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Razzia : après Much Loved, Nabil Ayouch et Maryam Touzani jettent un nouveau regard sur le Maroc [ITW]
Par Gauthier Jurgensen, propos recueillis à Paris le vendredi 9 mars 2018 — 14 mars 2018 à 10:00
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Trois ans après Much Loved, le cinéaste Nabil Ayouch revient avec "Razzia", un long métrage co-écrit avec la scénariste et star du film, Maryam Touzani. Il y dresse un nouveau portrait du Maroc, après la violence de la censure pour son film précédent

Stone Angels / Ad Vitam

AlloCiné : Trois ans après la vive réaction à Much Loved, la situation s’est-elle détendue vis à vis de vous, là-bas ?

Nabil Ayouch : L’hystérie est passée et la violence aussi, mais les blessures restent. Les plaies sont ouvertes. Pas seulement du côté du pays, du mien aussi. Il y a des choses que je n’ai pas oubliées et que je n’oublierai pas. Comme toujours, c’est la censure populaire plus encore que la censure officielle qui est dérangeante.  Par exemple, en ci qui concerne Razzia, on a pu avoir toutes les autorisations de tournage. Par contre, la fabrication du film a été compliquée.

Qu’est-ce qui reste le plus difficile à accepter ?

NA : Les mots très durs qui ont été employés. Le fait d’avoir dû prendre des gardes du corps. Le fait de voir 5000 personnes « liker » ma mort et celle de mon actrice. Le fait que mon actrice ait été agressée physiquement. Cela je ne l’oublierai pas. La censure officielle, elle, je ne la comprends pas. Je n’en saisis pas la brutalité et la manière dont elle a été appliquée : de façon tout à fait illégale, on a créé un tribunal d’exception. C’est ça qui, pour moi, nous a mis en danger et a suscité un tel niveau de haine.

Avec Razzia, ça s’est mieux passé ?

NA : Oui, le film a été autorisé. Il est interdit aux moins de seize ans, mais il peut sortir.

Vous l’avez co-écrit, Maryam Touzani et vous. Quelle a été l’idée de départ et comment avez-vous organisé cette collaboration ?

NA : En fait, j’ai eu, après Much Loved, cette envie de cinéma choral, et de parler de nous à travers ces cinq personnages, leur combat, leur résistance. J’en ai parlé à Maryam. Ces personnages sont remontés à la surface un peu comme des ballons à la surface de l’eau, d’un passé plus ou moins lointain, et je me suis dit que je voulais en faire un film sur la résistance. Comme le Casablanca de Michael Curtiz était un film sur la résistance face à un autre visage, j’ai eu envie de faire un film sur la résistance dans le Maroc d’aujourd’hui. Montrer comment des hommes et des femmes résistent au dictat et à l’oppression. Donc j’ai présenté à Maryam ces cinq personnages et l’idée lui a plu. Par la suite, elle a eu envie de me proposer d’autres choses.

Maryam Touzani : L’idée rejoignait quelque chose que je ressentais aussi dans cet enfermement de plus en plus difficile. Il y avait quelque chose d’authentique dans le fait de pouvoir raconter cette histoire avec Nabil, surtout après Much Loved qui était un moment très révélateur. Je suis intervenue dans l’écriture dès le début, mais de manière différente, avec mon regard à moi qui vient se mêler à celui de Nabil. Nous sommes très complémentaires dans notre travail et dans notre écriture. Notamment dans mon personnage de Salima, parce que ce qu’elle ressent, je le ressens aussi en tant que femme marocaine dans l’espace public. J’ai pu enrichir mon personnage de ma propre expérience, mon propre vécu.


Avez-vous écrit le personnage pour pouvoir le jouer vous-même ?

MT : Non, pas du tout. Je n’avais pas imaginé que j’interpréterais ce rôle. C’est venu en cours de route, à la toute fin de l’écriture. Je ne suis pas comédienne, c’est mon premier rôle à l’écran. Je suis devenue comédienne ! J’ai découvert quelque chose en moi que je ne connaissais pas. Ce que je savais, quand Nabil m’a demandé de passer des essais, c’est que j’avais un vrai besoin d’exprimer ce que je ressentais en tant que femme. J’avais commencé à le faire à travers l’écriture et l’interprétation de ce personnage a pu compléter cette nécessité.

