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    Atlantique : rencontre avec Mati Diop, Grand Prix de Cannes 2019
    Par Maximilien Pierrette - Propos recueillis le 16 mai 2019 à Cannes — 2 oct. 2019 à 05:40
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    Première réalisatrice noire de l'Histoire du Festival de Cannes à présenter un film en Compétition, Mati Diop a remporté le Grand Prix avec "Atlantique", drame qui mêle observation documentaire et fantastique. Rencontre.

    Norbert Scanella / Panoramic / Bestimage

    Débuts cannois réussis pour Mati Diop : la réalisatrice a remporté le Grand Prix du 72ème Festival de Cannes grâce à Atlantique, après avoir été la vedette d'une séance historique lorsqu'elle est officiellement devenue la première femme noire à présenter un film en Compétition. Et c'est à l'issue de cette projection forte en émotion, alors qu'il n'était pas encore question de trophée sur la Croisette, que nous avons rencontré celle qui avait signé un court documentaire intitulé Atlantiques en 2009.

    AlloCiné : Aviez-vous en tête ce symbole que représentait votre présence dans la Compétition du Festival de Cannes ?
    Mati Diop : Ça n'est pas une chose à laquelle je pense tous les jours. Je suis évidemment très consciente du symbole et de la dimension inédite de tout ça. J'y pense à la fois beaucoup et pas du tout : quand j'ai appris que le film allait en Compétition, j'étais encore en train de le fabriquer car j'étais en pré-mixage. Le cinéma c'est une chose très concrète, c'est très loin du monde des contes de fées. C'est un travail extrêmement prenant, difficile. Ce que représente ce symbole, quelque part, ça ne m'appartient pas. J'en suis consciente et très heureuse. Si je peux, au moins pour les personnes qui seront sensibles à mon film, représenter, aussi bien du côté féminin que de mes origines africaines, une figure qui est là, tant mieux. Mais je n'y pense pas tous les jours.

    "Atlantique" est en Compétition aux côtés des "Misérables" qui, selon une spectatrice que nous avons interrogée, "représente l'évolution de la société métissée dans laquelle nous vivons". Et on le sentiment que "Atlantique" va dans le même sens et participe à cette évolution.
    Quand j'ai su que Ladj Ly était en Compétition avec moi, je me suis sentie moins seule. Il est français d'origine malienne, moi française d'origine sénégalaise, et il a raconté son histoire ici en France, et moi à Dakar, mais il est évident que l'on fait partie d'une génération métissée traversée par deux cultures et en dialogue avec ces deux-là, et particulièrement sensible aux rapports de la France avec ses anciens pays colonisés. C'est sûr que ce sont des choses qui nous travaillent, qui ne peuvent que nous travailler et nous préoccuper. Et je suis vraiment contente que mon film ne soit pas le seul à incarner cela ici.

    Si je peux, au moins pour les personnes qui seront sensibles à mon film, représenter, aussi bien du côté féminin que de mes origines africaines, une figure qui est là, tant mieux

    Vos films ont aussi la justesse du regard qu'ils portent sur une société : celle du Sénégal et de Dakar dans le cas de "Atlantique".
    Pour moi, l'un des enjeux les plus importants de ce film, c'était que la societé sénégalaise se retrouve dedans. On s'en fiche de savoir ce que j'observe là-bas : si les Sénégalais ne se retrouvent pas dans ce dont je parle, ce serait complètement caduc. Ça n'aurait aucune valeur. Et pour moi c'était très important que mes observations soient en phase avec la société sénégalaise que j'observe, que j'expérimente, que je vis, les rencontres que je fais, les amitiés que je tisse et le travail que je produis là-bas. Le fait d'avoir construit un rapport au Sénégal basé sur une certaine distance au lieu m'a peut-être permis de d'y voir plus clair.

    Pourquoi avoir choisi de reprendre le titre de votre court métrage documentaire, "Atlantiques", à une lettre près ?
    Ça n'est pas tant que j'ai choisi de le reprendre. Je me suis rendu compte que c'est celui qui parlait le mieux du film. Et c'est un prolongement du court métrage, déjà. C'est le contrechamp. Atlantiques, c'était l'histoire d'un jeune homme qui racontait à ses amis sa traversée, le voyage en mer de Dakar jusqu'en Espagne qu'il a effectué clandestinement. On y voyait d'ailleurs une fille, qui ne parle pas, et c'est cette fille dont j'ai en envie de raconter l'histoire. Et c'est Atlantique, le long métrage.

    Mais il perd le "s" du court métrage. Parce que vous êtes majoritairement focalisée sur une seule personne ?
    Je ne pouvais pas donner le même titre exact aux deux. Et j'aimais bien l'idée qu'un film très court porte un "s", et que le long soit au singulier. Et appeler le film Atlantique, c'est aussi une façon de lui donner le nom de l'un des personnages centraux. Car le premier personnage du film, je pense, c'est l'océan.

    Qui est à la fois une frontière et un horizon, une perspective d'évasion.
    Absolument.

