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Cinéma d'horreur français : pourquoi est-ce si compliqué ? - Partie IV
Par Léa Bodin — 19 mars 2018 à 19:00
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Pourquoi est-il si compliqué de produire du cinéma de genre en France ? On a mené l'enquête et on en a discuté avec les réalisateurs. Partie IV : la fuite des talents outre-Atlantique.

La Fabrique de Films

Il y a dix ans, le monde du cinéma de genre était secoué dans tout son être par la déflagration Martyrs. Dix ans plus tard, Pascal Laugier, après avoir réalisé un film aux Etats-Unis, revient à une coproduction franco-canadienne en réalisant Ghostland. Depuis Martyrs, qui était sorti à la même période que les tout aussi extrêmes Frontière(s) ou A l'intérieur, on s'aperçoit que les propositions en matière de cinéma d'horreur en France ne se sont pas multipliées de manière phénoménale. Plus que jamais, et ce malgré les récents Grave ou La Nuit a dévoré le monde, on a l'impression que faire du cinéma d'horreur en France, c'est toujours une histoire compliquée. 

Partie I : Des films difficiles à produire dans le système de financement à la française

Partie II : Un public en demande qui ne se déplace pas forcément en salle

Partie III : Le genre snobé par la critique ?

Partie IV : la fuite des talents outre-Atlantique

Réaliser un film d'horreur en France aujourd'hui, et qu'il soit vu autrement qu'en festival ou en vidéo, c'est le parcours du combattant : chacun des maillons de la chaîne est affecté, voire infecté. Les télés ne veulent pas investir dans des projets interdits aux moins de 12 ou 16 ans, les exploitants refusent de programmer des films avec de telles restrictions pour des raisons commerciales évidentes et le public semble préférer aux films d'horreurs français leurs cousins anglo-saxons ou hispaniques. Les réalisateurs de films d'horreur n'ont pas pour autant envie de se détourner du genre. En conséquence, ils continuent à faire des films, mais par d'autres moyens. Plutôt que de tourner le dos au genre, certains préfèrent même tourner le dos à la France. 

Ça a été le cas, dès 2006, d'Alexandre Aja, qui s'était révélé avec Haute tension comme l'un des réalisateurs du genre les plus prometteurs de sa génération. Fort du succès du film dans les festivals internationaux, il a saisi l'opportunité d'aller faire des films aux Etats-Unis dès qu'elle s'est présentée : « Je me suis aperçu que la peur n’a pas de langue et que finalement, pour développer cet univers, il fallait aller outre-Atlantique, où il y avait vraiment un public. J’ai rencontré à ce moment-là un de mes maîtres, Wes Craven, qui nous a donné la chance, avec mon complice Grégory Levasseur, de faire La Colline a des yeux. J'ai réalisé que ce système anglo-saxon me correspondait bien davantage que le système français, qui ne me permettait pas de faire les films que je voulais. » Egalement producteur, il n'envisage plus désormais de revenir de ce côté-ci de l'océan. 

Twentieth Century Fox France
"La Colline a des yeux" d'Alexandre Aja (2006)

La tentation américaine, le duo formé par Alexandre Bustillo et Julien Maury y a cédé lui aussi. Après l'échec commercial et critique d'Aux yeux des vivants - qu'ils avaient dû financer en partie en faisant appel à une plateforme de crowdfunding - les deux cinéastes qui s'étaient fait connaître avec le radical A l'intérieur, ont accepté de réaliser Leatherface, un prequel de Massacre à la tronçonneuse qui aura dû se contenter d'une sortie vidéo, mais aura bénéficié d'un joli rayonnement en festivals. Si le départ aux Etats-Unis permet d'accéder à des conditions de production bien meilleures, il implique aussi de s'adapter aux exigences des studios et de dire adieu au final cut. 

Certains réalisateurs préfèrent quant à eux miser sur la coproduction. « Le cinéma français a une idée de lui-même avec des limites sur ce qu'on peut faire et ce qu'on ne peut pas faire », nous disait Pascal Laugier. Avant d'ajouter : « J'essaie de le faire quand même, c'est très difficile, à base de coproduction, en tournant en anglais. » C'est au Canada que le cinéaste a trouvé sa place. Il y a tourné ses trois derniers films, Martyrs, The Secret et Ghostland, en langue anglaise, dans cette lumière si particulière qu'il avoue tant affectionner. 

Mars Films
"Ghostland" de Pascal Laugier (2018)

Le cinéma d'horreur et la France, c'est une histoire compliquée, on l'aura compris, mais on aurait tort de penser que c'est un amour impossible, et comme dans toute histoire d'amour tumultueuse, il y a des torts des deux côtés. 

Et si le cinéma d'horreur français l'était trop... ou pas assez ?

Finalement, le problème du cinéma d'horreur français, au-délà du fait qu'il est difficile à produire, qu'il est distribué dans trop peu de salles, qu'il peine à trouver son public et à séduire la critique, n'est-il pas pour partie affaire d'identité et d'esthétique ? 

Quoi qu'il en soit, le cinéma d'horreur français navigue entre deux eaux. Toujours marqué par une radicalité qui n'appartient qu'à lui même et une forme de violence graphique abrupte, il cumule les références à des maîtres attachés à une tradition de l'horreur américaine. Le cinéma d'horreur espagnol, avec Juan Antonio Bayona en chef de file, semble avoir trouvé une forme de particularité dans l'esthétique baroque et le mélange des genres, tendant vers le drame, alors que le nôtre n'a pas encore trouvé son rythme de croisière. 

Trop théorique ? Trop conceptuel ? Si le cinéma d'horreur américain, fort de la méthode Jason Blum et sa multitude de franchises, a l'air d'avoir trouvé la recette du succès - grosso modo, le simple et l'efficace qui assume son statut de produit de consommation -, le film d'horreur français peut apparaître, dans l'idée qu'on s'en fait, comme un objet un très noir, qui se prend parfois trop au sérieux.

Le film d'horreur français peut apparaître comme un objet un très noir qui se prend trop au sérieux

En même temps, et paradoxalement, nourri des classiques du genre américain, on peut aussi lui reprocher de ne pas assez s'en détacher et de se contenter de reprendre des archétypes sans vouloir en créer de nouveaux ou sans les adapter à des problématiques qui nous sont propres. Une autre idée émerge alors : le cinéma d'horreur français est-il assez politique ? Dans nos paysages, ruraux, urbains, sur la société française enfermée dans ses contradictions, il y en a des histoires à raconter. Car il ne faut pas perdre de vue qu'avant d'être une fin, le genre est un moyen.

Les tentatives récentes se placent clairement du côté du cinéma d'auteur et prennent un tour, sinon politique, au moins sociologique. S'il est encore trop tôt pour savoir si Julia Ducournau ou Dominique Rocher vont poursuivre dans la veine du genre ou plutôt s'en écarter, on ose espérer que le cinéma américain ne viendra pas nous enlever tous nos talents et que certains parviendront à s'épanouir dans le cadre du cinéma français, car c'est finalement peut-être cette recette-là qu'il faudrait assumer. 

Retrouvez dès ce week-end la version intégrale de notre enquête en quatre parties "Cinéma d'horreur français, pourquoi est-ce si compliqué ?", qui sera disponible à partir de vendredi sur AlloCiné. 

La bande-annonce de "Ghostland", actuellement en salle :

Ghostland Bande-annonce VO

 

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