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Hollywood : les auteurs et les agents en plein conflit
Par Guillaume Nicolas (@gehenne) — 8 mai 2019 à 00:00
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La Writers Guild of America et l'Association of Talent Agents se livrent actuellement un combat sans merci qui pourrait paralyser l'industrie télévisuelle. Est-on aux prémices d'une nouvelle crise importante ? Explications.

West WGA

La plus grande bataille qui se joue à Hollywood ne s’est pas déroulée dans Avengers Endgame et ne sera ni dans le conflit des forces du prochain Star Wars et encore moins dans celle de Game of Thrones pour l’occupation du trône. Non, il y a une autre lutte qui attire l’attention des coulisses de l’industrie du spectacle et elle oppose la Writers Guild of America (WGA) et l’Association of Talent Agents (ATA). Depuis la fin du mois de mars, le bras de fer qui lie les deux entités semble empêcher toutes négociations entre scénaristes et nouveaux projets. Si Anthony Segall, l’avocat de la guilde, affirme que cela n’impactera pas la production, contrairement à la grève des scénaristes de 2007, le climat très tendu pousse néanmoins à se poser des questions. D’autant plus quand aucune solution ne pointe à l’horizon.

Cette histoire est ironique étant donné que la Guilde a elle-même accepté cette légitimité depuis plus de 43 ans (Karen Stuart, présidente de l'ATA)

Une combine qui maintient les droits des scénaristes au plus bas

Petit rappel des faits. Dans un post sur son blog personnel, David Simon tirait la sonnette d’alarme sur une pratique singulière des sociétés d’agents et qui dure depuis 43 ans. L’article faisait suite à un rapport soumis par la WGA concernant le traitement qui frappait les jeunes auteurs et pointait des irrégularités dans le traitement et le montant de leurs droits. A Hollywood, cela s’appelle le packaging, soit la constitution d’un projet « prêt à filmer » vendu aux studios. Ce que l’ATA qualifie de principe de facilité pour qu’un projet se concrétise, la WGA la caractérise de frauduleuse (avec conflit d'intérêts) parce que les principales sociétés d’agents possèdent également des parts dans les compagnies de production. Et ce petit détail leur permet le plus souvent de toucher plus d’argents sur une oeuvre que les auteurs qu’elles représentent. Par extension, la guilde accuse également l’ATA de maintenir les droits des scénaristes aspirants au plus bas depuis des années.



Depuis, des négociations ont eu lieu afin de trouver un terrain d’entente entre la WGA et les principales sociétés d’agents. Pour la guilde, cela passe nécessairement par l’adoption d’un nouveau « code de conduite ». De son côté, l’association a essayé de faire un pas en avant en proposant un pourcentage des bénéfices finaux, dont 80% seraient reversés aux auteurs et les 20% restant investis dans des initiatives et programmes de soutiens aux auteurs sous représentés. Un geste jugé insuffisant par la WGA qui somme ses membres le 12 avril (date de clôture des négociations) de rompre le contrat qui les unit à leur agent si leur société n’a pas signé ce nouveau « code de conduite ».

Les auteurs quittent massivement les agences

Dès le lendemain, sur les comptes twitter d’auteurs célébres, on voit apparaître les fameuses lettres de rupture. Parmi ces noms, figurent Steven DeKnight (Spartacus, Jupiter’s Legacy), Alexi Hawley (Castle, The Rookie) ou bien sûr David Simon (The Wire, The Deuce). Le hashtag #IStandWithTheWGA était le 13 avril dans le top 10 des trending topics. Seulement pour qu’un projet se concrétise, il faut nécessairement passer par un agent, c’est ainsi que cela se passe à Hollywood. Pour palier au manque, la WGA conseille à ses membres de demander de l’aide à leurs avocats et managers pour leurs futurs négociations. Elle ira jusqu’à rédiger un acte autorisant ces derniers à représenter les auteurs pour leur procurer du travail.

