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    Le Fils : "La toute-puissance est une illusion"
    Vincent Garnier
    Vincent Garnier
    -Rédacteur en chef
    Cinéphile omnivore, Vincent « Michel » Garnier se nourrit depuis de longues années de tous les cinémas, sans distinction de genres ou de styles. Aux côtés de Yoann « Michel » Sardet, il supervise la Rédac d’AlloCiné et traque les Faux Raccords.

    Drame familial sur un deuil impossible et documentaire sur les Spetsnaz, unité d'élite de l'armée russe, "Le Fils" réalise la prouesse de toucher au coeur le spectateur tout en lui faisant découvrir un univers quasi inconnu.

    Nour Films

    AlloCiné : Que sont les Spetsnaz, l'unité d'élite au coeur du Fils ?

    Alexander Abaturov : Les Spetsnaz rassemblent l’ensemble des forces spéciales russes qui impliquent plusieurs structures très diverses telles que la défense intérieure, le renseignement extérieur - GRU ou le renseignement intérieur - FSB. Les Spetsnaz fonctionnent comme des commandos dans ces différentes structures menant des missions spécifiques. Les premières ont été créées pour intervenir pendant la guerre civile espagnole en 1936. Pour le film j’ai suivi en particulier les forces spéciales des troupes de défense intérieure. Les bérets rouges représentent une distinction supplémentaire au sein des Spetsnatz. C’est une élite. Le béret s’obtient en passant des épreuves. Il est d’abord symbolique, il ne permet pas de grade ou de salaire supplémentaires mais force le respect, transforme les relations avec les officiers et implique une fraternité entre les différents bérets rouges à travers toute la Russie.

    Comment avez-vous conçu le projet ? Avez-vous fait la connaissance de la famille endeuillée avant de vous intéresser aux Spetsnaz ?

    En 2013, mon cousin Dima est mort lors d’une opération Spetsnatz. J’étais loin, je n’ai pas pu assister à l’enterrement et soutenir ma famille. Au téléphone, sans doute pour pour me consoler, ma tante m’a dit : "Maintenant, tu dois faire un film". Je me suis raccroché à cette idée de film en mémoire de mon cousin. C’était finalement la seule chose que je pouvais faire. Sa mort n’était pas due à un accident ou au hasard de la vie mais elle était la conséquence d’une guerre civile qui se nourrit de haine ordinaire entre voisins, le résultat d’une spirale de violence qui a commencé à l’éclatement de l’URSS en 1991.

    Votre film est construit sur un contraste : une famille qui pleure un fils mort en mission (pas à l'entraînement) et le recrutement des Spetsnaz. Vous opposez la fragilité à l'illusion de toute-puissance...

    Dans l’armée la toute-puissance est effectivement une illusion, une image de propagande. Mais sur le terrain j’ai plutôt rencontré des gens à bout de force. La fragilité de ma famille endeuillée se retrouve tout autant, mais sous une autre forme, chez les soldats. C’est l’humain qui m’intéressait chez eux. Je ne les découvrais pas comme des super-héros mais comme des jeunes garçons épuisés. Quand je filmais les exercices, par exemple, j’allais plus volontiers vers ceux en difficulté... Le film s’est construit sur la collision de ces deux mondes que sont la famille et l’armée. Deux mondes qui ne devraient pas se rencontrer mais qui se trouvent réunis autour de la mort. Parfois on me dit que le message du film n’est pas assez clair, que je ne dénonce pas l’armée de façon assez explicite. Pourtant c’est l’effet du cinéma de mettre deux images côte à côte pour créer un troisième sens. Et ce troisième sens est simple : ca ne doit pas arriver.

    La force de votre film sont, en partie, vos personnages. Et en particulier le père du jeune soldat. Il est quasiment muet mais son visage parle pour lui. Savez-vous ce qu'il ressent vraiment ? Vous l'a-t-il dit hors caméra ?

    Je trouve que souvent le silence est plus fort et explicite que les paroles. Les parents de Dima ont perdu leur fils unique, ils vivent avec une douleur permanente qui ne s’apaisera jamais. Il ne leur reste que la fierté et d’essayer de donner du sens à sa mort. Ils ne peuvent pas se permettre de douter, ni a propos des choix de Dima, ni de ceux de l’armée. Ca serait beaucoup trop destructeur pour eux. Avec le temps ils ont fini par accepter le rôle de parents de héros parce que cela maintient aussi Dima dans la mémoire collective. Ils participent ainsi à toutes les commémorations et à toutes les fêtes militaires : le jour de l’armée, la fête des Spetsnaz, le jour des héros, etc.

    La puissance de votre film réside aussi dans sa brièveté. On imagine que vous avez laissé énormément de matériau sur la table de montage.

    J’ai tourné pendant quatre années de façon discontinue, j’avais effectivement pas mal de matériau. Je suis moi-même une personne condensée, comme un ressort et cela se retrouve dans mon cinema. Je voulais un montage très rythmique. Même s’il y en a peu dans mon film, je suis très influencé par la musique. Pour Le fils j’ai pensé à la musique de Miles Davis et j’ai alterné une longue note, qui nous happe, suivie de notes syncopées, destinées à casser le rythme. D’autre part, dans les choix de montage, j’ai décidé par exemple, de garder uniquement les séquences tournées en été, dans l’idée de valoriser la vie. Au regard de ces jeunes soldats, pour la mémoire de Dima, je voulais souligner la fragilité de cette vie.

    Avez-vous eu des difficultés à obtenir l'autorisation de filmer ?

    Ce sont tout d’abord les parents de Dima qui ont initié les démarches auprès des autorités de l’armée. Toute la partie officielle est passée par eux, soutenant l’idée principale que c’était un film à la mémoire de leur fils, ce qui est le cas. Si les officiers avaient leurs propres attentes vis-à-vis du film je n’ai pas pris la peine de les connaître et de les prendre en compte. Le second temps, et le plus important pour moi, était de gagner la confiance des soldats que je suivais. J’ai d’abord été admis en tant que cousin de Dima, leur ancien camarade. Et puis, avec le temps et le quotidien partagé, le cercle s’est élargi à d’autres soldats. Mais le risque que les portes se ferment planait au-dessus de moi pendant tout le tournage. C’était une de mes plus grandes peurs, que je ne puisse pas aboutir ce que j’avais commencé.

    Votre film a-t-il été vu en Russie ? Si oui, quelles réactions a-t-il suscité ?

    Le film a été demandé par différents festivals mais comme le contexte définit bien souvent le message, je voulais qu’il ne soit présenté qu’au « Art Doc Fest » de Moscou, le dernier festival indépendant en Russie encore engagé politiquement et en opposition à Poutine. Là-bas les réactions était divisées avec des lectures parfois très opposées : par exemple une partie du public était en colère, elle ne croyait pas à la possibilité d’un projet indépendant sur l’armée. Pourtant en Russie les relations horizontales priment sur les relations verticales, hiérarchiques. Tout y est interdit mais d’un autre côté tu peux aussi tout faire si tu sais utiliser des moyens parallèles.

    La bande-annonce du Fils :

     

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