D.R.
Antonia Zegers (Mariana)

Comme dans votre précédent film, "L'Eté des poissons volants", vous avez une figure féminine comme personnage principal, était-ce important pour vous d'avoir un regard féminin sur cette histoire ?

Je crois que oui. Parce que je suis une femme, et j'écris à partir de mon ressenti. Et je voulais dresser un portrait de femme différent, qui ne soit pas celui que l'on voit souvent, où les femmes sont décrites de façon très monolithiques. Ici, elles sont représentées de façon plus complexes, avec des marques d'ambiguïté, d'indécision, etc. Et je voulais aussi prendre des risques, aller vers des personnages ayant des doutes personnels, et qu'on puisse se retrouver dans la confusion de cette femme envers un personnage comme le colonel.

On sent aussi que vous avez picoré des éléments de ce que vivent Chiliennes au quotidien pour votre film...

Oui, ce qu'il y a de typiquement chilien, c'est le rôle qu'on assigne à la femme dans ce pays. Le Chili est très paternaliste, très machiste, la femme est envisagée comme une mère de famille voulant des enfants. Or, une femme voulant échapper à ce rôle-là est très mal vu. La problématique du personnage de Mariana, probablement mariée jeune, et qui n'a pas forcément l'envie d'avoir des enfants, c'est qu'on la pousse vers ce rôle de "poule pondeuse". Ça c'est quelque chose de commun aux femmes chiliennes, on leur impose des choses car cette société est très conservatrice.

D.R.
Alfredo Castro (le "colonel") Antonia Zegers (Mariana)

Peut-on voir en Mariana une cousine de Manena, l'héroïne de votre précédent film, qui était elle aussi dans un rapport compliqué avec son père ?

C'est très drôle, parce que je ne me suis pas rendu compte que dans Les Poissons volants j'avais déjà cette relation conflictuelle père-fille. Dans Los Perros c'est encore plus personnel car mon père a un caractère très fort, il a soutenu la dictature (...). La relation avec mon père a été conflictuelle car je suis très têtue, et j'ai fort caractère, un peu comme Mariana. On a donc eu des rapports d'amour-désamours (...).

Vous avez un mot très dur pour qualifier certains de vos personnages, qui donne son titre au film, "Los Perros", "les chiens". Pourquoi cette appellation ?

(...) On appelle les militaires qui ont fait le sale boulot les "chiens", j'ai entendu des militaires dirent qu'ils faisaient un boulot de chien. Je crois donc que tout cela est resté dans ma tête. Il y a aussi le chien de Mariana, le fait qu'au Chili nous avons énormément de chiens vagabonds qui se promènent dans la rue, chose qu'on ne voit pas du tout en Europe d'ailleurs. J'ai aussi mis des chiens dans les oeuvres d'art (...), il y a le tableau de [Guillermo] Lorca, qui est aussi l'affiche du film... Il y avait de quoi faire, donc, sans forcément qualifier de "chiens" les hommes qui entourent Mariana... Quoique !

D.R.

Est-ce tabou au Chili de dire qu'une partie de la classe bourgeoise a soutenu la dictature ?

Non, mais c'est un sujet qu'on n'aborde pas. [Ces bourgeois] ont le pouvoir, les moyens, possèdent la presse. Ils ont tourné la page de la dictature, en prônant que le Chili est un pays nouveau, qui va très bien. On n'a pas du tout envie de parler de tout ça. Sauf qu'on ne se débarrasse pas si vite de son passé. Par contre, c'est un film très incorrect pour la société chilienne. Pour les bourgeois et surtout les victimes, qui vont trouver qu'on ne peut pas dresser un portrait gentil d'un bourreau. Ce que je conteste en disant "pourquoi pas ?" On ne peut pas réduire quelqu'un à un acte, surtout qu'on peut changer en 20 ans.

Diriez-vous que c'est un film qui, toute proportion gardée, peut vous mettre en danger ?

Je ne crois pas, enfin ça dépendra comment réagiront les Chiliens. Il sort là-bas à la fin de l'année (...).

 

En compétition, le Festival de Cannes présentait hier les retrouvailles Julianne Moore/Todd Haynes pour "Wonderstruck" :

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