NA : Maryam a été la source d’inspiration unique du personnage de Salima. C’est l’observation que j’ai de Maryam dans l’espace public : sa manière de mener des combats de femme avec un courage hors-norme qui m’a inspiré directement ce personnage de Salima. Je ne me suis pas forcément dit que ça devait être elle qui l’interpréterait, mais c’est elle qui l’a dessiné dans ma tête. A l’heure des choix, des essais, j’ai trouvé le sien brillant.

Les cinq destins des personnages principaux sont-ils une sorte de découpe anatomique de la société marocaine contemporaine, cinq archétypes révélant cinq problèmes ?

NA : Non, je ne fais pas un cinéma de thèmes, je fais un cinéma de personnages.  Ce sont ces personnages qui ont guidé l’histoire du film. Tout est parti d’eux. Ce sont des personnages que j’ai aimés, que j’ai rencontrés et qui m’ont inspiré depuis vingt ans que j’habite là-bas. Parmi eux il y a ces cinq-là qui sont à la fois uniques et très proches de moi. A aucun moment je ne me suis dit que j’allais parler de tel groupe ou de telle minorité. Surtout qu’en cours de route, je me suis rendu compte que, mis bout à bout, ils formaient la majorité des Marocains. Une majorité silencieuse, mais une majorité quand même.

On a envie de donner une autre image de ce pays.

Ils sont pourtant très typés !

NA : Oui, mais c’est toute la société. Il y a les classes bourgeoises, les classes populaires, la diversité culturelle et religieuse du Maroc, il y a une femme, évidemment… On a envie de donner une autre image de ce pays. C’est cette forme d’hégémonisme culturel qui a démarré dans les années 1980. Certains ont envie de dire que le Maroc, c’est un bloc, mais non ! Le Maroc, c’est des Arabes, des Juifs, des Berbères…La lutte des classes reste extrêmement présente. C’est avec ces yeux là que j’ai envie de voir ce pays.

Les allusions à Queen ou à Casablanca semblent brosser le portrait d’un pays qui rêve d’Occident…

NA : Non, se brosse plutôt le portrait d’un pays qui rêve de différences. Où hommes et femmes  rêvent d’être ce qu’on les empêche d’être. Il y a celui qui se voit en Freddie Mercury, celle qui se voit en femme libre, celui qui se voit en juif marocain… Il y a cette jeune ado prise entre les stars occidentales et les traditions religieuses… Et il y a surtout ce vieil instituteur qui vient d’un passé pas si lointain, qui aime transmettre,  enseigner des valeurs universelles à côté desquelles, malheureusement, on est passés en grande partie. Tout ça crée des étouffements, des empêchements. Et moi, je veux montrer des personnages qui veulent lutter contre ça. Lutter pour être conformes à leurs rêves, tout simplement, et à leurs aspirations profondes. Certaines rêvent d’Occident, mais pas tous.

Ad Vitam

Donc Casablanca est plutôt là pour parler d’un Maroc romantique qui n’a jamais vraiment existé ?

NA : Il a existé, ce Maroc. C’était un passé où on acceptait la différence. On s’est construits sur cette diversité culturelle. Ce socle a commencé à voler en éclat à partir des années 1980. Beaucoup de gens veulent continuer à vivre dans le mythe, dans le fantasme, incarné par le Casablanca de Curtiz auquel je rends hommage. Et en même temps, je me dis qu’il faut faire attention, parce que ça empêche de construire le réel. Parfois, je rencontre des gens qui me parlent du tournage de Casablanca devant leur maison. On a parfois tendance à recouvrir le réel par le mythe d’un passé glorieux. Moi, je dis que ce qui compte, aujourd’hui, c’est de construire le réel et de savoir quelle y est notre place.

