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    Tel Aviv On Fire : "C'est un énorme défi de faire une comédie autour de la situation entre Palestiniens et Israéliens"
    Par Yoann Sardet, propos recueillis le 27 mars 2019 — 3 avr. 2019 à 05:00
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    Un pseudo-scénariste palestinien forcé de retoucher le scénario d'une série télé sous la pression d'un officier israélien : c'est le point de départ de "Tel Aviv On Fire", remarqué à la Mostra de Venise. Rencontre avec son réalisateur Sameh Zoabi.

    Haut et Court

    AlloCiné : Un pseudo-scénariste palestinien forcé de retoucher le scénario d'une série télé sous la pression d'un officier israélien : comment est né ce pitch étonnant de "Tel Aviv On Fire" ?

    Sameh Zoabi (réalisateur) : J'ai été inspiré par la réaction à mon travail, que ce soient mes films ou mes scénarios : en tant que cinéaste palestinien de nationalité israélienne, il y a toujours une interprétation politique de mon travail, qui oscille entre les deux aspects. Les gens interrogent à la fois l'aspect israélien et l'aspect palestinien de mon oeuvre, je me sens toujours questionné et c'est comme si je devais être approuvé par les deux parties pour survivre en tant que cinéaste. C'est un dilemme intéressant, dans lequel je me retrouve moi-même piégé à chaque fois que je veux faire un film... Ce sentiment a été la source d'inspiration de Tel Aviv On Fire : Salam, le personnage principal, est un jeune Palestinien qui tente de trouver sa voie en tant que scénariste sur un feuilleton, et qui se retrouve pris au piège entre les officiers israéliens au checkpoint et les producteurs arabes. Il essaie de faire plaisir à chacun en leur donnant une fin de série susceptible de leur plaire. C'est le sujet central de ce film, et j'utilise la comédie pour faire de  l’éducation par l’humour. L'humour est un mécanisme essentiel pour aider mon peuple à gérer la dure réalité de l'injustice quotidienne.

    Haut et Court

    Le film fait penser à une sorte de "Misery" politique, avec un auteur pris en otage par un "fan". Vous aviez le roman de Stephen King ou son adaptation cinéma en tête en écrivant "Tel Aviv On Fire" ?

    Wow ! Je n'ai jamais vu le film ni lu le livre, même s'il est sur ma longue liste de films à voir. C'est une bonne chose de ne pas l'avoir fait avant de regarder Tel Aviv On Fire. S'il y a un film qui m'a inspiré, ce serait Jeux dangereux d'Ernst Lubitsch (1942).

    Le ton du film est assez unique, avec des éléments de comédie, de parodie, de drame politique, de romance... Comment avez-vous défini l'équilibre entre ces différents genres et ces différentes intentions ?

    Le cœur de cet équilibre a débuté durant le processus d'écriture. J'ai travaillé avec mon coscénariste Dan Kleinman durant presque un an pour définir la structure de l'histoire, avant même d'écrire le scénario. C'était un équilibre difficile à trouver entre différents styles d'écriture. D'un côté, écrire la réalité quotidienne de mes personnages, notamment les rencontres de Salam à la télévision et en studio puis à l'extérieur dans la rue, au poste de contrôle et dans son quartier où il croise celle pour qui il a des sentiments. De l'autre côté, il y a le feuilleton qui est différent et qui s'appuie sur une écriture sur-dramatique, qui était très difficile à définir. Je n'avais jamais écrit de feuilleton auparavant.

    Ce que j'ai trouvé intéressant dans le soap, c'est qu'il n'a besoin d'aucun sous-texte. Les personnages exagèrent leurs émotions et leur dialogue est simple et direct : pour moi, c’est le meilleur outil pour conserver l'aspect politique dans le film, de manière claire et vivante, tout en maintenant la comédie. Pour les spectateurs du film, le soap est vraiment invraisemblable et drôle s’il est bien utilisé quand il est mêlé à la réalité quotidienne. C’est exactement ce que nous avons fait. Par exemple avec la scène d'ouverture du film, que je trouve assez politique. Les personnages palestiniens du feuilleton expriment ce qu'ils pensent de la guerre, imminente, de 1967. Ils parlent de leur espoir, de leur histoire et de leur peur de l'occupation israélienne de Jérusalem. Ils disent des choses émotionnelles très directes, sans filtre. Mais parce que cette scène se déroule à l’intérieur du film dans le cadre d'un feuilleton, elle provoque une ressort comique. Le scénario était donc au coeur de cet équilibre, nous l'avons tourné de manière très précise, et bien sûr la magnifique distribution a aussi son importance dans le processus.

