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    Lumière 2018 - Alfonso Cuarón : "Un cinéaste ne peut pas faire un film qui ne soit pas personnel"
    Par Léa Bodin, à Lyon — 17 oct. 2018 à 05:00
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    Invité du festival Lumière, le cinéaste mexicain Alfonso Cuarón a présenté au public en avant-première française son nouveau joyau, "Roma", qui sera bientôt visible en France sur Netflix. Ce matin, il donnait aussi une masterclass. Morceaux choisis.

    Romain Doucelin / Bestimage
    Roma, le retour au Mexique

    "Nous étions à Morelia avec Thierry Frémaux, et on avait bu beaucoup de mezcal, mais je lui parlais du projet sur lequel je travaillais et il n'avait pas l'air très intéressé. Il me disait : 'Maintenant, c'est le moment pour toi de retourner au Mexique, tu n'y as pas fait un film depuis Y tu mamá también, il faut que tu fasses un film là-bas.' (...) C'était très important que cette conversation ait eu lieu, car dès le lendemain, elle tournait en boucle dans ma tête et c'est là que j'ai décidé de retourner vers une idée que j'avais en tête depuis quelques années. C'était l'occasion de me demander si j'étais encore mexicain, quel était mon lien à mon pays. (...) Il y avait une sorte de justesse spirituelle dans mon envie de revenir vers le Mexique, mais il y avait aussi le fait que j'étais arrivé à un stade dans mon travail où je pouvais jouer avec les règles."

    "Au fur et à mesure que j'utilisais les moyens qui étaient à ma disposition pour les films à grand spectacles, je sentais que c'était un privilège, mais que ce n'était peut-être pas le meilleur endroit pour les utiliser. Je me disais que ce qu'on pouvait faire en matière de son et d'image, serait encore mieux exploité ailleurs. Quand j'ai eu cette opportunité de rentrer au Mexique pour Roma, ça faisait partie de l'équation. Je faisais certes un film dans mon pays, tourné en espagnol et en mixtèque, qui porterait sur ma vie personnelle et intime, mais avec ces outils et ces modes d'expression, que je trouve tout à fait idéaux pour un film d'auteur."

    Netflix
    Roma (2018) : Alfonso Cuarón et Yalitza Aparicio
    S'il n'y avait pas eu Roma

    "C'était un film que j'ai écrit et que je tournerai un jour. C'est un drame familial, dont je n'avais pas décidé de manière catégorique s'il se déroulait il y a 50 000 ou 100 000 ans, mais en tout cas c'était à l'aube de l'humanité. Le sujet est celui de cette naissance, de cette découverte de l'intime, qui va de paire avec la découverte des idéologies. Pour faire simple, c'est un Adam et Eve, mais darwinien."

    Harry Potter, Gravity, des films personnels malgré leur ampleur

    "Un cinéaste ne peut pas faire un film qui ne soit pas personnel. Il s'agit de trouver un enjeu personnel à l'intérieur d'un projet, à moins d'être quelqu'un qui ne fait qu'exécuter des commandes. De la même façon que Y tu mamá también était un film sur un récit d'apprentissage et sur le passage de l'adolescence à l'âge adulte, Harry Potter quant à lui parle du passage de l'enfance à l'adolescence."

    "Paradoxalement, on voit Gravity comme un film dans l'espace, mais c'est pour moi un film très intime, en raison des circonstances dans lesquelles je l'ai fait. C'est un film qui s'est fait par pure nécessité. Je sortais d'un film qui était tombé à l'eau, j'ai vécu l'expérience de la conception même de Gravity comme une succession d'épreuves. Ce film est la réalisation de ma confrontation à l'adversité."

    "Je ne fais des films que pour apprendre pour le prochain, dans cette mesure je pourrais être fier de tous mes films car j'ai appris à chaque fois, mais il y a des films dont je ne suis pas fier car je pense que je les ai faits pour les mauvaises raisons. Une fois que mes films sont terminés, je ne les revois jamais, je ne peux donc pas les juger a posteriori. Ce que je garde, ce sont les souvenirs du moment où je les ai faits et les impressions que je garde à chaque fois. C'est de La Petite princesse que je garde le meilleur souvenir, mais s'il s'agit de juger davantage des films de maturité, je choisirais Y tu mamá también, Les Fils de l'homme et Roma. Toutefois, en bon cinéphile que je suis, ce qui pèse sur mes épaules, c'est l'ombre des grands maîtres, donc en voyant leurs oeuvres, je continue à me dire que je voudrais un jour faire un bon film." 