Maryam Touzani, vous réalisez des courts métrages. Avez-vous appris ou été attentive à la façon dont Nabil Ayouch travaille ?

MT : J’ai beaucoup appris, oui. Mais c’était déjà le cas en travaillant à la préparation de Much Loved, pendant les rencontres avec ces femmes, puis sur le plateau, sur le montage, etc. Nabil est une vraie source d’inspiration pour moi. C’est un privilège de travailler à ses côtés et de l’observer au travail avec ses comédiens et l’énergie qu’il leur transmet. C’est très beau. Sur Razzia, c’était pareil, à tel point que même quand je devais travailler sur mon personnage de Salima, si je disais que j’allais faire un break pour entrer dans la peau de mon personnage, j’avais envie de rester sur le plateau pour ne pas en perdre une miette. Ce qui se passait sur ce plateau était magnifique. Ça m’apporte beaucoup  en tant que réalisatrice. Le regard de Nabil est unique.

Much Loved : pour Nabil Ayouch, "il faut se battre pour faire valoir nos droits"

Quel genre de réalisateur a-t-on face à soi ? Le style plutôt maniaque ou celui qui fait confiance à ses acteurs ?

MT : Il ne lâche rien. Il sait ce qu’il veut mais il peut aussi se laisser surprendre par ce que les comédiens ont à lui apporter. Il est très à l’écoute. C’est important parce qu’un cinéaste à l’écoute saura accueillir des propositions exceptionnelles. Mais il est également exigeant et perfectionniste. S’il faut refaire une prise trente fois, on la refera trente fois. Ça force les comédiens et toute l’équipe à être dans la même énergie. Nous sommes toujours très soudés sur ses plateaux. 

Combien de temps le tournage de Razzia a-t-il duré ?

NA : Neuf semaines.

MT : Pour explorer cinq univers différents.

Justement, ces cinq destins frustrés, ces cinq personnalités qui ne peuvent pas s’exprimer s’engouffrent tous dans une explosion de violence inévitable. Est-ce un pronostic, ou un constat que vous faites sur le pays ?

NA : C’est un mélange de craintes, d’anticipation et de regards sur la société dans laquelle je vis. Je  crois que nous sommes à l’heure des choix, tout simplement.

Quand Razzia a été sélectionné pour concourir à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, vous ne vous êtes pas dit qu’après vous avoir muselé, le Maroc se servait de vous pour briller ?

NA : Ce ne sont pas les mêmes personnes. La censure est institutionnelle, elle est exercée par le ministère de la communication. La commission des Oscars est tenue par des professionnels. Ce sont des réalisateurs, des acteurs, des distributeurs, etc. Ce ne sont pas les mêmes yeux qui jugent.

C’est tout de même bizarre pour vous, qui avez consacré votre carrière à filmer ce pays, d’être tantôt rejeté par lui, tantôt accueilli à bras ouverts.

NA : Je crois que c’est toute ma relation avec le Maroc : un rapport d’amour et de haine. Je le ressens même quand des gens m’arrêtent dans la rue pour prendre des photos avec moi ou me demander des autographes. Ce sont les mêmes que ceux qui m’insultent sur Internet. J’en suis sûr : je le vois dans leurs yeux. Il y a un mélange d’amour, d’admiration et de rejet. De rejet d’eux-mêmes, en réalité ! Je vais chercher en eux ce qui les abime et ce qui leur fait mal, qui est de ne pas pouvoir être dans la vraie vie ce qu’ils sont dans leur vie intime. D’être homo et de devoir dire le lendemain : "Je hais les homos". La société s’est construite sur ce dédoublement, à force de  pression familiale, sociale, religieuse...  Et moi je leur dis qu’il faut réapprendre à rêver, à être en harmonie avec vous-mêmes. Ils en ont très envie et ils ont aussi envie que je les laisse tranquilles, parce que c’est trop dur.

Certains comédiens ont subi un vraie pression de la part de leur entourage pour ne pas tourner avec moi.

Certains refusent-ils de travailler avec vous parce que vous êtes trop contestataire ?