    Haut et Court

    Vous parliez de l'aspect sur-dramatique des séquences de soap au sein du film. Quel souvenir en gardez-vous ? Comment avez-vous approché ces scènes ?

    Visuellement, le film joue sur le contraste entre deux réalités : le monde magique et coloré du soap et la réalité quotidienne très dure en dehors du studio. Nous avons tourné les scènes de soap essentiellement en studio, en utilisant des cadres sur-dramatiques, des éclairages qui accentuent la mise en scène via l'utilisation de couleurs vives, et bien sûr de mouvements de caméra spectaculaires. Quant à la réalité quotidienne, c’était cinématiquement plus proche du style "Cinéma Vérité". Les mouvements de caméra sont plus fluides, jamais complètement figés. Nous avons tourné dans des endroits réels avec des décors et des éclairages. Sauf le checkpoint, que nous avons dû créer pour le film. Visuellement, j'ai ensuite fait en sorte, à mesure que l’histoire avance, que ces réalités commencent à se mélanger et s'entrelacer pour brouiller les frontières entre elles et refléter le thème général du film. Après tout, la guerre des Six Jours de 1967 (le scénario du soap) est ce qui a conduit à la réalité politique à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza. Le checkpoint où Salam rencontre Assi est une conséquence directe de cette guerre

    Qu'est-ce que ce ton "tragicomique" dit de Jérusalem, et de la relation de "frères ennemis" entre Palestiniens et Israéliens ?

    La réalité sur le terrain est vraiment tragique. Aucun espoir à l'horizon, l'occupation n'a pas cessée après l'accord de paix d'Oslo, et la situation s'aggrave pour tout dire. Donc, pas de paix, seulement plus de rupture entre les deux camps, et plus de murs. C'est un énorme défi de faire une comédie autour de la situation entre Palestiniens et Israéliens. Les gens sont très sérieux vis à vis de la réalité de la région et du conflit, donc essayer de faire une comédie peut facilement être mal compris, et donner une résonnance pas assez forte ou pas assez sérieuse à cette réalité. Mais je crois que la comédie donne la liberté de discuter de questions très graves d'une manière subtile. Dans mes films, j'essaie de divertir mais aussi de parler honnêtement de la condition humaine de mes personnages. Je pense que mon film tente de prendre du recul par rapport à cette réalité violente et brûlante, pour rappeler que Juifs et Arabes ont plus en commun que ce qu'ils veulent vraiment croire. Il y a une voie pour un avenir meilleur si l'occupation prend fin et si les gens se regardent les yeux dans les yeux comme des êtres humains égaux et non pas comme "occupant" et "occupé". Rien ne se passe avec la force, nous avons pu voir cela à travers l'Histoire.

    A travers l'impact du feuilleton dans le film, vous évoquez l'importance et l'impact de la culture sur un peuple et un pays. Quel regard portez-vous sur ce sujet ?

    Des gens peuvent mourir, des frontières peuvent changer, mais il restera toujours la Culture que l'on laisse derrière soi. Si ce que nous transmettons est une culture de violence, c'est ce pour quoi on se souviendra de nous. Et ce sera triste si c'est le cas.

    Haut et Court

    Parlons de votre héros, campé par Kais Nashif. Son personnage est très intériorisé, il reste impassible, semble souvent victime, mais fait en réalité preuve d'une incroyable force intérieure. Comment avez-vous travaillé sur le personnage et le jeu de Kais Nashif ?

