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Plus Belle la Vie a bientôt quinze ans : pourquoi ça marche toujours ?
Par Julia Fernandez — 4 janv. 2019 à 19:00
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Alors que le soap marseillais de France 3 s'apprête à célébrer ses quinze ans d'existence, retour sur l'un des plus grands succès récurrents de la télévision publique, entre grosse production industrielle et incarnation du vivre-ensemble.

Avec des audiences qui maintiennent le cap des diffusions et des changements d'horaire au fil des années, une communauté de téléspectateurs relativement jeune (51 ans en moyenne en 2017 selon l'Insee), des fans qui gèrent une immense encyclopédie en ligne pour recouper toutes les intrigues et lister les évolutions des personnages, et qui consultent des résumés d'épisodes en avance au cas où ils rateraient la diffusion du jour afin de pouvoir reprendre le fil plus facilement... Depuis sa création sur France 3 en 2004, le soap Plus Belle la vie cumule les records d'audience et de longévité. 3700 épisodes diffusés sur 15 saisons, une vingtaine de prime times, des produits dérivés à la pelle; la série est devenue un produit phare de la télévision française. Et pourtant, sa qualité est souvent décriée : décrite comme "indigente", avec des personnages "stéréotypés", des intrigues "farfelues" et "ridicules"... Le "Plus Belle la vie-bashing" est presque devenu un sport national. Face à ces critiques, comment se justifie un tel succès télévisuel ? 

Le premier soap français 

Selon Pierre Zemniak dans son livre Exception française, Plus Belle la vie est le tout premier soap français à s'être imposé durablement dans le paysage audiovisuel. Une étape de création nécessaire dans l'histoire de la télévision française, car le soap fait partie intégrante de l'histoire sérielle des pays : de la Grande-Bretagne (Coronation Street) aux Etats-Unis (Des jours et des vies, Les Feux de l'amour), les premiers sont apparus dès les années 1960. La France a donc accumulé un certain retard ! Le succès inattendu de Plus belle la vie à ses débuts a par ailleurs prouvé que son format de 26 minutes, tant redouté des diffuseurs, peut aisément se trouver une place dans la grille-horaire entre le JT et le prime-time - un créneau longtremps réservé à la sacro-sainte shortcom (Un gars, Une fille, Caméra Café) - mais aussi fédérer un public. 

Pour ce faire, les contraintes de production sont considérables : 24 minutes utiles sont tournées par jour, soit un épisode monté. Cinq scripts sont livrés chaque semaine par les scénaristes à la production marseillaise. Chaque jour, près de 150 personnes travaillent sur la série entre Marseille et Paris : comédiens, auteurs, équipe technique et administrative. Lorsqu'un prime time est prévu, le rythme de production double et, en raison de la contrainte de diffusion quotidienne, aucune coupure ou rallongement de planning n'est possible : les équipes tournent alors double-plateau, et fournissent dix épisodes en une semaine au lieu de cinq. Au niveau de l'écriture, les scénaristes fonctionnent en atelier, sous la direction d'un directeur de collection. Pas moins de douze auteurs répartis en deux groupes s'occupent chaque semaine de fournir les séquenciers et les dialogues. Prérequis de ce processus créatif considérable : une organisation en flux tendu permanent entre l'écriture et la mise en production, qui collaborent main dans la main. Un modèle de fonctionnement industriel qui fait ses preuves au vu de la longévité du feuilleton sur la chaîne. "Pour un soap tel que Plus belle la vie, à la diffusion quotidienne et dont la production se fait en flux tendu, combien de séries aux épisodes de 52 minutes incapables de livrer une saison tous les ans, ou au moins à intervalles réguliers ?" souligne Pierre Zemniak.