    Warner Bros Entertainment
    Gravity (2013) : Sandra Bullock et George Clooney
    Hollywood, vers une plus grande diversité

    "Nous sommes dans une période passionnante de l'histoire du cinéma, car on observe un déplacement des paradigmes, nous vivons un changement. Après avoir vécu une période où Hollywood était d'une grande homogénéité, avec une production extrêmement monothématique, nous passons dans une phase de création où les changements de paradigmes ont pour effet secondaire une plus grande diversité."

    "J'aime penser Hollywood simplement comme une industrie, pas comme le lieu d'expression et de création des cinéastes venant du monde entier. Le danger, dans cette approche, c'est de considérer Hollywood comme une sorte de graal, qui serait la destination ultime de tous les réalisateurs, qui devraient, pour y accéder, éroder leur propre langage pour se couler dans le moule. Je porte moi-même cette culpablité, puisque c'est quelque chose que j'ai vécu. J'ai recherché cette chimère, j'ai essayé de m'adapter à ce que je croyais qu'Hollywood attendait de moi et j'y ai perdu ma voix. Mon retour au Mexique pour Y tu mamá también m'a permis de retrouver ma voix, en changeant ma relation à Hollywood. J'y mettais à profit les outils dont j'avais appris le maniement à Hollywood pour faire mon propre film dans mon pays."

    "Il est incontestable qu'Hollywood est une industrie des migrants. Quand les migrants arrivent avec leur propre bagage, leurs propres thématiques et leur propre histoire et qu'ils apportent quelque chose à Hollywood. C'est ce qui s'est passé par exemple avec les Allemands qui sont arrivés après avoir traversé le fascisme de manière plus ou moins directe et qui ont donné naissance aux films noirs. C'est aussi le cas de Lubitsch qui est arrivé avec tout l'arrière plan de la comédie viennoise et qui a créé une école nouvelle à Hollywood. La transformation du western, qui est le genre par excellence du cinéma américain, peut aussi avoir une saveur toute autre lorsqu'il est réalisé par des européens. La transposition du cinéma américain et ses avatars lorsqu'il est réinventé ailleurs, comme l'a fait Demy avec les comédies musicales, est aussi très intéressant."

    Les Production Anelho
    Y tu mamá también (2001) : Maribel Verdú, Diego Luna et Gael García Bernal

    Un rapport complexe au cinéma mexicain

    "Ma relation au cinéma mexicain est assez complexe car j'ai grandi dans ce pays dans le contexte du XXe siècle, c'est-à-dire sous le joug du nationalisme révolutionnaire, qui nous martelait sa pensée de tous les côtés, et qui provoquait inévitablement chez nous un rejet et une distance vis à vis de la culture nationale. Je suis aussi d'une génération qui a grandi avec un accès incroyable à une grande diversité de cinéma du monde entier."

    "Au cinéma, on voyait aussi bien des films mexicains que Huit et demi, à la télévision mexicaine, on pouvait voir des séries mexicaines ou d'un peu partout, du cinéma hollywoodien des années 1930 ou 1940, mais aussi du cinéma d'art et d'essai. Cette diversité a aussi été le piège dans lequel je me suis retrouvé lorsqu'il a fallu faire mes propres films. J'avais l'impression de faire davantage un cinéma de cinéphile qu'un cinéma d'auteur. "

    Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000

    "C'est un film que j'adore. Je n'ai pas du tout une âme de collectionneur, je n'ai qu'une seule et unique affiche de cinéma chez moi et c'est celle de Jonas. Mon fils s'appelle Jonas. J'ai découvert le film lorsque j'étais étudiant à l'école de cinéma, je devais être en première année. On avait cet intérêt pour la Nouvelle Vague française et j'avais vu des films d'Alain Tanner avant de voir Jonas et j'avais vraiment accroché avec la manière qu'il avait de traiter la place de l'homme dans la société avec cet humour qui lui était si particulier. Ce que j'ai beaucoup aimé dans ce film c'est que je l'ai trouvé d'une part très généreux, mais par ailleurs très triste, et à la frois très résigné et très ferme dans son élan de vie. Un ami m'a dit que Tanner a un post-it chez lui qui dit : 'Toute utopie commence par le réel.'"

    La bande-annonce de Roma :

    Roma Bande-annonce (2) VO

     

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    Roma
    Roma
    Film ( 2018 )
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    Commentaires
    • G C.
      je vais rentabiliser mon abonnement Netflix.
    • Naughty Dog
      va dire ça aux yes men ^^hâte devoir le nouveau chef-d'oeuvre d'un des plus grands cinéastes actuels
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