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    "Funan parle davantage de l'Humanité que des atrocités des Khmers Rouges..."
    Par Laetitia Ratane — 6 mars 2019 à 08:00
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    Rencontre avec Denis Do, réalisateur de ce bijou d'animation centré sur la survie et le combat d’une jeune mère, durant la révolution khmère rouge...

    Bac Films

    AlloCiné : Funan est votre premier long métrage. Qu'avez-vous envie de nous dire de votre parcours et de votre expérience avant ce film ?

    Denis Do : Avant ce film, je me suis entrainé. Mes expériences professionnelles m'ont servi de nourriture. Juste après mon diplôme, j'ai atterri sur un long métrage 2D. J'ai eu beaucoup de chance car j'étais dernier de ma promotion, ce qui aurait pu être compliqué pour la suite. Un formidable monsieur qui nous a quittés malheureusement et qui s'appelait Bruno Gaumetou (de Neomis Animation qui n'existe plus aujourd'hui), m'a embauché sur le long métrage de Zep, Titeuf. J'ai travaillé sur du décor, ce qui m'a remis les pieds sur terre parce que j'avais l'impression d'être très fort sur le sujet et que j'ai beaucoup appris. Puis il y a eu mon départ pour le Cambodge et mes recherches. En revenant, j'ai découvert le milieu de la publicité en prise de vues réelles comme en 3D  avec des storyboards très courts à faire facilement, dans l'urgence. J'ai continué ensuite à faire du décor sur de la série puis dans Tout en haut du monde de Rémi Chayé, avec qui j'ai travaillé aussi sur Calamity. Je ne le lui dis pas en face mais il a été très important pour moi et a pavé la route de mon film. J'ai travaillé sur Zombillénium enfin.

    Dans ce film vous mêlez la grande Histoire et la petite histoire en vous inspirant de celle de votre mère. Qu'est-ce qui a été le plus difficile pour vous dans l'élaboration, la mise en oeuvre de ce film?

    En termes de récit, cela n'a pas été compliqué car les choix ont été arrêtés très rapidement. Je me suis entouré d'une formidable co-scénariste qui s'appelle Magali Pouzol. C'était une première expérience à nous tous, un premier long métrage sur lequel elle a apporté sa sensibilité en me conseillant de me délester de tout l'aspect personnel. L'idée de départ n'a en outre jamais été de retranscrire de but en blanc l'expérience de 4 ans et demi de ma mère. 

    On a les meilleurs artistes d'animation en France, on est les meilleurs du monde...

    Le plus compliqué c'était de convaincre des gens de nous suivre. Le deuxième producteur que j'ai rencontré et avec qui on a travaillé, ne nous a jamais suggéré de calibrer le film pour tel ou tel public. Il a senti d'emblée que c'était un besoin très égoïste de faire ce film. La question de la cible en animation se pose très vite car le genre est en général calibré pour des enfants. Elle m'a été posée de manière protocolaire, pour la forme. Pourquoi égoiste, parce que je ne m'étais jamais imaginé le film projeté en salles. Je savais qu'il allait être vu, exploité mais que des gens allaient le voir de manière tangible, avec la notion de partage qui va avec, je ne l'avais pas anticipé. Il a fallu ensuite convaincre des gens.

    Les partenaires traditionnels, Canal +, Arte, France TV n'ont pas suivi ce qui a impliqué plein de choses. On n'a pas pu réunir massivement une grosse équipe en France qui m'a attristé car je le dis et le redis, en France, on a les meilleurs artistes d'animation du monde. Ceci est dû à nos écoles et à notre système d'intermittence qui permet aux artistes d'évoluer sur plusieurs productions et de se renouveler. Il ne faut surtout pas précariser ce système car on est les meilleurs du monde en France. Pour rendre compte de la qualité de nos artistes, il faut que les productions puissent suivre. Si les pays étrangers ont envie de travailler avec nos artistes à nous. Illumination par exemple, que l'on cite beaucoup, font des films avec des artistes français mais des fonds américains. Il faut que les fonds français puissent suivre. Le fait d'avoir des partenaires éparpillés a créé des challenges car il a fallu travailler avec plein d'équipes aux sensibilités artistiques différentes.

