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    Share sur OCS : un drame sur fond de violence sexuelle qui "ne cherche pas à faire la morale"
    Par Maximilien Pierrette - Propos recueillis le 10 septembre 2019 à Deauville — 14 sept. 2019 à 12:30
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    Pippa Bianco nous dévoile "Share", son long métrage présenté en Compétition au 45ème Festival du Cinéma Américain de Deauville, et diffusé sur OCS ce samedi 14 septembre.

    HBO / OCS

    En 2015, Pippa Bianco remportait le Premier Prix de la Cinéfondation au Festival de Cannes avec le court métrage Share, et la garantie que son premier long serait lui aussi présenté sur la Croisette. Lequel s'appelle également Share, et s'inscrit dans la même thématique en parlant de violence sexuelle. Après sa projection cannoise de mai dernier, le film concourrait en Compétition à Deauville, où sa réalisatrice l'a évoqué à notre micro, après s'être illustrée grâce à l'épisode 6 de la saison 1 d'Euphoria.

    AlloCiné : Pourquoi avoir voulu donner une version longue à votre court métrage ?
    Pippa Bianco : J'ai d'abord eu l'idée de faire le long métrage. Mais je n'étais pas sûre de pouvoir convaincre quelqu'un de me confier un budget pour ça, donc j'ai faire le court pour commencer à explorer l'histoire et poser les bases d'un long.

    "Share" parle pourtant à tout le monde car son sujet est universel. Vous n'auriez pas dû avoir de mal à lever des fonds.
    C'est vrai, mais c'était il y a quelques années, alors que le monde était un peu différent. J'ai l'impression que les gens pensaient que le court manquait de crédibilité, qu'il était trop difficile à croire d'une certaine manière. Aujourd'hui ça n'est plus un problème, ce qui est triste dans un sens. Et puis je n'étais jamais allée à un festival de courts métrages auparavant, j'avais très peu d'expérience, donc je ne savais pas qui allait me faire confiance les yeux fermés alors que je n'avais rien à proposer.

    Votre prix à la Cinéfondation de Cannes a aussi dû aider, en vous faisant réaliser que le sujet parlait à tout le monde, et pas seulement aux États-Unis.
    Oui, et beaucoup de films auxquels je pensais en faisant celui-ci n'étaient pas américains. Et il se trouve que je vois beaucoup de films qui n'ont rien à voir avec ma vie mais que je trouve captivants. Je m'y sens vraiment connectée sur le plan émotionnel. Même si je ne connais rien du monde dépeint et que je ne peux pas m'identifier à ce qui est montré, si le film est joliment fait et raconté, cela créera un point commun entre tous les êtres humains. C'est à cela que tient une belle mise en scène.

    Mais je ne pense pas que je m'inquiétais de savoir si l'histoire saurait voyager ou non : tant que je faisais mes recherches et que j'étais assez sensible et attentionnée dans ma façon de créer ce personnage et ce monde, les gens peuvent vouloir le voir, que le sujet leur soit familier ou pas. Mais la plupart des films que j'avais en tête n'étaient pas américains. Comme Benny's Video, auquel je pensais beaucoup en faisant celui-ci.

    "Share", c'est un peu ma façon de me demander comment on peut faire cela, et pourquoi cela peut se produire

    Qu'est-ce qui vous a menée vers ce sujet ?
    (elle réfléchit) Bonne question (rires) Une combinaison de plusieurs choses. En matière de cinéma, j'aime les films qui parlent de voyeurisme. Ça me fascine toujours. J'aime aussi les mystères et les films qui interrogent ce que cela signifie que de faire un film. Ça c'est la raison esthétique qui m'a conduite vers ce projet. Et puis c'est une expérience qui m'était familière : beaucoup de jeunes, hommes comme femmes, ont vécu leur propre version de cette histoire, à leur manière. Il serait difficile de trouver un adolescent qui n'a pas connu quelque chose comme ça, qu'il s'agisse de violation ou de transgression. J'ai par exemple connu un garçon, en première année de fac, qui a fait le même type de vidéo d'une fille que celle du film. Les circonstances ne sont pas les mêmes, mais il a fait une vidéo qu'il n'aurait pas dû faire, et l'a faite circuler. Share, c'est un peu ma façon de me demander comment on peut faire cela, et pourquoi cela peut se produire. Mais ça a fait naître encore plus de questions.

    Et le film rappelle que ce genre de situation n'est pas normal, ce que certaines personnes tendent à oublier à une époque où l'on peut tout filmer et photographier.
    Oui, exactement : c'est devenu une habitude avec le temps, et l'on pourrait penser que c'est normal. Mais je pense que la plupart des gens savent où sont les limites et ont des relations intimes saines et enrichissantes, ce qui leur permet de respecter ces limites. Mais vous avez raison, et cette culture de l'image fait que l'on peut trop facilement tomber dans ce genre de situation.

