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    HP sur OCS – " En tant que soignant en hôpital psychiatrique, il faut avoir quelque chose à régler soi-même pour tenir"
    Par Julia Fernandez — 7 déc. 2018 à 20:00
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    Entretien sur le divan avec Angela Soupe et Sarah Santamaria-Mertens, les deux co-créatrices de la nouvelle série d'OCS Signature diffusée depuis le 6 décembre, et le comédien Raphaël Quenard.

    Allociné : Vous avez commencé à travailler sur HP suite à votre rencontre dans la formation Création de séries TV de la Fémis en 2014. Comment est né ce projet ?

    Angela Soupe, co-créatrice de la série HP : c'était un match de deux idées, Sarah a trouvé l'arène et j'ai trouvé le personnage. Elle voulait faire une série sur un hôpital psychiatrique, et de mon côté ma belle-soeur était interne en psychiatrie à ce moment-là, et me racontait ses journées à l'hôpital où elle avait notamment une patiente qui se prenait pour Beyoncé, un autre qui ne parlait qu'avec son pied, et me confiait avoir décroché un patient qui s'était pendu un soir. Le contraste entre toutes les émotions qu'elle pouvait ressentir en une journée m'attirait dans cet univers.

    Sarah Santamaria-Mertens, co-créatrice de la série HP : Mon point de départ a été ce moment où tout peut basculer dans nos vies, et dans quelle mesure ceux qui sont internés peuvent être plus ou moins fous que ceux qui sont à l'extérieur. Certaines personnes de mon entourage ont été internées à l'adolescence, une période où l'on se trouve toujours dans un entre-deux d'un point de vue psychologique.

    Pourquoi avoir préféré traiter l'arène de l'HP du point de vue d'une interne et non d'un.e patient.e ?

    Sarah : Ca représente une entrée plus simple dans une arène, et le point de vue des psychiatres était intéressant à aborder. Beaucoup de films sur la psychiatrie se rangent déjà du côté des patients.

    Angela : J'étais assez fascinée par la figure du psychiatre : comment on peut choisir de "s'enfermer" dans un hôpital psychiatrique toute une partie de sa vie, et pourquoi s'orienter vers cette spécialité-là quand on fait médecine. Il y a tout un panel de spécialités beaucoup plus simples, lucratives et payantes en termes d'efficacité et de résultats positifs. De celles où on peut rentrer chez soi le soir en se disant "deux patients de tués, mais trois de sauvés !" La psychiatrie est un vrai sacerdoce.

    Sarah : Beaucoup d'internes ne tiennent pas en psychiatrie. On ne peut pas y rester si on a pas la vocation, car il a très peu de réussite dans ce domaine. Certains patients arrivent et repartent très âgés, on ne soigne pas facilement les patients. Ce n'est pas une science exacte.

    Angela : On a interviewé beaucoup d'internes en psychiatrie dans nos recherches, et il s'est dégagé très vite que tous ceux qui restaient avaient une véritable vocation chevillée au corps due à une faille initiale, quelqu'un qu'ils n'avaient pas pu sauver dans leur entourage par exemple. La plupart des psychiatres ont ça à l'origine. Il faut avoir un truc à résoudre soi-même pour tenir, et c'est ce qui rendait ces personnes touchantes à nos yeux.

    Raphaël Quenard, interprète de Jimmy : Ils se "psychiatrisent" à travers leurs patients ?

    Angela : Pas tout à fait, même si on met d'ailleurs en garde Sheila dans la série en lui disant qu'elle n'est pas là pour se soigner elle-même. C'est plutôt un processus qui est décrit dans Le Silence des Agneaux à travers le personnage de Clarice Starling, lorsque quelque chose de douloureux reste en permanence à l'esprit, c'est d'avoir tendance à soigner les autres pour "éteindre" sa propre douleur. Elle devient psy pour ne plus entendre le cri des agneaux. C'est souvent le cas dans ce qu'on appelle le syndrome du sauveur, que la plupart des médecins ont, c'est la volonté d'écouter les autres pour ne pas avoir à écouter les voix dans sa tête. Ce qui n'enlève en rien la beauté de leur dévouement ni la notion d'altruisme, mais c'est une façon de s'apaiser soi-même, en sublimant sa souffrance.

    Raphaël : Peut-être faut-il créer des traumatismes chez les enfants pour en faire des êtres empathiques alors ! (rires)

    Soigner les autres pour éteindre sa propre douleur

    La série fait preuve de beaucoup de pédagogie et de bienveillance dans son traitement des maladies mentales, encore très taboues aujourd'hui. Comment vous êtes-vous documenté dans vos recherches ?

    Sarah : en faisant appel à des psychiatres. On avait plusieurs consultations par semaine avec Clément la Torre, qu'on a rencontré par le biais de la Fémis et qui a été notre consultant principal sur la série. On s'est inspirés de sa vie et du récit de son quotidien. C'est ce qui nous a permis de nous documenter au mieux, car on ne pouvait pas faire de stage en HP en se faisant interner. On a bien failli, une fois...