    Un film pour moi est une oeuvre à part entière, sans besoin de produits dérivés...

    Le projet en soi regroupait en outre tous les ingrédients pour que ça ne marche pas en termes d'accompagnement, c'est-à-dire qu'on est dans le cadre d'un film qui n'est ni adapté d'un contenu à succès, je ne suis personne, le projet sort de nulle part. On n'est pas une licence car il n'y aura pas de Funan 2. Un film pour moi, c'est une oeuvre à part entière, sans besoin de produits dérivés. J'avais envie d'un film qui puisse se suffir à lui-même.

    J'ai découvert votre film dans le cadre de l'éductour La Réunion, Terre d'images et de tournages. Un mot sur votre travail dans l'île ?

    On a travaillé avec La Réunion via le studio Pipangaï. Et heureusement qu'il y avait La Réunion car en termes de partenaires français, on a eu l'Alsace et Strasbourg, qui correspondaient alors à deux entités. Il y avait la région Centre et La Réunion. Ce qui est extrêmement salvateur, c'est qu'on a pu travailler grâce à la Région avec des artistes français, que j'ai pu choisir moi-même. On a travaillé essentiellement avec des juniors, qui sont moins chers, ce qui m'a confirmé le fait qu'ils sont très très bons. Basés à La Réunion dans un cadre idyllique, ils ont travaillé parfaitement bien. 

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    Comment avez-vous trouvé le juste équilibre entre autobiographie et fiction sur un sujet aussi impactant ?

    Il y a très peu de choses dans le film qui retranscrivent la réalité du passé de ma mère mais il y a bien eu une phase de collecte de son récit fait de 2009 à 2011. Des récits confrontés ensuite à des gens au Cambodge qui ont complété l'histoire par leurs témoignages. On a changé parfois des noms de personnages. On en a fusionné d'autres quand cinématographiquement cela nous semblait pertinent, pour leur rajouter du temps de présence. Notamment pour éviter le manichéisme, il fallait que chaque personnage existe et ait son propre parcours, sa psychologie explorée. Il fallait aussi qu'on puisse identifier les personnages tout en noir en tentant de les rendre réalistes par des artifices tels que des grains de beauté. Le prisme de lecture de ces personnages étant le couple et la mère.

    D'autres parties du film sont fictives. Aux alentours de 2012, des événements autour de manifestations de femmes au Cambodge pour des raisons d'expropriations m'avaient beaucoup inspirés. Elles ont eu un geste très fort quand elles se sont fait battre par des policiers en se mettant toutes nues. Je voulais notamment rendre hommage à cette puissance silencieuse de la femme.

    Je ne voulais pas faire de la créativité des khmers rouges en matière d'atrocité d'exécution, un élément narratif

    Avez-vous dû vous censurer d'une manière ou d'une autre par rapport à votre sujet ?

    La seule chose sur laquelle j'aurais voulu aller plus loin aurait été de montrer beaucoup plus de choses contextuelles, qui n'auraient rien apporté à l'histoire si ce n'est des instants de vie. Et la faune. J'aurais aimé beaucoup plus de faune pour renforcer cette présence ambivalente de la nature. J'imagine que dans votre question, vous pensez aussi à la violence ?

    Une violence esthétisée par définition avec un grand contraste entre la beauté des paysages et la violence des scènes, une violence qui j'imagine se réfléchit avec des problématiques toutes différentes lorsqu'il s'agit de l'animation...

    C'est en effet le propre de l'animation de magnifier ce genre de choses. La mise en scène de la violence, la créativité des khmers rouges en matière d'atrocité d'exécution, je ne voulais pas en faire un des éléments narratifs, impactant du film. Parce que cette créativité est très exotique par rapport à ce qu'on connait en Occident, ce qui serait nécessairement entré comme élément choc et je ne voulais pas d'un film choc. Je ne voulais pas essentialiser le film autour de la violence parce que j'estime que tout ce qui tourne autour des Khmers rouges se sait déjà. A l'inverse, passer outre ça aurait été mentir.