    Cette histoire vous permet aussi de réfléchir sur le pouvoir des images et, par extension, sur vous-même en tant que réalisatrice.
    Oui j'y pense beaucoup, surtout lorsque l'on fait un film où il y a de la violence, sexuelle ou non, dedans. L'un des problèmes avec lesquels je me débats le plus en tant que réalisatrice, c'est le fait que la frontière entre exploitation et critique est très mince. J'ai peur que les gens pensent que je commente quelque chose, que j'y réagis ou que je déconstruit un stéréotype, alors que j'essaye seulement de naviguer dans tout cela. Si vous montrez de la violence, êtes-vous en train de la rendre sensationnelle ou de l'érotiser ? Il faut être prudent avec ce que vous essayez de dire avec la violence, et les outils formels que vous utilisez pour le faire, car nous vivons dans une époque d'imagerie pornographique. Et pas seulement de la pornographie au sens littéral, mais aussi la masse d'images que vous consommez dans les news ou sur les réseaux sociaux. Il est difficile de montrer la violence si vous voulez que les gens soient en empathie avec une victime.

    Denis Guignebourg / Bestimage
    La réalisatrice Pippa Bianco

    Avez-vous dû couper certaines images pendant la post-production ?
    Non, tout était clair pour moi depuis le début. Si vous cherchez à faire un tel film, vous devez être très précis dans votre langage. Dès le scénario, je savais ce que je voulais voir et ne pas voir. Je n'ai pas tourné de scènes de secours. Les producteurs sont parfois plus à l'aise si tu rajoutes telle ou telle image, mais j'aurais refusé. Après, qui sait si j'ai fait le bon choix.

    Ça semble être le cas et, au-delà du conte édifiant, "Share" devient aussi un portrait d'une génération qui rappelle le pilote de "Euphoria", lorsqu'il est dit que s'envoyer des photos dénudées est devenu commun chez les ados d'aujourd'hui pour flirter. Le film se rapproche de cette idée, mais de façon plus sombre.
    Merci, je le prends comme un énorme compliment. Je n'ai effectivement pas cherché à faire un conte moral ou un cours magistral, mais le portrait d'un être humain qui traverse une crise complexe en faisant des choix difficiles. Et j'ai adoré Euphoria. C'est une série que je trouve très stimulante et c'était amusant de travailler dessus. A la fois très proche de mon film sur plusieurs aspects, mais en même temps très différent dans le ton. Sam [Levinson, le créateur d'Euphoria] a raison lorsqu'il parle de cela : un téléphone change complètement la façon d'expérimenter la communication. Ça n'existait pas lorsque nous étions très jeunes, et maintenant vous grandissez en parlant un tout autre langage.

    Pensez-vous que c'est le court métrage "Share" qui vous a permis de réaliser un épisode de "Euphoria" ?
    Il faudrait poser la question à Sam. Mais cela a sans doute dû jouer oui. Sam est une personne adorable et mon premier entretien pour la série a juste consisté à m'asseoir et discuter avec lui de ce qui me parlait dans cette histoire. Il se trouve que j'étais en deuil à l'époque, et Euphoria parle de deuil de plusieurs manières. Il y est beaucoup question de douleur.

    Un téléphone change complètement la façon d'expérimenter la communication

    Avez-vous noté des réactions différentes du public selon les pays dans lesquels le film a été présenté ?
    Je suis très nerveuse quand je suis dans la salle où Share est projeté, et j'ai parfois l'impression que je vais m'évanouir. Mais j'ai trouvé le public français merveilleux. Lorsque nous l'avons montré aux États-Unis, les gens n'étaient pas moins merveilleux, mais ils voulaient savoir le but de l'histoire. J'ai eu beaucoup de questions autour de ce que je voulais dire ou la morale de tout cela. C'est un film qui est compliqué à regarder si vous attendez une réponse manichéenne. Mes films préférés ont un point de vue très clair, une conscience d'eux-mêmes et de leur façon de communiquer, mais ils posent des questions. Pas de manière nulle et provocante, car ils sont conscients que les problèmes les plus intéressants et complexes sont ceux qui ont des solutions difficiles et nuancées. Ils ne cherchent pas à dire ce qui est bien ou mal, ni à faire la morale. Et ce n'est pas ce que les gens attendent de moi lorsque le film est montré en France. Je trouve que la fin est optimiste sur plusieurs aspects, mais beaucoup ne pensent pas la même chose (rires)

    Le film a-t-il créé des espaces de discussion, pour favoriser le partage entre les spectateurs, en accord avec le titre ?
    Ce serait mon rêve. Mais je ne sais pas comment les gens interagissent avec le film. Je suis consciente du fait que, parmi le public de chaque séance, il y a un homme ou une femme qui a vécu quelque chose de semblable. Et j'insiste sur le fait qu'il s'agisse aussi bien d'hommes que femmes, car on a tendance à oublier que cela arrive aussi aux hommes, enfants et adultes. Tout le monde peut subir ce type de violence. C'est une vraie leçon d'humilité, pour moi, que de savoir que des gens qui ont vécu cela regardent mon film et partagent leur expérience ensuite. Ce sont eux qui comptent le plus pour moi, et ce sont les conversations que je cherche le plus à avoir.

    "Share" est visible sur OCS :

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