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    Lucky : "Harry Dean Stanton voulait dire quelque chose à travers ce film"

    A l'occasion de la sortie de "Lucky", film quasi-biographique mettant en lumière pour la dernière fois le sublime Harry Dean Stanton, on a rencontré John Carroll Lynch, qui passe pour la première fois derrière la caméra pour notre plus grand bonheur.

    KMBO

    AlloCiné : C'est une évidence, ce film a été écrit pour Harry Dean Stanton. Comment cela s'est-il passé ?

    John Carroll Lynch : Les deux scénaristes connaissaient Harry depuis longtemps. Logan Sparks avait été son assistant, et Drago Sumonja l'avait rencontré par un ami acteur qu'ils avaient en commun, l'acteur Dabney Coleman. Ils avaient tous les deux envie d'écrire quelque chose qui soit inspiré par lui, par des choses qu'il leur avait raconté au cours des années, pensant qu'il ferait un personnage passionnant. Ils ont donc écrit le film sur mesure pour lui, sans lui en parler avant d'avoir terminé la première version du scénario. Là, ils lui ont fait lire et il a accepté de le faire. Je crois qu'il avait envie de dire quelque chose à travers ce film, car il avait refusé plusieurs rôles principaux ces dernières années, parce qu'il ne voulait plus travailler aussi dur. Je pense aussi qu'il avait l'impression que ce n'était pas vraiment réel, que le film ne verrait pas le jour avant son départ. L'instant où il a réalisé que le film allait bel et bien exister était un moment très intéressant.

    Quand l'avez-vous rencontré, pouvez-vous nous raconter ?

    Je l'ai croisé pour la première fois il y a plusieurs années, mais la première fois que je l'ai vu après avoir décidé de réaliser Lucky, c'était en septembre 2015. On n'a pas véritablement parlé du film, c'était simplement un dîner avec d'autres personnes. C'était quelqu'un d'assez taiseux, il n'avait pas besoin de parler beaucoup. Les autres faisaient la conversation et moi je l'observais.

    Magnolia Pictures

    Harry Dean Stanton disait toujours qu'il ne jouait pas, qu'il ne jouait rien d'autre que lui-même. Que pensez-vous de cela ?

    Je pense que c'est une absurdité ! Les personnages qu'il a joués, de Travis dans Paris, Texas, à Roman dans Big Love ou Lucky, en passant par Repo Man ou Rose Bonbon, Blind Dick dans L'Ouragan de la vengeance... Il créait des personnages à partir de lui-même. Peut-être que pour lui tous ces personnages ne sont qu'une seule et même personne, ce qui est pratique pour deux raisons. La première, c'est que cela le protégeait des réalisateurs qu'il n'a pas envie d'écouter. La seconde, c'est que c'était un repère pour définir ce qui lui semblait être la vérité. Je crois que lorsqu'il disait cela, ce qu'il voulait dire c'était qu'il n'allait pas essayer de raconter la vérité de quelqu'un d'autre, mais uniquement la sienne.

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    Dans ce film en particulier, Lucky est particulièrement proche de qui il était. Comment avez-vous travaillé avec lui sur la construction du personnage ?

    La chose la plus déroutante pour lui, c'était qu'il se demandait : « Comment cela va pouvoir toucher, atteindre, d'autres gens que moi ? » Comment prendre ce matériau si personnel pour créer un récit qui n'avait rien à voir avec lui ? L'enjeu pour moi, c'était de m'assurer que dans dix ans, dans quinze ans, et même maintenant, l'histoire soit aussi forte indépendamment de lui, que les gens n'aient pas besoin de savoir qu'il était inspiré par lui pour apprécier le film. Lorsque l'on travaillait sur le rôle, c'était notre principal sujet de préoccupation et de conversation.

    Il y a eu des moments très pénibles et difficiles pour Harry, où il livrait des histoires personnelles sur sa vie, qu'il n'avait pas nécessairement envie de raconter. Par exemple, l'histoire de l'oiseau moqueur, lorsqu'il avait dix ans, fait partie de l'histoire de Lucky. A ce sujet, il a appelé les scénaristes pour lui dire que finalement, il n'était pas sûr de vouloir raconter cette histoire le lendemain. Finalement, ils l'ont convaincu et au moment de tourner, j'ai essayé de faire en sorte que l'on passe le moins de temps possible sur la scène, afin que le soulager au maximum. C'est la seule fois où il a demandé une autre prise. Il en a demandé deux autres. Il était évident que c'était quelque chose qu'il voulait raconter, mais ça le rendait vraiment anxieux d'en parler.

    Malgré la dimension très biographique du film, il n'y a absolument pas d'approche documentaire. Comment avez-vous convoqué la fiction ?