Mais la bataille est rude et on se rend coup pour coup. Devant l’exode massif de ses clients (on parle de plusieurs milliers d’auteurs, la guilde possède 13 000 membres), l’ATA réplique. Car la WGA va un peu vite en besogne, ce que n’a pas manqué de pointer l’Association of Talent Agents. En effet, la loi californienne stipule que seuls les agents licenciés sont autorisés à négocier des contrats : « il est interdit d’exercer l’occupation d’une agence artistique sans obtenir au préalable une licence fourni par le commissaire du travail ». Même son de cloche côté Est chez la New York’s General Business. L’ATA n’a donc pas tardé à envoyer formellement une missive via son avocat, Marvin S. Putman, rappelant que l’autorisation offerte par la WGA n’avait rien de légal : « La WGA ne peut déléguer une autorité qu’elle ne possède pas. La WGA comme tout syndicat est habilitée à négocier au nom de ses membres. La WGA doit se conformer à ses obligations en vertu des lois fédérales ». La déclaration indique également : « L’ATA considère que toute négociation illicite inscrit à l’ordre de la WGA est de la concurrence déloyale qui nuit à l’ATA et ses agences membres. En conséquences, nous exigeons l’immédiate rétractation de cette prétendue délégation. L’ATA prendra les actions appropriées si nécessaire contre toute personne s’engageant dans une concurrence déloyale afin de protéger l’intérêt de ses membres ».

Autant dire que cela ne rigole pas beaucoup des deux côtés. Et même côté avocats qui se seraient sentis pousser des ailes et promettre montagne de billets verts en tant que futur négociateurs de contrat. Toutes pratiques illicites reconnues (donc négocier sans posséder de licence) entraîneraient une enquête avec possible radiation du barreau.

Une perturbation dans l'harmonie de la Guilde ?

Alors les positions de la WGA ne prendraient-elles pas en otage ses plus jeunes membres ?

Au sein de la guilde, si l’ambiance générale est à la lutte, on entend néanmoins des avis divergents. C’est le cas de Jon Robin Baitz (The Slap) qui est devenu le premier auteur à s’élever publiquement contre la politique de la WGA. Il rappelle ainsi combien son agent a été l’unique personne à croire suffisamment en lui et quel artisan de sa réussite il est. Baitz accuse la guilde d’avoir « négocié ses préoccupations légitimes d’une manière si belliqueuse, si théâtrale, disproportionnée et sans recul, que, à mon avis, [elle] a trahi les intérêts de ses membres ». Il sera suivi quelques jours plus tard par Brandon Camp (John Doe), Peter Landesman (Seul contre tous) et Phyllis Nagy (Carol)qui écrivent alors à la WGA : « Nous vous écrivons parce que nous sommes partagés. D’un côté, nous sommes d’accord pour dire que le packaging est devenu incontrôlable. De l’autre, nous avons de sérieux doutes quant à la tactique employée par la Guilde pour corriger la situation. La méthode a parfois semblé belliqueuse. Entre temps, le ton des dirigeants envers ses propres membres a semblé menaçant, en particulier vis-à-vis de ceux qui ont choisi de se dissocier de la voie que la Guilde a emprunté ». « Soyons clairs : il ne s’agit pas d’une action collective, ni d’une grève, c’est d’une renégociation contractuelle », a poursuivi le trio. «Vous ne pouvez pas contraindre la solidarité, surtout quand les faits sont obscurs. La dissidence - même la dissidence publique - est notre droit, et le récit selon lequel elle affaiblit la Guilde est un argument autoritaire et antidémocratique que nous rejetons catégoriquement ».

[La Guilde] a trahi les intérêts de ses membres (Jon Robin Baitz)

On entend également que la WGA aurait placé ses membres réfractaires au mouvement devant des comités de discipline, exigeant la confirmation explicite de leur rupture de contrat. Bonjour l’ambiance. Une accusation qui n’a pas manqué de faire réagir la guilde. Son président s’est ainsi exprimé : « La guilde est un syndicat d’auteurs, pas un tribunal. Les membres ont massivement voté (95.3%) en faveur du départ des agences qui n’ont pas signé le nouveau code de conduite. Des milliers de membres ont déjà rompu leur contrat. Notre pouvoir est basé sur la solidarité, pas sur la contrainte ».

