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    Alfonso Cuarón : "Roma a été un long travail avec ma propre mémoire"
    Par Léa Bodin, propos recueillis à Lyon lors du Festival Lumière — 16 déc. 2018 à 05:00
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    En octobre dernier, le public du festival Lumière avait eu la chance de découvrir "Roma", le chef-d'oeuvre d'Alfonso Cuarón, en avant-première et sur grand écran. A cette occasion, nous avions pu échanger sur le film avec le cinéaste. Rencontre.

    Netflix

    AlloCiné : Comment est née l'histoire autobiographique de Roma ?

    Alfonso Cuarón : C'est arrivé de manière assez spontanée. L'histoire est née de plusieurs éléments, qui sont restés immuables même si des choses sont venues s'y ajouter au fur et à mesure. Le premier, c'était que le personnage principal serait Cleo. Ensuite, que l'approche se ferait à travers le souvenir des gens qui avaient vécu à cette période. Enfin, que ce serait un film en noir et blanc. Ces trois éléments étaient mon point de départ et ensuite, ça a été un long travail avec ma propre mémoire, des conversations avec la véritable Cleo [Liboria Rodriguez, la nourrice du réalisateur lorsqu'il était enfant]. Elle m'a décrit dans les moindres détails sa routine quotidienne d'alors, ce qui m'était assez familier. En revanche, lorsqu'elle a commencé à me parler de sa vie sociale en dehors du cercle de ma famille, ça m'a ouvert un tout autre univers.

    Elle vivait donc avec vous lorsque vous étiez enfant ?

    Elle vit encore avec ma mère aujourd'hui. Elle fait partie de ma famille, ou nous faisons partie de la sienne. C'est complètement autobiographique. Dans le film, moi, je suis deuxième plus âgé des enfants.

    Comment s'est monté le projet ?

    Je l'ai en tête depuis plusieurs dizaines d'années. En 2006, j'avais décidé que ce serait mon prochain film, et ça ne s'est pas fait, ce qui est très bien car je n'avais pas les ressources nécessaires pour y arriver, émotionnellement surtout. Vers 2015 ou 2016, j'étais au festival de Morelia, je buvais du mezcal avec Thierry Frémaux et on discutait de mes projets. Je lui parlais d'un autre film sur lequel je travaillais et il m'a dit : « Non non, c'est intéressant, mais c'est le moment pour toi de retourner au Mexique. » Il était ivre, mais il avait raison ! J'ai commencé à y penser, et faire ce film est devenu une nécessité. C'est moi qui ai produit Roma avec Participant Media et Netflix le distribue, mais il aura une exploitation en salle dans de nombreux pays, bien plus importante que la plupart des films mexicains. Pour un tel film, en langue espagnole, en noir et blanc, c'est très excitant de parvenir à une telle distribution à l'international.

    Netflix
    La grand-mère, la mère et les quatre enfants (complètement à droite, le personnage du réalisateur enfant).

    Malheureusement pas en France…

    C'est dommage pour la France, mais dans beaucoup de pays on organise le plus de projections possibles en 4K, avec un son Atmos et certaines même en 70 mm. Et je suis aussi très heureux de la sortie du film sur Netflix. La discussion sur la manière dont les films doivent être regardés doit prendre en compte tous les points de vue. Si vous demandez à l'actrice qui joue Cleo, ou à celle qui joue Adela, elles vous diront que c'est le seul moyen pour elles de le découvrir, car elles n'ont pas accès à des salles de cinéma ! Je pense qu'il faut simplement parvenir à un équilibre. Bien sûr, le film a été conçu au départ comme une expérience à vivre en salle, mais ce que je veux avant tout, c'est qu'il soit vu. Même le plus gros succès au box-office, vingt ans plus tard, c'est forcément sur petit écran qu'il sera vu ! Je ne me souviens pas la dernière fois que j'ai vu un film de Bergman au cinéma… Même pour moi, qui ai des enfants et qui travaille énormément, c'est de plus en plus difficile de trouver le temps d'aller au cinéma ! Quand sort le dernier film de Nuri Bilge Ceylan, de Michael Haneke ou de Paul Thomas Anderson, je sais que je vais tout faire pour le découvrir en salle, mais pour d'autres, je me dis que je pourrai tout aussi bien les voir en Blu-ray ou en streaming !

    Quel genre de petit garçon étiez-vous dans les années 1970 ?

    Je crois que mon enfance était somme toute très banale, pas très intéressante. J'étais un petit bourgeois de la classe moyenne, j'allais à l'école, je jouais, faisais du sport, mais déjà, j'avais cette obsession pour le cinéma et, à cet âge, pour la télévision.

