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Les Fauves : Lily-Rose Depp espère que "les gens sortiront de la salle en se posant plein de questions"
Par Maximilien Pierrette - Propos recueillis à Paris le 15 janvier 2019 — 23 janv. 2019 à 05:45
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Après Louis Garrel et "L'Homme fidèle", Lily-Rose Depp s'aventure à la lisière du fantastique et dans l'univers de Vincent Mariette avec "Les Fauves", étrange thriller qu'elle évoque à notre micro.

Un mois après L'Homme fidèle de Louis GarrelLily-Rose Depp est déjà de retour sur les écrans français. Toujours dans la langue de Molière mais devant la caméra de Vincent Mariette, qui signe son second long métrage après Tristesse club. S'il y mélange toujours les genres, Les Fauves s'aventure davantage sur le territoire du fantastique avec ce récit initiatique sur fond de disparitions, dont la comédienne nous a parlé.

AlloCiné : "Les Fauves" est votre premier premier rôle sur grand écran. Qu'est-ce qui a constitué un déclic et vous a incitée à vous lancer ?
Lily-Rose Depp : C'est, honnêtement, une histoire comme celle-ci que j'attendais. Je suis très très sélective et je n'ai pas envie de faire ce que l'on attend de moi. Enfin, je ne suis pas prétentieuse au point de penser que les gens imaginent ce que seront mes prochains pas (rires) Mais je sais que ce que je fais dans la mode, et ce dont je suis très fière, donne parfois l'impression aux gens que je n'ai peut-être pas envie de rôles étranges où je ne serais pas mise en valeur physiquement car les rôles en question ne seraient pas "jolis". Je ne dis pas que c'est le cas ici, mais ce qui m'intéresse le moins dans le cinéma, c'est d'être jolie.

Ce qui m'a donc intéressée dans ce film et ce personnage, c'est l'étrangeté et la particularité de cette histoire comme de cette fille. Je le trouvais très intéressante et me retrouvais vachement dans son côté fille de 17 ans un peu à part, en marge de celles de son âge, avec qui elle s'entend quand même. Mais elle a moins de choses en commun car elle veut vivre autre chose que le parcours soi-disant normal pour quelqu'un de cet âge, à savoir sortir avec des garçons, aller aux fêtes… Ça ne l'intéresse pas et elle recherche quelque chose de plus grand, de plus fantastique. Qui la fait rêver quoi. Elle a envie de rêver Laura, et j'ai aimé la façon très poétique dont Vincent Mariette a raconté son histoire. J'avais l'impression de n'avoir jamais lu quelque chose pareil, je n'en connais pas une qui lui ressemble.

Cette façon de décrire votre personnage et son envie de "quelque chose de fantastique", correspond très bien au film lui-même, qui est à la lisière des genres. Était-ce aussi évident sur le papier ?
Ça l'était oui, mais aussi en rencontrant Vincent Mariette. Ça se sent très vite si on a une complicité, une connexion, avec quelqu'un, et on s'est très bien entendus : en général mais surtout sur le plan de la vision et de la créativité. J'ai senti que l'on pouvait faire une belle collaboration ensemble, je voyais que j'allais aimer la façon dont il allait travailler et j'espérais qu'il allait aimer la mienne.

Et dans son scénario, le mystère et le fantastique apparaissaient de façon évidente, mais ça m'a également fait penser à un rêve : à plein de moments du film, on ne sait pas si c'est un rêve ou la réalité, si tout passe par l'imagination de Laura. C'est ce que j'adore. Mon auteur préféré c'est Haruki Murakami, un écrivain japonais [qui a notamment inspiré Burning, ndlr] dont tous les livres sont quelque part entre le rêve et la réalité. C'est ce que j'ai aimé et retrouvé dans Les Fauves.

Ce qui m'intéresse le moins dans le cinéma, c'est d'être jolie

Pour moi la clé pour interpréter le film réside dans le titre du livre écrit par le personnage de Laurent Lafitte : "Réenchanter le monde". Et plusieurs moments tournent autour de cette idée de croyance et de reconnecter les gens avec quelque chose qui les dépasse.
Oui et c'est aussi ce qui m'intéressait. En lisant le scénario puis en tournant le film, j'aimais penser que les gens sortiraient de la salle de cinéma en se posant plein de questions : "Est-ce que tu penses que c'est lui qui a fait ça ? Est-ce que c'est elle qui a fait disparaître le corps ? Est-ce que la panthère a vraiment été là ?…" J'aime les films qui ne donnent pas toutes les réponses au spectateur, qui font travailler le cerveau. Moi aussi, quand je vais au cinéma, j'ai envie de me poser plein de questions, d'interpréter le film à ma façon.

Mais l'idée de Paul, joué par Laurent Lafitte, c'est bien de réenchanter le monde, remettre de la magie dans la vie. On peut tellement s'emballer dans la vie de tous les jours avec les problèmes du quotidien et la réalité que l'on peut en oublier de rêver lorsque l'on ne dort pas.

Est-ce difficile de se réenchanter en tant qu'actrice, de redécouvrir la magie du cinéma côté coulisses après quelques films ?
(rires) Je pense que je n'ai pas encore fait assez de films pour être désanchantée du cinéma. Je suis toujours fascinée et contente de pouvoir travailler là-dedans. Et même si j'étais dans cet état d'esprit, chaque personnage est un réenchantement, une nouvelle personne à apprendre à connaître et à devenir. C'est à chaque fois une nouvelle aventure et, comme je le disais tout à l'heure, ce qui m'intéresse c'est de faire des rôles qui ne se ressemblent pas.