    Dans le passé, j'ai travaillé avec des acteurs professionnels et non professionnels. Pour ce film, parce que l'histoire est plus complexe et que les scènes sont entièrement scénarisées, j'ai décidé de n'engager que des acteurs professionnels. Lubna Azabal, Nadim Sawalha, Salim DauMaisa Abd Elhadi et beaucoup d'autres avec qui j'ai travaillé par le passé ou dont je connaissais le travail. Le plus gros défi, au sujet du casting, a été de trouver les comédiens susceptibles de créer la meilleure énergie et alchimie entre mon personnage principal, Salam, et son adversaire Assi. Leur relation est au coeur du film. Je trouvais dès lors que le jeu minimaliste et nuancé de Kais Nashif, opposé à l'énergique Yaniv Biton qui joue Assi, apportait le plus de comédie, et montrait la force intérieure de ces deux personnages. Yaniv vient de la comédie, alors que Kais a fait plus de rôles dramatiques comme Paradise Now. C'était un risque de le choisir pour une comédie, mais il a su apporter une profondeur, une complexité et une mélancholie à Salam, au-delà du scénario, qui ont aidé à dessiner un arc encore plus intéressant pour son personnage. Tout cela s'est fait au fur et à mesure : je crois profondément qu'un bon casting et qu'une phase de répétitions font la différence, et c'est ce que nous avons fait.

    Dans le film, Salam trouve l'inspiration dans des petits moments de la vie quotidienne, et utilise ses scénarios pour passer de petits messages, à l'élue de son coeur principalement. Vous avez la même manière de travailler ?

    Tout à fait, c'est ainsi que je travaille la plupart du temps. En tant qu'auteur, vous devez vous connecter à la réalité pour y puiser de l'inspiration, dans ce que vous voyez et dans la manière dont les gens ordinaires font la différence. Pour un écrivain, rien n'est ordinaire. Je crois que je suis comme mes personnages, quelqu'un qui cherche constamment sa voix dans la réalité quotidienne, et je grandis à travers cette expérience chaque jour. Je dois donc être en contact avec mon entourage pour m'inspirer, et c'est pour cette raison que la première version du scénario est assez différente de la version finale : il faut quatre ans pour faire un film, et durant ce temps, je grandis et je gagne en maturité comme mes personnages. Pourquoi faudrait-il se couper de l'inspiration du quotidien au cours de ce processus ?

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    Comment le film a t-il été reçu par les Israéliens et par les Palestiniens ?

    Dans le film, Salam parvient à rendre tout le monde heureux, tout comme le film. C'est étonnant de voir comment le film parvient à toucher ces deux publics de la même manière, ce qui confirme ce que je pense, à savoir que nous avons plus en commun que ce que les politiciens essaient de nous dire. Nous devons rappeler aux gens de ne pas perdre leur humanité face à la rhétorique violente avec laquelle les politiciens continuent de jouer pour créer cette réalité déconnectée de NOUS et EUX. C’est le cœur du racisme et de la haine qui se propage maintenant dans le monde entier et pas seulement au Moyen-Orient. En tant qu’artiste, nous pouvons faire un travail qui rapproche les gens, alors pourquoi pas ?

    Quelle est votre rapport aux séries ? Est-ce un format que vous aimeriez aborder ?

    J'ai grandi en ne regardant que des séries télévisées : je n'avais pas accès à des salles de cinéma durant ma jeunesse. Les soaps, c'est vraiment quelque chose au Moyen-Orient. Non seulement les gens les regardent, mais ils sont totalement embarqués dans ces histoires. C'est ce à quoi nous avions accès en grandissant, le mois du Ramadan était le meilleur moment car beaucoup de séries étaient produites dans ce cadre et nous les regardions toutes. C’est toujours le cas, d'ailleurs. Mais il y en a de plus en plus, en raison de la grande quantité de canaux. Donc moi, j'en ai fini avec les séries, je veux faire des films... Du moins pour le moment, mais qui sait, cela pourrait changer ... En tant que cinéaste, nous ne savons pas toujours ce qui nous inspirera, nous devons rester ouverts !

    Tel Aviv On Fire, en salles cette semaine

    Tel Aviv On Fire Bande-annonce VO

     

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