    Le personnage de Lucky vit dans un petit village dans le désert, il n'y pas beaucoup d'amis, par choix, et cela n'a rien à voir avec la vie que menait Harry. Il y a beaucoup de films qui sont sortis cette année et qui sont, comme Lucky, dans une certaine mesure, biographiques ou autobiographiques : The Big Sick, Lady Bird, The Disaster Artist... Il y a comme une impulsion, un mouvement pour tirer une forme de vérité à partir de l'expérience des gens qui font ces films. Dans chaque situation, ils utilisent la métaphore d'eux-mêmes en tant que réalisateur, comme le faisait Fellini, pour créer les conditions de la fiction. Je pense que c'est une réponse à la télé-réalité, le besoin qu'on a que les gens aient l'impression que c'est vrai. Dans le cas de Lucky, une grande partie du film relève de la fiction. Certains moments de sa vie, sa manière de se comporter, sont les siens, mais ils ne sont pas utilisés de la même manière dans le film qu'ils ne sont arrivés dans sa vie. Les personnages secondaires, quant à eux, sont tous complètement fictifs. On cadre Harry dans un monde de fiction et ce sont les personnages secondaires, Howard, Paulie, Loretta, qui apportent la fiction dans le récit. 

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    Au sujet de Howard… Comment David Lynch a-t-il rejoint le film ?

    On cherchait quelqu'un pour le rôle de Howard, qu'on avait proposé à plusieurs personnes qui avaient dû décliner pour cause d'emploi du temps incompatible. C'est Harry Dean qui a suggéré que ce soit David Lynch. On s'est tous dit que c'était une excellente idée, je trouve que David est un excellent acteur, que ce soit dans ses propres œuvres ou ailleurs, le seul problème, c'était de savoir s'il aurait le temps. Et il l'a trouvé, il a dit : « Tout ce que vous voulez pour Harry ! »

    Beaucoup d'éléments du film vont probablement évoquer la saison 3 de Twin Peaks aux spectateurs et le personnage de Howard en est un. Que vous évoque le lien entre les deux projets ?

    Au début d'Une histoire vraie, David Lynch commence par montrer, en musique, une banlieue américaine, puis on a un plan de grue avec la caméra qui descend lentement vers une maison, et on a l'impression d'être au début de Blue Velvet. Ces mêmes images de banlieue paisible, qui conduisent inévitablement, jusqu'alors dans ses films, à l'horreur. Puis, à la radio, on entend le son d'un homme qui tombe, et la caméra se tourne vers une autre maison. C'est David Lynch qui nous dit : « Vous pensez que je m'apprête à faire ce film, non, je ne fais pas ce film. » Les résonances que les gens vont sentir entre Twin Peaks et Lucky sont parfaitement compréhensibles. Avec Patterson, de Jim Jarmusch, aussi, dans lequel Barry Shabaka jouait également et qui a une structure similaire à celle de Lucky, même si je n'avais pas encore vu Patterson. Les résonances avec le travail de David Lynch, de Jim Jarmusch, de Peter Bogdanovich ou encore de John Ford, ne sont pas intentionnelles, ce ne sont pas des citations, mais on pouvait clairement sentir ces références dans le scénario et elles méritaient d'être honorées.

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    On ne peut pas voir Harry Dean Stanton marcher dans le désert sans penser à Paris, Texas, tout comme on ne peut pas voir David Lynch assis à côté de Harry Dean Stanton et ne pas penser à Twin Peaks. Dans un film comme Lucky, le danger est d'en faire une oeuvre prétentieuse, d'en faire uniquement quelque chose qui fasse référence à l'oeuvre de l'acteur, ou que la structure du film ne raconte rien en dehors de ces références. J'ai l'impression que le film parvient à aller au-delà, et qu'il a également une dimension allégorique et une dimension poétique. Nous étions totalement conscients de ces références. C'est quelque chose que j'accepte complètement et je pense que cela rend l'expérience du film encore plus forte.

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    Et au sujet de "Red River Valley", cette chanson folk que l'on entend chantée par Harry Dean Stanton dans Twin Peaks et qu'il joue à l'harmonica dans Lucky ?

    C'est vraiment intéressant que cette chanson soit à la fois dans Twin Peaks et dans Lucky, qui ont été réalisés en même temps sans concertation aucune. Bien sûr, cela a un écho particulier avec David Lynch et Harry Dean. C'est une chanson très triste, nostalgique, qui sonne merveilleusement à la fois à l'harmonica et lorsqu'il la chante. David a été très avisé de faire chanter Harry Dean dans Twin Peaks, tout comme le réalisateur de Luke la main froide, car il a une voix magnifique. Le faire chanter un morceau mariachi, une musique qu'il adore, dans Lucky, ajoutait vraiment de la valeur au film. 

    La bande-annonce de Lucky, en salle ce mercredi : 

     

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