Pour donner envie au spectateur de revenir devant son écran, le suspense et les rebondissements sont de mise. Chaque épisode est ainsi constitué de trois intrigues différentes : une intrigue principale, qui s'inscrit souvent dans le genre du polar et s'étend sur six à huit semaines de diffusion, une intrigue secondaire plus courte traitant d'un fait de société, et une dernière intrigue plus légère, souvent sur le ton de la comédie, qui dure en moyenne une semaine. Un recette qui fonctionne pour fidéliser les spectateurs, qui suivent assidument la série depuis de longues années pour les plus passionnés. Il y a quelques mois, rapporte Michelle Podroznik, productrice historique de la série, certains comédiens de Plus Belle la vie ont participé à une rencontre avec des détenues à la prison des Baumettes de Marseille. L'une d'entre elles, âgée d'une vingtaine d'années, leur a témoigné son admiration d'une façon cocasse : "Je regarde la série depuis que j'ai dix ans, et jamais je n'aurai imaginé pouvoir rencontrer l'équipe un jour. Rien que pour ça, je suis contente d'avoir fait de la prison !

France 3

Un cadre ensoleillé

Mais d'ailleurs, pourquoi Marseille ? Selon Michelle Podroznik, que nous avons rencontrée lors d'une interview réalisée en novembre dernier à l'occasion du tournage du prochain prime, l'appel d'offre de France 3 pour son projet de quotidienne en 2004 faisait mention d'une "cité multi-genre et multiculturelle, incarnant le vivre-ensemble". Sur les 100 projets déposés, les cinq finalistes avaient tous choisi Marseille pour cadre. Autre avantage non négligeable de la cité phocéenne : son climat, très adapté aux tournages en extérieur !

Co-créatrice historique avec Hubert Besson (qui a depuis passé la main à Sébastien Charbit), Michelle Podroznik est désormais la seule productrice du soap à faire le lien entre les bureaux de production parisiens et la production déléguée marseillaise. Garante de la cohésion artistique de la série (notamment pour les nouveaux auteurs qui n'ont pas en tête les quinze ans d'intrigues) elle a initié le premier atelier d'écriture de séries françaises il y a plus de vingt ans sur PJ avec Frédéric Krivine, qui a ensuite continué sur Un Village Français. "Quand on parle du renouveau des séries, on ne cite jamais PJ, qui la première a eu un atelier d'écriture et dont sont sortis tous les auteurs qui travaillent sur les quotidiennes aujourd'hui. On était déjà industrialisés à l'époque, on tournait 18 épisodes de 52 minutes, c'est la diffusion qui n'était pas régulière ! " souligne-t-elle.

Plus Belle la vie représente une grosse production industrielle, mais elle possède une notion d'artisanat au sein de l'équipe, selon la productrice. "Toute l'équipe reflète bien ce désir qu'on avait avec Hubert Besson de parler du vive-ensemble."  Au fil des ans, de vrais liens se sont créées sur les plateaux du Mistral. On y tourne en famille, y compris du côté des comédiens : Jules Fabre (Théo) n'est autre que le fils d'Alexandre Fabre (Charles Frémont) et Marie Réache (Babeth Nebout). "Il a passé des premiers essais pour un autre rôle où il n'a pas été pris. Il n'est pas là en tant que "fils de", il est là à force d'acharnements, après avoir passé plusieurs castings", insiste la productrice.

France 3

Parler du vivre-ensemble

Le feuilleton réagit de manière quasi instantanée aux sujets d'actualité et aux thématiques qui font débat dans la société française : l'homophobie, le racisme, les violences conjugales, les addictions, plus récemment la question de la transidentité à travers le personnage d'Antoine Bommel (joué par l'actrice Enola Righi), mais aussi les maladies chroniques, les difficultés de trouver l'amour à un certain âge, la reconversion professionnelle, le handicap prochainement... Tout est passé en revue au fil des intrigues. Le délai très court entre la production et la diffusion permet aux scénaristes de réagir "à chaud" sur l'actualité : élections présidentielles, coupe du monde de football... Plus récemment, la série a rendu hommage aux victimes des immeubles qui se sont effrondrés dans le quartier populaire de Noailles à Marseille.  Comme le souligne Christine Coutin, directrice éditoriale de la série, "À chaque fois que nous plongeons au cœur de l'actualité, le public est touché. [Plus Belle la Vie] fonctionne comme un miroir de la société française."