    Angela : On a tout fait pour se faire interner, mais ça n'a pas marché. (rires)

    Raphaël, comment vous a-t-on trouvé pour le personnage de Jimmy ? Qu'est-ce qui vous a séduit dans ce personnage très atypique ?

    Raphaël : J'ai été moi-même interné suite à une indélicatesse que j'ai commise, et qui m'a mené à être incarcéré. Et d'incarcération en incarcération... Je plaisante !!!

    Sarah : Emilie [Noblet] (la réalisatrice, ndlr), nous a dit qu'elle connaissant un comédien aussi fou que le personnage. "C'est Jimmy en vrai !" nous a-t-elle dit. Enfant, il s'est fait virer de cours parce qu'il avait ramené des serpents dans son école.

    Jimmy : nous avions fait un court-métrage ensemble avec Emilie un an auparavant, L'Amour du risque d'Emma Benestan, dans lequel une love coach conseille des hommes qui ont tous un problème avec la séduction. Mon personnage, lui, avait un problème d'agressivité et d'impulsivité. C'est comme ça que notre collaboration artistique a commencé, et par la suite Emilie m'a envoyé sur d'autres castings. La folie est un sujet qui me tient à coeur; pour le rôle Emilie m'a fait lire des pièces de Lars Norén (poète et dramaturge suédois, ndlr), regarder les documentaires de Depardon... Et puis j'ai la chance dans mon entourage de disposer d'un vivier conséquent d'êtres déséquilibrés, ça aide ! (rires)

    HP a remporté le prix de meilleur format 26' au Festival de la Rochelle en septembre. Comment considérez-vous l'étiquette de "comédie" appliquée à la série, dont le ton est bien plus nuancé ?

    Angela : on a pas cherché à faire une comédie, mais en découvrant cet univers on s'est rendues compte qu'il était drôle par nature. On a voulu le dépeindre de façon réaliste, sans tomber dans le caricatural. Les psychiatres eux-mêmes nous en parlaient de façon drôle; ils désarçonnaient beaucoup leurs patients par l'humour, par exemple, et se marraient beaucoup entre eux pour décompresser. La comédie naît de la peinture réaliste qu'on a cherché à faire du milieu psychiatrique.

    Sarah : On s'était amusées au début en imaginant ce personnage hyper-normé qui se retrouve confronté à cette folie; l'humour de la série naît aussi de cette confrontation.

    Raphaël : C'est ce décalage par rapport à la norme qui crée le rire.

    Ce qui renforce les moments dramatiques. Il y a aussi des séquences bouleversantes dans HP, qui forment un patchwork d'émotions très complet.

    Angela : c'est le principe "une baffe, un bisou", un peu comme comme dans Game of Thrones ! Des petits loups blancs, et puis hop, un gamin qui meurt. Ils en ont éminement conscience en l'écrivant d'aller un coup vers la douceur, un coup vers la dureté. On avait un peu ça en tête aussi au niveau du contraste des émotions.

    Sarah : c'est pas une dramédie, c'est une série BDSM !

    Est-ce plus difficile d'écrire de la comédie ?

    Sarah : C'est plus dur, c'est pour ça qu'il y a moins de comédies dans les séries et qu'on a que des drames avec des meurtres à la télévision française. La comédie est beaucoup moins universelle, tout le monde ne rit pas des mêmes choses , ça demande une grande précision d'écriture et de mise en scène.

    Angela : Tous les acteurs n'ont pas le sens du rythme en comédie, c'était un facteur déterminant pour le casting. C'est une écriture plus ciselée, on passe beaucoup plus de temps à réécrire les dialogues pour aboutir à quelque chose de dynamique, comparé au drame où on peut se permettre des longueurs.

    Sarah : Si ça joue mal dans le drame, c'est moins grave ! (rires)

    Raphaël : Après, il vaut mieux faire rire par surprise plutôt que d'arriver avec la prétention d'être une comédie et se planter. Et vous aurez beau écrire les meilleurs dialogues du monde, tout dépendra du phrasé et du rythme du comédien qui prononcera les répliques, s'il ne se réapproprie pas le texte il y a des chances pour que ça tombe à plat.

    Angela : Oui, il faut qu'il y ait une vraie rencontre entre le personnage et l'acteur. Ce qui est très marquant en comédie c'est qu'un texte que l'on pensait drôle à l'origine peut totalement se dégonfler lors des castings, où l'on voit passer plusieurs comédiens à la suite sans que rien ne se passe, jusqu'à ce qu'il y en ait enfin un qui balance le texte avec la bonne rythmique et on se sent rassurées !

    Une baffe, un bisou, comme dans Game of Thrones !

