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    Braguino : "Je pense que j’ai filmé un monde qui va disparaître très vite" selon Clément Cogitore
    Par Propos recueillis par Emilie Schneider — 1 nov. 2017 à 05:30
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    Avec "Braguino", Clément Cogitore nous offre un dépaysement total et parvient, en à peine 50 minutes, à filmer la naissance d'une civilisation déjà condamnée à s'éteindre. Un documentaire aux images superbes, à la lisière du conte.

    Après Ni le ciel ni la terre présenté au Festival de Cannes en 2015 et nommé au César de la Meilleure première oeuvre, Clément Cogitore a posé sa caméra au milieu de la taïga sibérienne pour signer Braguino, un documentaire de 50 minutes qui nous emmène à la rencontre des Braguine, une famille qui vit coupée du monde, à 700 km du moindre village. Une barrière les sépare des Kiline, l'unique autre famille installée sur ce territoire sauvage et à qui ils refusent de parler.

    Allociné : Comment avez-vous eu connaissance de l'existence de la famille Braguine ? 

    Clément Cogitore : Je cherchais à filmer une famille vivant en autarcie dans la forêt. J’ai lancé plusieurs pistes de recherches en Russie et de fil en aiguille j’ai entendu parler de cet homme Sacha Braguine, issu des communautés de Vieux-croyants (minorité religieuse du culte orthodoxe, dont le mode de vie est semblable aux Amish aux Etats-Unis) qui avait quitté les derniers villages dans les forêts pour construire un endroit pour lui et les siens, à 700 km de toute présence humaine. J’ai alors voulu les rencontrer.

    Les Braguine vivent dans un endroit reculé difficilement accessible. Comment se sont déroulés le voyage et votre rencontre avec eux ? Ont-ils accepté facilement votre présence et celle des caméras ? 

    Le premier voyage était assez aventureux car jusqu’au bout on n'était pas vraiment sûr d’arriver jusqu’à eux. Pour y parvenir, il fallait un voyage de plus de 4 jours sans s’arrêter depuis Moscou, en avion, bateau, 4x4 puis hélicoptère. On n'était pas sûr qu’ils vivaient toujours là, ni s’ils étaient disposés à nous accueillir. Une fois sur place, passée la sidération de notre arrivée, lorsqu’ils ont compris que nous n’étions pas armés, que nous ne venions pas pour nous emparer de terres ou abattre du gibier, et que nous ne souhaitions que les rencontrer et raconter leur histoire, nous avons immédiatement été accueillis comme des amis, dans la confiance la plus totale. 

    La présence de la caméra, dont je redoutais le fait qu’elle puisse les intimider, a été très vite oubliée passée la curiosité pour l’objet, (car ils n’ont en fait aucun sens de leur image, ni de l’image en général) elle leur est vite devenue indifférente. En revanche, notre présence, (mon chef opérateur Sylvain Verdet, la journaliste et interprète Alla Shevelkina et moi) par nos visages et le fait que nous parlions une autre langue, était pour eux une vraie curiosité. Particulièrement pour les enfants, dont les plus jeunes n’avaient souvent jamais vu dans leur vie d’autres êtres humains que les habitants de cet endroit.

    BlueBird Distribution

    Les Braguine ne sont en réalité pas totalement coupés du monde : une autre famille vit dans le village. Pourtant, ses membres restent à l’état de silhouettes. Pourquoi ce choix ?

    La famille Kiline a rejoint la famille Braguine dans la taïga 15 ans après son installation, pour partager cette utopie. Seulement, une fois ensemble les deux familles ont cessé de s’entendre, s’en est suivi un violent conflit de voisinage qui est aussi un conflit idéologique aux accents parfois mythologiques. Il était très clair dès le début qu’en venant voir et filmer la famille Braguine il était impossible de passer la barrière qui sépare les deux familles pour échanger avec les Kiline, puis revenir vers les Braguine. Pour rester il fallait choisir son camp. J’ai intégré cette contrainte très tôt dans le projet, en construisant le film sur cet antagonisme ou l’Autre, et donc l’ennemi n’apparaît que comme un spectre, une figure furtive, muette sur laquelle vont se projeter toutes les peurs de la communauté.

    La mésentente entre les deux familles est le constat d’un échec : même au milieu d’un paradis, les hommes continuent de se déchirer. Cette sensation de la fin d’un monde se ressent dans la mise en scène : le film s’ouvre sur une traversée lumineuse de nuages et s’achève dans la nuit. Était-ce une direction que vous comptiez prendre dès le début ou s’est-elle imposée au cours du montage ?

    Après le tournage, déjà dans l’hélicoptère du retour, j’avais la certitude que le film allait raconter une histoire assez sombre, à la fois les origines d’une utopie et en même temps l’imminence de sa disparition. Le conflit entre les deux familles est un des éléments qui condamne cet endroit mais d’autres dangers plus violents encore le menacent. On a d’abord l’impression que la distance et l’isolement protègent les Braguine de tout, mais on se rend compte bien vite que ce qu’il y a de pire dans la civilisation (la violence, l’appât du gain, la corruption...) se rapproche à toute vitesse et s’apprête à balayer tout ce qui se dresse sur son chemin. Pour ces raisons, je pense que j’ai filmé un monde qui va disparaître très vite.

    BlueBird Distribution

    Braguino est un documentaire mais se situe parfois à la lisière du conte et du fantastique. Il y a également ces scènes incroyables de la chasse à l’ours ou de l’irruption des braconniers, qui ont certainement été miraculeuses pour vous à filmer…

    Oui, certaines scènes sur lesquelles je n’avais aucune prise ont fait irruption pendant le tournage, on a tout de suite senti pendant ces moments que ces scènes allaient devenir décisives dans la narration, non seulement pour elles-mêmes mais aussi pour les autres scènes ou images qu’elles allaient déclencher par la suite. Ces scènes sont le fruit de la chance et du hasard, sur le moment on se contente de les saisir ou de les accueillir, mon rôle ensuite était de les relier à l’ensemble et de leur trouver la place la plus juste dans le montage. 

       

    Braguino est un projet transversal qui se décline en film (au cinéma dès le 1er novembre et sur Arte le 20 novembre), en livre et en installation (l'exposition "Braguino ou la communauté impossible" se tient au BAL à Paris jusqu'au 23 décembre prochain).

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