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Kings : de l'affaire Rodney King aux émeutes de Los Angeles
Par Olivier Pallaruelo (@Olivepal) — 11 avr. 2018 à 06:30
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En salle ce 11 avril, "Kings" déroule son histoire sur fond de la célèbre affaire autour du passage à tabac de l'afro-américain Rodney King en 1991, suivi des terribles émeutes de Los Angeles qui éclatèrent en 1992 à l'annonce du verdict. Récit.

1992, dans un quartier populaire de Los Angeles. Millie s’occupe de sa famille et d’enfants qu’elle accueille en attendant leur adoption. Avec amour, elle s’efforce de leur apporter des valeurs et un minimum de confort dans un quotidien parfois difficile. A la télévision, le procès Rodney King bat son plein. Lorsque les émeutes éclatent, Millie va tout faire pour protéger les siens et le fragile équilibre de sa famille... Telle est l'histoire de Kings, le nouveau film de la réalisatrice Deniz Gamze Ergüven, trois ans à peine après nous avoir livré un superbe premier film, Mustang.

Voici la bande-annonce de "Kings"...

Kings Bande-annonce VO

C'est donc loin de la Turquie que la réalisatrice est allé planter sa caméra avec son nouveau film, choisissant comme toile de fond une page tragique de l'Histoire récente des Etats-Unis, avec la semaine d'émeutes qui éclata le 29 avril 1992 à Los Angeles, et dont le bilan fut terrible : entre 50 et 60 morts, et plus de 2300 blessés. En creux, c'est évidemment la conséquence d'une dramatique fracture sociale et de tensions raciales, témoin d'une polarisation très forte de la société.

Le film de Deniz Gamze Ergüven est l'occasion de revenir sur ce qui déclencha cette spirale de violences, avec l'affaire du passage à tabac de Rodney King, le 3 mars 1991.

La faillite du système

"Si un suspect résiste, vous le battez à la matraque, s'il ne fait pas ce que vous demandez, [...] vous lui brisez un os ou une articulation". Voilà les méthodes d'interpellation de la police de Los Angeles à l'époque de l'affaire Rodney King. Des propos glaçants, que l'on peut entendre dans le documentaire Let It Fall : LA 1982-1992, réalisé par John Ridley (oscarisé pour son scénario de Twelve Years a Slave) diffusé sur la chaîne ABC News et qui revenait 25 ans après sur le passage à tabac de Rodney King en cette nuit du 3 mars 1991, révélant l'incroyable brutalité policière et son racisme, qui conduisit aux émeutes de 1992, figurant parmi les pires de l'Histoire des Etats-Unis.

Ci-dessous, la bande-annonce de "Let it Fall : LA 1982-1992"...

Le 3 mars 1991, à Los Angeles, Rodney King est poursuivi par des policiers du Los Angeles Police Department (LAPD) à la suite d'un excès de vitesse. Il a deux passagers à bord et refuse de s'arrêter. Il a passé la soirée à boire avec ses amis, en regardant un match de basket-ball. Au terme de la poursuite, qui se fait à des vitesses allant d'après la police jusqu'à 190 km/h et sur environ 13 kilomètres, il stoppe son véhicule. En très peu de temps, trois voitures de police et un hélicoptère sont sur les lieux. Bryant Allen et Freddie Helms, les deux passagers, obtempèrent aux ordres des policiers et sortent du véhicule, et sont emmenés à l'écart, sans incident. Rodney lui, refuse de sortir. Un officier de police, Melanie Singer, pointe son arme sur lui et lui ordonne de sortir et de se mettre à plat-ventre, ce qu'il fait. Quatre policiers tentent alors de le maîtriser. Mais King est d'un gabarit costaud, avec son 1m91. Ivre, il se débat, obligeant les policiers à battre en retraite.

Erratique, les yeux plongés dans le vide, Rodney King donne l'impression aux policiers qu'il est sous l'influence du PCP, une drogue qui occulte la sensation de douleur. L'enquête montrera cependant qu'il n'en était rien. Le sergent Stacey Koon utilise alors un taser. Il tire une première fois sur King qui tombe à genoux avant de se relever. Koon tire alors une deuxième fois, ce qui projette Rodney King au sol. King se relève néanmoins et, devant sa résistance, deux policiers (Laurence Powell et Timothy Wind) le rouent de coups, à l'aide de leurs bâtons. Un passage à tabac qui dure près d'1min20, pendant lequel King recevra 56 coups de matraques et plusieurs décharges de taser, avant d’être enfin menotté et traîné sur le côté de la route dans l’attente d’une ambulance, sous le regard d’une vingtaine d’autres policiers qui n’interviendront pas.