    Dans quelle atmosphère s'est déroulé le tournage ? (Au sein de l'aile psychiatrique de l'hôpital de Villejuif, ndlr)

    Raphaël : C'était vraiment un tournage en vase clos. Le matin, en traversant l'hôpital, on croisait de vrais patients internés et on pouvait discuter avec eux. Certains nous demandaient de la monnaie, des clopes... Ca nous faisait déjà rentrer dans un univers qu'on ne fréquente pas au jour le jour, et ça créait une sorte de petite routine assez confortable !

    Les personnages forment une très belle composition chorale, c'est une des forces de la série. Redoutiez-vous la transposition de vos personnages à l'écran ?

    Angela : On a été très agréablement surprises du résultat, même s'il y a toujours une part de deuil quand on écrit une histoire et qu'on le passe à quelqu'un au moment de la réalisation.

    Raphaël : Tu pensais à des acteurs particuliers en écrivant la série ?

    Angela : Oui bien sûr, mais il y a toujours un moment où il faut abandonner sa propre série pour accepter celle du réalisateur. Et une fois qu'on accepte ce lâcher-prise, il y a quelque chose d'autre qui s'écrit. C'était assez effrayant et jouissif de découvrir les rushes tous les soirs après le tournage, après avoir passé trois ans à écrire le projet ! Certaines scènes qu'on avait écrites sous la forme de comédie devenaient du drame, des scènes dramatiques qui devenaient plus légères... Mais au final c'était le même équilibre qu'on avait en tête.

    Sarah : Et on avait une totale confiance en Emilie, quoi qu'elle choisisse on savait que sa vision serait fine.

    Connaissiez-vous le travail d'Emilie Noblet, la réalisatrice, avant HP ?

    Angela Soupe : c'est nous qui l'avons choisie, fait suffisamment rare pour être souligné ! C'était une idée de Sarah.

    Sarah Santamaria Mertens : on avait vu Loulou, qu'elle a réalisé en grande partie, ainsi qu'un épisode de la série Irresponsable, et le pilote de la Fémis. Elle était aussi chef-op sur Jeune Femme de Léonor Serraille, et a fait plusieurs courts-métrages. Avec Angela, on s'est dit qu'elle avait le ton approprié.

    Angela : on avait vraiment l'impression qu'elle faisait la synthèse parfaite entre nous. Il y avait une vraie complémentarité.

    Sarah : On s'est dit qu'on avait trouvé un bon mélange de nous deux, et qui ferait mieux la réalisation que nous !

    Raphaël : Parce que vous aviez songé à réaliser la série vous-même ?

    Sarah : On ne nous aurait sans doute pas laissé faire mais oui, on y a pensé. On se posait plutôt la question de savoir si on allait trouver quelqu'un qui allait pouvoir faire ce projet comme on le voulait.

    Vous faites aussi partie avec Emilie d'une même génération d'auteurs et de réalisateurs.

    Angela : Oui c'était un point important pour nous, car on voulait un jeune réalisateur capable de comprendre la place des auteurs et de ne pas totalement nous "voler" l'identité de la série pour en faire autre chose. Pour Emilie, c'était évident de respecter le texte. On essayait de faire la même série, et la collaboration était extrêmement fluide entre nous. Il n'y a pas eu de guerre d'egos, et je pense que c'est grâce à ce facteur générationnel.

    Sarah : C'est une question de génération, et qui plus est un génération de femmes qui va s'entraider plutôt que se tirer dessus.

    Angela : Emilie a cette culture de séries, elle sait ce qu'est un showrunner, et a conscience que le réalisateur n'est pas forcément la star de la série sans que ça lui pose de problèmes. Elle avait une vraie modestie et une réelle implication.

    Travaillez-vous déjà sur une saison 2 ? Qu'aimeriez-vous y explorer ?

    Angela : On attend le feu vert de la chaîne, mais on a déjà lancé les premières arches et commencé à travailler sur les fondations. On colle encore plus à la réalité financière de l'HP en saison 2.

    Sarah : Ce que les coupes budgétaires engendrent de manière concrète pour les soignants, et qu'on avait légèrement abordé en saison 1. Ce sera de plus en plus compliqué pour eux.

    Angela : Vu l'actualité de l'hôpital psychiatrique en ce moment, avec notamment les grèves de la faim qui ont eu lieu pour protester contre les conditions de travail, ce serait dur d'en faire l'économie dans une telle arène.

    Sarah : Maintenant, tout ce qu'on peut souhaiter à la série c'est qu'elle soit vue partout, y compris en téléchargement illégal ! Ca voudra dire que c'est un succès. Après pour ce qui est d'intégrer plus de personnages et de nouveaux décors, tout dépendra du budget, et vu que chez OCS on a le même budget que l'hôpital public... (rires)

    Angela : On souffre forcément de la comparaison avec Hippocrate qui bénéficie d'un budget bien plus conséquent, alors qu'on ne peut compter que sur le bouche-à-oreille. Cela dit, on se greffe un peu sur leur promo en étant comparé à eux, c'est un mal pour un bien !

    Propos recueillis à Paris le 29 novembre 2018

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