    La solution était de suggérer et cela me permettait de rendre compte du hors champ. L'écran est juste une fenêtre et le hors champ permet de faire participer le public dans son imagination. Sur ce qu'on ne voit pas, ce qu'on peut entendre, comprendre et imaginer. Cela aurait pu être un point faible je pense mais le tourner pour raconter le hors champ était la solution. Tomber dans le listing des atrocités n'aurait pas renforcé l'empathie éprouvée pour les personnages. 

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    Vous parliez tout à l'heure de la Nature aussi. La Nature est en décalage par rapport à la vie humaine. Elle suis son cycle, n'est même pas spectatrice des vies humaines. Et c'était complètement volontaire. Nous sommes d'ailleurs dans le même rapport avec elle en ce moment, n'est-ce pas? Je trouve néanmoins que lorsque les deux se relient, on atteint de la spiritualité. Quand la nature et le monde humain s'interpénètre, on se sent faire partie de notre environnement. Je voulais que ces retrouvailles intenses se passent à la fin du film lorsque le souffle de l'Homme et l'air se mêlent. Le message de la fin veut juste dire "Allez y, il faut vivre, il y a une puissance de vivre." Le dernier plan offre 50% de terre, 50% de ciel et au milieu la vie. 

    On vous parle de votre film comme d'un film engagé, or je sais que votre engagement va plutôt dans une vision que vous défendez de l'Homme, des rapports humains, de l'Humanité... Voulez-vous nous en parler ?

    Oui... J'ai peur d'être maladroit en en parlant mais je souhaite en parler tout de même. En travaillant sur ce film et par envie d'échapper au manichéisme, je me suis imprégné d'une vision : on a tendance à qualifier une personne bonne de personne emplie d'humanité. En fait? ce qualifiant me gêne beaucoup car je trouve l'humanité fondamentalement neutre. Cette notion de Bien et de Mal est trop anthropocentrée. On en attend trop de nous mêmes dans le sens où on se met à nous dire qu'on devrait être comme si, comme ça. Dès lors qu'on commence à vouloir définir ce qu'est l'Homme, on se heurte à certains dangers. Tous les régimes totalitaires l'ont fait, toutes les religions. Il ne faut pas trop attendre de choses de l'Homme qui n'est ni bon, ni mauvais, assez médiocre et ce n'est pas grave. Il faut l'assumer et en l'assumant, ce sera sans doute mieux. On se mettra notamment moins la pression.

    Bérénice Bejo et Louis Garrel n'ont pas doublé mais créé eux-mêmes les personnages

    Et pour incarner vos héros, vos humains, vous avez choisi entre autres les voix de Louis Garrel et de Bérénice Bejo...

    Je ne voulais pas des stars pour des stars mais des gens qui avaient l'habitude de travailler avec des auteurs et je regardais un soir Le Passé d'Asghar Farhadi. Je me suis pris encore une fois une baffe cinématagraphique. Et Bérénice Bejo par sa présence spatio-temporelle, sa voix, m'a bouleversé. Je lui ai écrit sans trop savoir si elle allait me répondre et jackpot, elle a répondu. Elle avait lu le scénario, la première rencontre a été très artistique et rapidement elle m'a proposé Louis pour le comédien masculin. Ce qui était très pertinent parce qu'il a une voix très sensible, avec quelque chose de très aérien. Parfait pour ce rôle créé sur le souffle.

    Ils ont joué ensemble, ont créé les personnages. J'insiste là-dessus, parce que ce n'est pas que du doublage. On n'a pas eu l'animation faite et eux devant suivre le doublage des lèvres. Ils ont créé les personnages au début avec des images préparatoires, du story board, et les temps de silence qu'ils ont joués par exemple, ont impacté un nouveau montage. Et du coup l'animation. Ensuite Céline Ronte qui a participé à la direction de comédiens, m'a beaucoup aidé car moi je n'ai pas d'expérience de cela. 

    Propos recueillis par Laetitia Ratane le 21 février 2019 à Paris.

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