    D'ailleurs, c'est un élément qu'on ne retrouve pas dans le film.

    Oui, c'est parce que le film n'est pas sur moi, mais sur Cleo ! Cela dit, il y a plusieurs références au cinéma. Les personnages vont au cinéma ou regardent la télévision à plusieurs reprises, mais mon personnage n'est pas le héros.

    Je donnais des consignes parfois contradictoires aux acteurs pour créer le chaos

    Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ?

    La plupart ne sont pas des acteurs professionnels, je voulais des gens qui ressemblent beaucoup aux personnes réelles et qui auraient les mêmes qualités. Cela a été très long pour les trouver. La seule actrice professionnelle, c'est Marina de Tavira, qui joue la mère. D'ailleurs, pour elle, c'était plus difficile au début. Les comédiens n'avaient pas le scénario et on tournait par ordre chronologique donc ils découvraient le film au fur et à mesure. Certaines réactions sont donc totalement spontanées. Je voulais que les émotions des personnages soient aussi celles des acteurs, que ce soit complètement sincère. Je donnais secrètement des consignes de jeu à chacun des acteurs, parfois contradictoires, pour créer le chaos. Ceux qui n'étaient pas professionnels pensaient simplement que c'était normal, mais Maria a dû apprendre à baisser les armes et à se laisser aller à ce chaos.

    Vous êtes aussi directeur de la photo sur Roma. Le film est à la fois intime et spectaculaire, c'était ce que vous recherchiez depuis le début ?

    Ce que je voulais, c'était vraiment me concentrer sur les personnages. Le côté spectaculaire est lié au contexte dans lequel se déroule cette histoire, je pense. C'est très différent lorsqu'on est en intérieur ou en extérieur. En intérieur, il y a toujours une grande profondeur de champ donc les personnages et le décor font corps, mais lorsqu'on est en extérieur, il y a beaucoup de personnages et d'autres éléments qui donnent une autre ampleur. C'était aussi l'opportunité d'aborder des thèmes avec lesquels je voulais jouer, des choses que je voulais transmettre, car même si le film est basé sur l'idée du souvenir, le seul point de vue sur lequel repose la mémoire est le présent. C'est un film sur le passé, vu au travers de ma perception du présent, et les thématiques que j'aborde sont très liées à la manière dont je l'envisage. 

    Comment avez-vous tourné cette séquence incroyable à la plage, où la caméra s'engouffre dans les vagues ?

    C'était une scène très compliquée, mais... pourquoi tout le monde veut savoir ? Est-ce qu'on demande à un magicien comment il fait sortir le lapin de son chapeau ? (Rires) Tout ce que je peux dire, c'est que je voulais une unité organique de temps et de lieu. Je voulais suivre Cleo et submerger le public dans l'expérience qu'elle vit à ce moment-là.

    Netflix
    La scène de la plage

    C'est tout ce que vous pouvez nous dire…

    Eh oui ! (Rires) Vous savez, quand un réalisateur me demande, je lui répond, car c'est un peu comme se transmettre une recette entre cuisiniers, mais je crois que le public ne devrait pas savoir ces choses-là, parce que ça change la manière de voir les films. D'un côté, c'est intéressant d'un point de vue artisanal, mais en même temps, la tendance des médias à vouloir se l'approprier, ça gâche certains aspects. Par exemple, si vous regardez Les Dents de la mer, que vous êtes dans l'eau avec les personnages, mais que vous avez constamment en tête qu'à tel moment, il y avait cinq bateaux autour, des harnachements, etc., vous perdez l'essence même du film.

    Pourquoi avoir tenu à citer La Grande vadrouille ?

    Parce que c'est un film merveilleux, et aussi parce que c'est un film qui passait effectivement à cette époque et que je l'ai vu plusieurs fois au cinéma lorsque j'étais enfant. On a aussi suivi scrupuleusement la programmation de la télévision de cette période où se déroule le film.

    Vous avez évoqué Fellini parmi vos références pour Roma. On pense aussi à Pasolini, dès les premiers plans. Quelles ont été vos influences ?

    Cela me plaît encore plus, Pasolini est l'un de mes cinéastes préférés, merci beaucoup ! C'est le premier film que je réalise pour lequel j'essaie de ne pas avoir de références en tête. Si un plan me rappelait un autre que j'avais déjà vu, j'avais plutôt tendance à le changer. Malgré tout, le cinéma est dans mon ADN, donc je suis sûr que le film est plein de références inconscientes à tous les films que j'ai pu voir tout au long de ma vie, et j'en suis fier.

    La bande-annonce de Roma, disponible sur Netflix :

    Roma Bande-annonce VO

     

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    Commentaires
    • Tehri H.
      Interview qui fait plaisir !!Merci.
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