Cela veut-il dire que l'on vous a proposé des blockbusters, des rôles plus carrés et formatés, que vous avez refusés ?
Je ne peux pas trop parler des propositions, mais il y a plein de choses que je n'ai pas voulues faire et on aurait pu me le reprocher. Mais j'ai toujours été très sélective et je préfère aller vers des rôles comme celui-ci ou celui dans le film de Louis Garrel. Vers des choses plus complexes.

Diaphana Films
Lily-Rose Depp et Laurent Lafitte

Le fait que l'on vous ait surtout vue dans le cinéma français, est-ce parce qu'il n'y a que là que vous trouvez les rôles que vous recherchez ?
Oui, j'ai de la chance de parler français et anglais, mais je ne fais pas de cinéma ici en attendant d'en faire en anglais. C'est juste que j'ai davantage trouvé de rôles qui me correspondaient dans le cinéma français, même si je viens de tourner un film américain, The King qui sortira sur Netflix, et que je vais en attaquer un autre au printemps. Mais je ne fais pas mes choix en fonction de la langue ou de la nationalité du réalisateur.

Vincent a une façon très intéressante de décrire votre personnage dans le film, en disant que "Les Fauves est son roman d’apprentissage, avec le danger comme moteur existentiel." Le danger est-il aussi quelque chose qui vous fait avancer ?
Pas forcément le danger, car il me paraît très important d'avoir une confiance envers son réalisateur. Jouer des choses, surtout lorsqu'elles sont émotionnelles et vulnérables, c'est comme se mettre à nu devant tout le monde. Donc s'il n'y a pas de confiance avec le réalisateur, ça n'est pas possible. Tu as besoin de te sentir protégée, et c'est important pour moi, pour pouvoir lâcher prise.

Mais j'aime bien les challenges et j'ai le sentiment que je réussirais mieux quelque chose que j'étais pas sûre d'arriver à faire avant, car cela donne une motivation pour travailler le plus possible. Si les choses te paraissent faciles, tu risques de ne pas donner le meilleur de toi-même. Donc j'aime bien les choses qui me font peur, mais pas les gens qui me font peur (rires)

J'aime les films qui ne donnent pas toutes les réponses au spectateur

Dans cette optique, est-ce plus "facile" de travailler avec un jeune réalisateur comme Vincent, dont c'est le deuxième long métrage ? Car lui aussi peut être dans cette phase où il ne sait pas exactement ce qu'il peut faire et ne pas faire.
C'est vrai que c'est toujours beau de travailler avec quelqu'un à ses débuts, même si Vincent a déjà de l'expérience, car deux longs métrages c'est beaucoup, sans parler de tous ses courts. Mais on peut se retrouver en quelqu'un qui, comme toi, n'a pas fait cinquante millions de films. Même si Vincent a fait preuve d'une grande maturité et d'un calme intérieur, qui ont vraiment été super sur le plateau. Il est tellement bienveillant… C'est ça qui est important en fait : la confiance et la bienveillance. Si tu sens que la personne qui est en face de toi en tant que chef n'est pas bienveillante, ça n'est pas possible pour moi. J'ai besoin de sentir que la personne avec qui je travaille veut le mieux pour moi, et ne va pas me mettre dans une situation compliquée.

On ressent cette maturité de Vincent dans le ton et l'aspect visuel du film, très référencé. J'ai lu qu'il vous avait fait regarder "Under the Skin" : qu'en avez-vous retiré pour votre personnage ?
Déjà j'ai adoré ce film. On parlait de films qui n'expliquent pas tout, et c'est exactement ça. Nos personnages sont quand même très différents, mais le mystère de celui de Scarlett Johansson m'a beaucoup inspirée. Et tout ce que l'on pourrait se raconter qu'elle a dans la tête. Elle ne parle pas beaucoup et n'a pas énormément de texte, donc c'est un peu au spectateur d'imaginer ce qu'elle pourrait penser, désirer, aimer. J'espère que Laura peut avoir ce côté-là, même si ça n'est pas le même type de personnage : qu'elle ait un mystère qui demande au spectateur de réfléchir.

"Under the Skin", l'une des influence des "Fauves" :

On dit beaucoup que le cinéma français est frileux et peu audacieux lorsqu'il s'agit de cinéma de genre. Or "Les Fauves" ou "L'Heure de la sortie" tendent à prouver le contraire actuellement. S'agit-il pour vous d'une idée reçue ? Ou y a-t-il une vraie frilosité ?
Au contraire ! J'adore le cinéma français comme le cinéma américain, et il y a des films sublimes qui sortent de tous les pays du monde. Et j'ai même l'impression que plein de films qui se font en France ne pourraient jamais se faire et/ou marcher aux États-Unis. Et vice versa. Mais c'est aussi ce qui est beau, d'avoir des cinémas qui ne se ressemblent pas du tout : il y en a pour tous les goûts et on peut s'intéresser à plein de choses différentes. Mais je ne vois pas de frilosité ici.

Si vous aimez découvrir des films, et les récits qui ne nous donnent pas toutes les clés, je vous recommande "Under the Silver Lake", qui se rapproche des "Fauves" dans son mystère et l'opposition entre une image ensoleillée et un aspect plus glauque que l'on découvre au fur et à mesure.
Ah je ne l'avais pas vu mais ça m'intéresse. Merci pour la recommandation.

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