NA : Oui, régulièrement. Je sens le soufre. La première chose que j’entends quand j’arrive avec un nouveau film, c’est : "Qu’est-ce qu’il va nous sortir encore ?". Certains comédiens ont subi un vraie pression de la part de leur entourage pour ne pas tourner avec moi. Des décors qui nous ont été fermés, carrément. Des syndicats refusaient de nous laisser entrer. 

MT : De mon côté aussi, a posteriori. Au niveau de la presse, surtout : des journalistes me demandaient si je n’avais pas eu peur de tourner pour Nabil Ayouch, ou si je n’avais pas eu honte. Je n’arrivais pas à comprendre. Au contraire ! J’étais plus que jamais fière de pouvoir affirmer mes positions en tant que femme dans son film. J’ai ressenti ça à la sortie du film.

A quel point est-ce difficile pour vous de produire un film qui va se dérouler au Maroc ?

NA : Ce n’est pas difficile dès lors que l’on fait des films inoffensifs parce qu’il n’y a malheureusement qu’une source de financement, c’est l’avance sur recettes du Centre Cinématographique Marocain. Tant qu’on respecte le code de la bienséance, on obtient cette aide. Sur Razzia et sur Much Loved, je ne l’ai pas reçue, même en présentant chaque fois mes films à deux reprises.  C’est triste pour moi parce que je suis obligé de financer mes films quasiment exclusivement à l’étranger alors que ce sont des films qui parlent du Maroc, même si Razzia est un film qui dépasse les frontières du Maroc. Les critères sont probablement  très clairs, beaucoup plus sur le fond que sur la forme. Les questions qui m’étaient posées quand je suis passé à la commission du fond d’aide, étaient de l’ordre de : "Pourquoi le Juif a-t-il le meilleur rôle ?". Ce qui dérangeait, c’était ce dont je parlais. On verra avec mon prochain film si ça change.

Ad Vitam

Que sera ce film ?

NA : Une comédie musicale hip hop dans les quartiers sensibles. Pour le moment, nous avons un titre de travail qui est : Positive School. Nous le tournerons en fin d’année.

MT : Je vais réaliser aussi mon premier long métrage qui s’appellera "Adam". C’est l’histoire d’une mère célibataire obligée de faire adopter son enfant. Au début du film, elle est enceinte et sait qu’elle doit se débarrasser de cet enfant parce qu’il n’a pas sa place dans la société. Elle va rencontrer une autre femme et, ensemble, elles vont faire un trajet de réapprentissage. L’une va réapprendre à aimer la vie et l’autre, la plus âgée, va tenter de la convaincre d’accueillir l’enfant qu’elle porte. Ça se tournera en octobre et en novembre.

Êtes-vous tout de même un peu optimistes pour la société marocaine telle qu’elle existe aujourd’hui ?

NA : Je crois en la capacité de résilience de l’être humain. La diversité culturelle est inscrite dans notre ADN. Je le vois quand je suis dans le Maroc profond, pas celui qu’on veut nous vendre : cette hégémonie où tout le monde se ressemble, ce Metropolis de Fritz Lang ou ce 1984 d’Orwell. Je crois à la force des minorités : ce sont toujours elles qui ont changé le monde. Avec quelques personnes prêtes à mener ce combat, je crois qu’on peut changer le cours et le destin d’une nation. Et je crois que le cinéma est un formidable véhicule pour ça. Si on habite là-bas et qu’on a donné naissance à notre enfant là-bas, c’est qu’on y croit, même si c’est dur.

MT : J’y crois aussi, c’est sûr. Je pense comme Nabil qu’il y a urgence à réagir. On ne peut plus laisser filer le temps parce que nous sommes en train d’être engloutis par quelque chose qui nous submerge. Si nous n’agissons pas, il sera vite trop tard. Donc oui, nous avons de l’espoir, mais c’est un espoir qui passe par un désir de réaction.

La bande annonce de Razzia de Nabil Ayouch, avec Maryam Touzani

Razzia Bande-annonce VO

 

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