Même si un vrai travail de concertation existe entre le pool d'écriture et la chaîne et que les auteurs ont le dernier mot, quelques points sensibles demeurent. "On a eu l'interdiction d'aborder le terrorisme" déclare Michelle Podroznik. "On avait écrit une arche sur le djihad et on a pas pu la faire. Mais on ne s'interdit rien, c'est plutôt le rôle du  diffuseur ! On va par exemple traiter de la GPA et de la PMA, c'est prévu pour bientôt. On va aussi parler du prélèvement à la source, de la précarité, des difficultés financières... En revanche, impossible de parler des gilets jaunes car d'une part on est trop en avance sur l'écriture des prochaines arches, et d'autre part les événements sont instables et évoluent vite : on va attendre d'avoir un peu de recul sur ce mouvement."

Modestement, la série essaie d'anticiper les bouleversements à venir dans la société française. "Les premiers épisodes de la série traitait des fonds de pension qui rachetaient des immeubles à Marseille. On était très en avance puisque ça s'est concrétisé par la suite ! Le mariage pour tous aussi notamment, on l'avait envisagé bien longtemps en avance. Au sujet de la transidentité, on ne sait pas trop comment ça va évoluer étant donné que le personnage n'a que seize ans; si la comédienne va accepter de continuer ou non en grandissant." L'objectif : rester une série populaire, dans le bon sens du terme : "Quand on fait de la promo dans des petites villes et des villes moyennes, on nous dit souvent "vous êtes la seule série qui parle de nous." Une autre détenue que nous avons rencontré aux Baumettes est venue nous voir à la fin, très émue, car elle s'identifiait totalement à la situation de Babeth, confronté à la maladie dégénérative de son père Jocelyn (Jean-Marie Galey). la série montre aux gens qu'ils ne sont pas seuls, ça se passe comme ça chez les autres aussi ! Ca fait deux ans qu'on parle de la maladie d'Alzheimer, et il n'y a que dans une quotidienne qu'on peut aborder ce sujet de façon aussi réaliste, avec les espoirs et les déceptions, jour après jour."

France 3

Audiences et pérennité

Les audiences de Plus belle la vie sont toujours au beau fixe, malgré cinq changements d'horaire de diffusion successifs sur la chaîne. L'horaire actuel de 20h20 est particulièrement périlleux car il met le feuilleton en concurrence directe avec les journaux télévisés et les talks-shows Touche pas à mon poste! et Quotidien. Mais la série est également très visionnée en  replay, et comptabilise 400 à 500 000 visionnages tous les soirs sur le player de France Télévisions. Pour une diffusion à 3,8 millions de téléspectateurs, on tourne donc en réalité autour de 4,2 millions de vues. Ce changement d'horaire a certes entraîné une perte en diffusion linéaire entre 400 et 500 000 spectateurs, mais ces audiences sont récupérées sur le replay.  A titre comparatif, Un Si Grand Soleil, quotidienne de France 2 diffusée à 20h40, a repris un ancien créneau sur lequel était précédemment diffusé Plus Belle la vie; au même horaire, ils rassemblent en moyenne presque un million de téléspectateurs de moins. Néanmoins, une partie du public est perdu par la chaîne en raison du piratage : entre 400 et 500 000 spectateurs regardent les épisodes de manière illégale (ils sont diffusés en avance par la Belgique suite à un accord contractuel, et filtrent sur les sites de streaming plusieurs jours avant la diffusion française.) La chaîne tente de faire fermer ces sites et de ramener les spectateurs vers le player de France télévisions en diffusant de courts extraits inédits des épisodes à venir, mais la popularité de la série est telle que l'entreprise est difficile.

La concurrence ? Concernant TF1, Michelle Podroznik salue le travail effectué sur la quotidienne Demain nous appartient : "On y retrouve la veine des grandes sagas d'été en format quotidien, ce qui est très compliqué à faire". Par rapport à Un Si Grand Soleil, qui a fait ses débuts cet été sur France 2, la productrice regrette que leurs deux programmes soit presque en concurrence frontale, alors qu'ils sont tous les deux produits par France télévisions. Point positif à retenir de cette multiplication des quotidiennes sur les grandes chaînes : elles créent de véritables pépinières de talents, et font travailler un nombre considérable d'auteurs, de techniciens et de comédiens à plein régime. C'est une très bonne école, et un terreau fertile pour la création de séries françaises à venir...

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