"C’est une histoire qui n’aurait jamais fait surface si elle n’avait pas été filmée" lâche le présentateur de la chaîne ABC, Peter Jennings. Habitant du quartier, George Holliday est réveillé par le bruit et la lumière. Il s'empare alors de son caméscope, et filme la scène du passage à tabac, depuis son balcon. Il remet ses images à des chaînes de télévision;  images qui feront le tour du monde. Aux Etats-Unis, c'est l'indignation et la colère; une preuve manifeste et de plus sur les brutalités policières exercées à l'encontre de la communauté afro-américaine. Et elles n'ont pas été tournées dans un Etat du Sud, ex ségrégationniste, mais bien à Los Angeles, la soit-disant "cité des anges". Des anges déchus, plutôt.

Ci-dessous, les images tristement célèbres...

À l'hôpital, Rodney King reçoit vingt points de suture dont cinq à l'intérieur de la bouche, l'examen médical montre qu'il a la mâchoire fracturée et la cheville droite cassée. Il est gardé sous les verrous pendant quatre jours, puis est relâché, un procureur ayant estimé qu'aucune charge ne pouvait être retenue contre lui.

Une résonnance politique sur fonds de vives tensions raciales

George Bush (père), le président des Etats-Unis, qui vient d'envoyer ses troupes au Koweït lors de la première guerre du Golfe, prend la mesure des événements et du choc que produisent ces images. Les images qu'il a vu "l'ont rendu malade. C'est écoeurant de voir ce passage à tabac. Il n'y a rien qui puisse expliquer cela. Ces pratiques sont scandaleuses". Dans les jours qui suivent, les rédactions des chaînes et les journaux creusent l'affaire. On diffuse alors des conversations radio entre policiers, après l'arrestation de King. "Ca fait longtemps que j'en avais pas tabassé un comme ça" pouvait-on entendre de la part d'un policier; tandis qu'un autre lui répondait : "je pensais que tu avais envie de te détendre un peu !"...

Le 16 mars 1991, un autre drame survient. Une adolescente afro-américaine, Latasha Harlins, est tuée d'une balle dans le dos par une femme d'origine coréenne, propriétaire d'une petite épicerie située dans le quartier de South Central. La propriétaire estimait que la jeune fille lui volait une bouteille de jus d'orange et, après une altercation et alors qu'elle lui tournait le dos pour sortir, l'adolescente fut abattue. Le drame fut filmé en direct par une caméra de surveillance située dans le magasin...

Ci-dessous, les images en questions :

 

Le 15 novembre 1991, le verdict concernant Soon Ja Du, la propriétaire coréenne, tomba, pour le meurtre de Latasha Harlins. Ne tenant pas compte de l'avis du Jury, qui penchait pour l'homicide volontaire et 16 années d'emprisonnement, la juge Joyce Karlin décida une peine très (très) légère, de cinq ans de prison avec sursis, 400h de travaux d'intérêt général, et une amende de 500 $.  Une décision qui provoqua logiquement la fureur de la population afro-américaine. Le jugement fut confirmé en appel le 21 avril 1992, c'est-à-dire une semaine avant le début des émeutes de 1992. Cette affaire fut l'un des catalyseurs qui déclenchèrent les émeutes, tandis qu'elle nourrit les tensions raciales et les ressentiments entre la population coréenne et afro-américaine.

Historiquement peuplé d'afro-américains, le quartier de South Central voyait depuis plusieurs années des populations hispaniques s'y installer, et même massivement, tandis que les Coréens achetaient de petites épiceries et des boutiques consacrées à la vente d'alcool, anciennement détenues par des Noirs. Dans les années 1980, les entreprises du centre de Los Angeles se séparent de la plupart de leurs employés noirs responsables de l'entretien des bâtiments pour les remplacer par des immigrants latinos, payés moitié moins que leurs prédécesseurs, qui en plus étaient syndiqués. La fracture entre les boutiques coréennes et les habitants noirs est également très prononcée. La communauté noire se plaint de mauvais traitements, d'arnaques à son encontre, et de la hausse des prix. Le tout sur fond de hausse du chômage, très important dans le quartier de South Central.

Un procès au jugement inique

Durant des semaines, Daryl Gates, le chef de la Police de L.A., n'en démord pas. L'agression envers Rodney King n'a non seulement aucun caractère raciste selon lui, mais il s'agit en outre d'un fait tout à fait exceptionnel, au sein d'une police malgré tout exemplaire. Au terme d'une longue enquête, un procès se tient en mars 1992 à Simi valley, ville située dans le Comté de Ventura, en Californie. Quatre des policiers impliqués comparaissent : le sergent Koon (qui commandait), les officiers Powell et Wind (auteurs de coups de bâton), et l'officier Briseno (auteur d'un violent coup de pied). Ils sont accusés d' "usage excessif de la force". La défense ayant récusé les afro-américains, le jury est composé de dix blancs, un asiatique et un latino. La vidéo de George Holliday est versée au dossier et est examinée image par image par des experts. Après sept jours de délibération du Jury, le 29 avril, le jugement est rendu : les quatre accusés sont acquittés.

