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    J'veux du soleil de François Ruffin et Gilles Perret : "Le cinéma offre la possibilité d'avoir encore des images dissidentes"
    Par Léa Bodin, propos recueillis à Paris le 13 mars 2019 — 2 avr. 2019 à 20:30
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    Pour réaliser "J'veux du soleil", François Ruffin et Gilles Perret ont fait un tour de France des ronds points où s'étaient rassemblés les gilets jaunes pendant la période de Noël. Pour la sortie du film ce mercredi, ils nous racontent leur projet.

    AlloCiné : Comment définiriez-vous ce projet et cet objet à la frontière du documentaire et du reportage ?

    François Ruffin : Pour moi, c'est un film d'amour des gens et un film d'aventure. C'est comme quand on est gamin, qu'on ouvre des paquets surprises et qu'on on ne sait pas ce qu'il va y avoir dans le paquet : on va de rond point en rond point, et à chaque fois on ignore si on va rire ou pleurer. Western de Manuel Poirier, qui est une espèce de road movie de proximité qui se déroulait en Bretagne, est un film qui nous a marqués tous les deux avec Gilles. D'ailleurs, mon film préféré sur le Nord de la France, c'est Quand la mer monte avec Yolande Moreau et c'est ce même genre de film. Là, ce n'est pas une fiction, mais je pense que c'était l'idée, de faire un road movie de proximité avec des personnages qui surgissent.

    Gilles Perret : On voulait vraiment aller à la rencontre des gens et être toujours en mouvement. C'est un film qui est tourné pendant le mouvement, en mouvement, qui va sortir pendant le mouvement. Le rythme, les successions d'émotions, font partie de cette dynamique. On voulait repartir de l'humain, surtout pas y plaquer un modèle politique ou être dans le dogmatisme. On part de l'intime et cette succession d'intimités brosse un portrait de la France qui a été méprisée et cachée pendant de longues années. Notre rôle, c'est de rendre visible ces gens et de les faire apparaître sur les écrans de cinéma.

    Jour2fête
    Le portrait de Marcel

    Justement, pourquoi avoir fait le choix du cinéma et de la sortie salle, en sachant qu'une place de cinéma coûte assez cher et que tout le monde n'aura pas les moyens d'aller voir le film ?

    GP : Moi, ce qui m'anime, c'est de faire du cinéma, ce n'est pas de faire du reportage. C'est aussi d'être dans l'humain et de laisser de la place aux émotions et c'est au cinéma que cela peut vivre au mieux. Bien sûr, le problème qui se pose, c'est de savoir comment rendre accessible J'veux du soleil aux gens qu'on a filmés. Le cinéma art et essais, où il va beaucoup être diffusé, peut créer une barrière et c'est à nous de la faire tomber. Des salles sont déjà sur le coup pour faire des tarifs réduits pour les gilets jaunes, des séances gratuites le matin. Il y a aussi le système du ticket suspendu, qui permet aux gens avec un peu plus d'argent d'acheter un ticket supplémentaire et de le mettre à la disposition d'une personne dans le besoin. Et puis le film va aussi sortir du cadre de la salle, pour qu'on puisse en débattre.

    FR : C'est le cinéma qui offre la possibilité d'avoir encore des images dissidentes et des récits différents qui apparaissent, donc on s'en saisit ! Et ça fait vraiment passer l'émotion.

    GP : La salle de cinéma est l'un des derniers endroits où on peut faire un mélange de population, où on va tous voir la même chose et où après il y a un échange entre les gens. Dans les avant-premières, on voit tous types de personnes, des gens qui ne sont parfois pas allés au cinéma depuis cinquante ans, qui en côtoient d'autres des classes moyennes supérieures, qui pouvaient être un peu défiantes vis à vis du mouvement et qui portent un regard différent en voyant ces témoignages. Il y a une vraie communion.

    C'est le cinéma qui offre la possibilité d'avoir encore des images dissidentes et des récits différents donc on s'en saisit !

    Quand on découvre le film, le mouvement existe depuis 4 mois, les images ont été tournées en décembre, quelques semaines après le début du mouvement. Ne pensez-vous pas que l'on manque de recul ? 