Des agences solidaires avec l'ATA

Et côté agence ? Seule Pantheon, faisant partie de l’ATA, a signé le fameux code. Les autres restent bien campées sur leurs positions, estimant être dans leur bon droit. Difficile de leur donner tout à fait tort quand leur pratique dure depuis 43 ans et personne, jusqu’à maintenant, n’avait trouvé à y redire. Un contradiction soulevée lors d’une conférence de presse et à laquelle Anthony Segall a répondu : « il est devenu évident que les efforts pour remédier à l’usage de plus en plus attrayant du packaging au cours des dernières années ont jusqu’à présent échoué ». Une réponse qui a fait réagir la présidente de l’ATA : « cette histoire est ironique étant donné que la guilde a elle-même accepter cette légitimité depuis plus de 43 ans ».

Les membres de la guilde, incluant les plaintifs, ont vu leur salaire stagner, voire baisser au fil des décennies, particulièrement sur les séries packagé par les sociétés d’agents, malgré l’expansion conséquente du marché ces dernières années. (extrait de la plainte déposée par la WGA)

Les négociations sont toujours au point mort. Est ce que les plus modestes agences ne faisant pas parties de l’ATA ont bénéficié de la situation ? Pas pour l’instant, on recense peu de nouvelles inscriptions chez celles qui ont signé le « code de conduite ». Et pour les petites agences, celles faisant parties de l’ATA mais passant après les quatre principales ? CAA, WME, UTA et ICM Partners représentent 94% à 95% du marché. C’est pourquoi la WGA s’attaquent à elles et non à toutes les autres. Et parmi elles, seules trois (CAA, WME et UTA) sont impliqués dans la production. Alors, n’y aurait-il pas moyen de tirer son épingle du jeu en signant le fameux code, sortir de l’ATA et voir arriver des clients en masse ? Et bien non, l’action très offensive de la WGA est vue d’un mauvais oeil, certains y trouvant même une façon à peine déguisée de leur montrer comment faire des affaires. En effet, si le nouveau statu quo imposé par la guilde cherche à protéger ses membres, le côté passage en force avec plainte déposé passe relativement mal, voire pas du tout fair play. De plus, l’extrême transparence et la possibilité d’ingérence imposé par ce « Code de Conduite » aurait tendance à pousser les agences derrière les barricades et continuer la guerre de tranchées.
La WGA dépose officiellement une plainte

A l’heure actuelle, la WGA estime que 92% de ses membres ont rompu leur contrat. De plus, la plainte officiellement déposée semble empêcher toute négociation. Parmi les plaignants, figurent ces scénaristes : Patti Carr, Ashley Gable, Barbara Hall, Deric A. Hughes, Chip JohannessenDavid Simon et Meredith Stiehm. « Les agences recevant des honoraires liés au packaging ne négocient pas au nom de leurs clients avec la même équité que si elles n’étaient payées que par la commission liés à la négociation de leurs contrats ; leurs intérêts financiers dans les sociétés de production les motivent à retenir ou réduire la valeur du montant négocié pour leurs clients » stipule la plainte. Elle ajoute : « Les membres de la guilde, incluant les plaintifs, ont vu leur salaire stagner, voire baisser au fil des décennies, particulièrement sur les séries packagé par les sociétés d’agents, malgré l’expansion conséquente du marché ces dernières années ».

Les dirigeants de la WGA ont plongé de façon inutile ses membres et notre industrie dans une incertitude à long terme. (Karen Stuart, présidente de l'ATA)

Vers une paralysie d'Hollywood ?

Pour la présidente de l’ATA, Karen Stuart, cette situation reste alarmante pour toute l’industrie : « Sachant que cela pourrait prendre des mois, voire des années pour que ce litige soit résolu, les dirigeants de la WGA ont plongé de façon inutile ses membres et notre industrie dans une incertitude à long terme. Alors que le processus général suit son cours, nous sommes fermement convaincus qu'entre-temps, les auteurs ont tout intérêt à être représentés par des agences sous licence ».

Autrement dit, si on sait déjà qui a survécu à Avengers Endgame, si on sait aussi quand se terminera la dernière trilogie Star Wars et qui s’assiéra sur le trône au terme de Game of Thrones, l’issue du combat qui oppose la WGA et l’ATA est bien incertaine et pourrait durer encore longtemps. Reste à savoir maintenant comment Hollywood, à terme, sera impacté par ces tergiversations judiciaires et si l’industrie du spectacle va subir les effets secondaires de possibles temps morts dans la signature de nouveaux projets.

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