L'embrasement

Deux heures à peine après le jugement, très attendu et suivi sur les télévisions dans tout le pays, 100.000 personnes descendent dans la rue à Los Angeles pour protester contre le verdict. Après le jugement rendu dans l'affaire du meurtre de l'adolescente Latasha Harlins, voilà un nouveau verdict particulièrement inique. Est-ce donc cela le sens de la Justice et sa supposée équité ? D'un calme relatif, malgré la nervosité de la Police, les manifestations virent rapidement aux émeutes. En six jours, du 29 avril au 4 mai 1992, la seconde ville des Etats-Unis se transforme en zone de guerre. Plus de 800 bâtiments ont été endommagés ou incendiés, des milliers de magasins pillés et saccagés, en particulier les magasins tenus par des coréens; plus de 2300 personnes sont blessées, tandis qu'on relève entre 50 et 60 morts. Le maire, Tom Bradley, décrète l'Etat d'urgence, tandis que la Garde Nationale est envoyée en renfort de l'armée, au bout du 4e jour. 

Ci-dessous, des images des émeutes prises par hélicoptère :

Sollicité au 3e jour des émeutes pour lancer un appel au calme devant les caméras, Rodney King a une phrase restée fameuse : "Pouvons-nous tous nous entendre ?" La réponse était pour l'heure clairement non, même si le calme est revenu après son allocution. Trop de tensions exacerbées, de frustrations, de rancoeurs et de haines recuites.

Ci-dessous, l'intervention de King, la voix étranglée par l'émotion, tandis que le malaise est palpable..

L'épilogue... Ou pas

La situation devient intenable pour le chef de la Police, contraint à la démission. En 1993, les policiers sont finalement re-jugés par un tribunal fédéral, avec un jury comprenant deux noirs. Deux des quatre officiers sont condamnés à 30 mois de prison. Deux autres sont acquittés. La ville de Los Angeles est condamnée à verser à Rodney King 3,8 millions de dollars. A la suite de l'affaire Rodney King, plusieurs organisations de "copwatch" (soit littéralement "surveillance de flics") ont été mises en place aux États-Unis, consistant à filmer les policiers en pleine interpellation, et obtenir une éventuelle preuve si jamais elle ne se fait pas dans les règles.

D'importantes réformes furent menées dans les années suivantes au sein des forces de police, à Los Angeles et ailleurs aux États-Unis. En vingt ans, la Police s'est transformée, ouvrant de plus en plus ses portes à des candidats issus des minorités. En 1992, il n'y avait que 1800 officiers de police d'origine hispanique à Los Angeles. En 2017, ils étaient 4223. C'est aussi l'utilisation de caméras dans les voitures, la sensibilisation à la résolution pacifique de conflits... En 2009, une étude menée par trois chercheurs de la Kennedy School de Harvard intitulée Policing Los Angeles Under a Consent Decree : The Dynamics of Change at the LAPD (et consultable en intégralité ici) montrait que le service aux résidents de la ville était meilleur qu'auparavant, l'usage de la force inférieur, et que la Police de Los Angeles était désormais perçue comme "juste et équitable". Loin des années 1980-1990, où le LAPD donnait l'impression que la ville lui appartenait.

En 2017, pour commémorer les 25 ans de ces émeutes, le cinéaste John Singleton, à qui l'on doit le film culte Boyz'n the Hood, la loi de la rue, a réalisé un documentaire du nom de L.A. Burning: The Riots 25 Years Later. Et le bilan est nettement contrasté..

En voici la bande-annonce...

L'un des témoins du documentaire, Henry Watson, un des émeutiers de 1992, poursuivi pour avoir agressé un camionneur, y fait une remarque glaçante. Dorénavant, la Police utilise rarement les matraques;  "elle tire directement"... Et le documentaire de s'achever sur les images des soulèvements à Ferguson après la mort de Michael Brown, un adolescent noir sans armes tué par des policiers blancs le 9 août 2014, ou à Baltimore après celle Freddie Gray, le 12 avril 2015. Une manière de montrer que l'Histoire bégaie à nouveau avec la militarisation toujours plus poussée des forces locales de police, et montrer que les bavures, parfois suspectes de racisme, sont loin d'avoir cessées. L'Amérique n'en a pas fini avec ses vieux démons...

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