    FR : Non, car ce n'est pas un film sur le mouvement des gilets jaunes. Ce n'est même pas un film sur les gilets jaunes, c'est un film sur des hommes et des femmes qui à un moment, ont revêtu ce gilet jaune. Ces hommes et ces femmes, je les ai vus dans ma région, la Somme, quand j'étais reporter, chez eux, souffrir dans la honte, se cacher et être résignés. Cette automne, je les ai vus passer de l'invisibilité à l'hyper-visibilité, du silence au grand déballage, de la résignation à l'espérance. C'est ce qu'on vient montrer, ce temps où ça s'est cristallisé autour de ronds points et de cabanes. On essaie de comprendre qui sont ces gens et on vient leur rendre la beauté, car je pense que c'est un film sur la beauté.

    Vous montrez un visage éminemment positif des gilets jaunes, est-ce que le projet était aussi de faire quelque chose en réaction à la diabolisation supposée du mouvement par le gouvernement et une certaine catégorie des médias ?

    GP : Effectivement, on porte un regard bienveillant sur ces gens, qui ne méritaient certainement pas tout le mépris et toute l'avalanche de saletés qu'ils se sont pris sur la figure en étant taxés de racisme, d'antisémitisme, d'homophobie… Il y a énormément de braves gens, comme vous et moi et qui simplement n'en peuvent plus. Pour François et moi, qui vivons en province et qui côtoyons ces gens au quotidien, entendre le portrait qui en était fait par les éditorialistes et les chaînes de télévision, c'était simplement dégueulasse. Le projet, c'était de montrer un autre visage de ces gilets jaunes, avec de l'humanité et surtout des parcours de vie. On ne sait pas pour qui ont voté les gens qu'on a filmés, ce n'est peut-être pas toujours très sympathique, mais ce qui nous intéresse, c'est de savoir comment ils ont évolué pendant ces semaines de mobilisation. Tout d'un coup, peut-être que des gens qui étaient racistes ne le sont plus, peut-être que des gens qui se sont désintéressés de la politique pendant des décennies se mettent à lire la constitution.

    Je revendique 'J'veux du soleil' comme étant une œuvre d'art.

    Que répondez-vous à ceux qui vous accuseront peut-être de faire de la propagande ?

    FR : Moi, je pense qu'on fait vraiment du cinéma. D'ailleurs, la réaction d'un certain nombre de salles au départ, était de dire : « Non, non, on ne veut pas de ce truc, ça ne va pas être du cinéma, on ne peut pas faire un film en six jours et déjà le montrer, ce n'est pas le moment. » Il y avait un peu de dédain, pensant que ça allait être de la propagande. Finalement, on a envoyé le lien par Internet, les salles ont vu le film et se sont dit que c'était bien du cinéma. Il y a un récit, une subjectivité assumée – ce qu'interdit la télévision, qui doit toujours se masquer derrière une fausse neutralité, une objectivité à laquelle je ne crois pas. Je préfère la subjectivité, qui me paraît plus honnête. Gilles a une histoire, j'ai une histoire, on est des personnages parmi les autres personnages et on vient aussi livrer aux gens une petite part de nous-mêmes. Ils livrent beaucoup d'eux, alors c'est le moins qu'on puisse faire et cela dépasse le cadre du journalisme. Et il y a du montage : on se donne un temps de méticulosité, comme un artisan qui essaie de bien faire son travail. On a fait des choix artistiques et je revendique J'veux du soleil, avec orgueil, comme étant une œuvre d'art et je suis très fier de le porter en tant que tel et pas comme un discours politique.

    Le film sort à un moment où le mouvement pourrait s'essouffler un peu, qu'attendez-vous de sa sortie ?

    FR : C'est une étape dans une histoire. Tout cela ressortira d'une manière ou d'une autre dans les temps à venir, avec ou sans gilets jaunes. L'Histoire ne s'écrit pas en quelques semaines ou en quelques mois. On espère qu'une partie de la classe intermédiaire va se dire : « Les gilets jaunes, ce sont nos semblables, on doit s'associer à eux. » D'autre part, on espère qu'en le projetant sur des ronds points, ça donne quelque chose autour duquel les gens se fédèrent, comme dans le film avec le portrait en 4x3 de Marcel. Je pense qu'il y a une place pour la culture dans la politique, dans la société et que l’œuvre d'art offre des instants de communion au cours lesquels on se retrouve et on s'interroge. Ce qu'on veut c'est que les gens se reconnaissent et que ça leur fasse du bien.

    GP : Ça peut être un outil d'échange et de revalorisation de ces gens qui ont quand même été abîmés par l'image qui en a été donnée. Et bien sûr, si les gens ont envie de se retrouver autour du film, de discuter et si ça peut redonner une bouffée d'oxygène au mouvement, tant mieux !

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