    Atlantique EXTRAIT VO "L'océan"

    Vous parliez de prolongement, mais le long métrage est aussi le miroir du court, qui est documentaire là où "Atlantique" est une fiction avec des éléments de fantastique. À quel moment de l'écriture cet aspect s'est-il immiscé pour accompagner les côtés romantique et politique ?
    Pour moi le court métrage n'est pas qu'un simple documentaire. À l'intérieur même du récit du jeune homme que j'ai interrogé ce soir-là, coexistaient déjà la réalité de son expérience et son voyage en mer ainsi qu'une dimension fantastique. Il a dit qu'il avait vu des hommes se jeter par-dessus bord et se transformer en poissons, et me disait que même s'il était en train de me parler, devant ma caméra, il était en réalité déjà mort. Et c'est peut-être aussi parce que la langue wolof [parlée au Sénégal et en Mauritanie, ndlr] porte en elle une dimension poétique que le langage porte en lui cette culture où réel et surnaturel sont mêlés. Cela fait aussi partie de ma culture. Et ce mariage entre documentaire et fiction n'est pas plus une démarche cinématographique qu'une démarche qui provient d'une culture africaine : c'est un langage à part entière, et c'est ici que l'on a tendance à séparer les choses.

    Surtout que l'on se rend compte que le genre investit beaucoup de films aujourd'hui, ne serait-ce que dans cette sélection cannoise ("Bacurau", "Zombi Child"...). Et on a l'impression que les auteurs s'appuient beaucoup plus sur le fantastique, qui est parfois plus efficace évoquer le réel.
    C'est le propre du fantastique : c'est vraiment un miroir. Mais, en ce qui me concerne, ça n'est pas un choix cinéphilique venu de l'extérieur. C'est quelque chose d'inhérent à la réalité que j'ai observée.

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    Commentaires
    • Kao-BB
      Déclarer un film pour gauchistes à chaque fois que le réalisateur, l'acteur et/ou le personnage est noir/maghrébin/homosexuel, c'est un réflexe de Pavlov, non ?
    • -Nomade-
      *plante un panneau*Don't feed
    • thieum2000
      T'as quelque chose à prouver ? Regarde, le public t'applaudit.
    • Ryo H
      Bien sur que le communautarisme a une fonction protectionniste et qu'il est né le plus souvent par obligation. Mais justement, dans une société ou les dites communautés veulent être traité comme tout un chacun, se réfugier dans une communauté est contre productif. Tu ne peux pas a la fois vouloir être considéré comme un individu lambda et en même temps affirmer tes différences lié a un statu particulier. On a deux idées antinomiques.La réalité derrière ça, c'est de vouloir profiter du statu de communauté, et de ses bénéfices, et celui d'individu commun. Avoir le beurre et l'argent du beurre. Tu sais, comme cette enfant trop malade pour aller a l'école, mais pas assez pour sortir avec ses copains.C'est bien ça le problème en fait, capitaliser sur les mouvements politiques et civique dans un intérêt purement individualiste. Et ça concerne toutes les strates de la société.Le pire étant que toutes ces normes là sont importés des USA, alors que l'environnement y est totalement différent. C'est le problème de la mondialisation de l'information du a internet. On ne fait que traduire de l'anglais ce qui devrait être adapté pour répondre aux réalité sociale de chaque pays. Hors qui véhicule ce genre de messages? Souvent des gens, très jeunes, qui donc n'ont ni le recul, ni même l'expérience et traitent de sujets qu'ils ne connaissent pas. Ils régurgitent des discours pré-établis, et ça les rend d'autant plus vindicatif que leur comparaison est souvent un monde idéalisé car fictionnel. Ils n'ont pas de notions du réel.
    • -Nomade-
      Ben... Quand une catégorie est attaquée en tant que telle, elle se redéfinit fatalement par rapport à cette attaque.Ce que tu dis est parfaitement vrai, mais on peut aussi faire remarquer que, si les noirs ou les juifs ne s'étaient pas défendu, en tant que tels, parce qu'attaqués en tant que tels, ils s'assiéraient toujours sur des sièges séparés dans les autobus etc.Le cas des noirs, par exemple, est assez parlant : le racisme anti-noir est arrivé assez tardivement, et bien parce que les blancs ont commencé un jour à les considérer comme différents.Les homosexuel(le)s sont un peu dans le même cas : ils ne se définissaient pas comme communauté à l'origine. C'est parce qu'ils ont été attaqués en tant que tels qu'ils ont fini par se solidariser.Le clivage vient-il de la menace, ou la menace du clivage ? Difficile de dire qui a commencé, mais dans tous les cas il est difficile de nier que, sans ces combats sociétaux, ces catégories malgré elles seraient bien mal loties...
    • Ryo H
      Sauf que les dites catégories, elles existent déjà depuis longtemps. Et c'est justement la création des dites catégories qui a servi a leur discrimination. C'est en qualifiant les juifs de juifs (sous entendu de non allemands), ou les noirs de noirs (donc de non blanc) que ça a permis la Shoah ou l'esclavage. On catégorise justement pour séparer. Pas pour mélanger (c'est un peu d'ailleurs la base de la classification, notamment la taxonomie, qui fonctionne par soustraction et non par addition, on regarde ce qui différencie les individus pour les mettre dans des cases différentes).Il ne s'agit pas d'ignorer les différence par déni mais de ne plus se focaliser la dessus. Quand un réalisateur se voit attribuer un visage sous forme de sexe ou de couleur de peau, c'est un problème. Quand je vais voir le film d'un réal que j'aime, c'est pour son travail, pas pour son identité. Je me fiche de savoir qu'il soit chinois, vert, asexuel, nain ou avec trois testicules. Et ça devrait être le cas de tout le monde.
    • -Nomade-
      Oui et non... Je serais plutôt d'accord avec toi (notamment sur la manie énervante de créer des catégories, ce qui y enferme les gens), seulement tout combat pour la reconnaissance d'un droit, d'une discrimination, etc... passe nécessairement par l'affirmation de la catégorie concernée.Personne n'a jamais prétendu que ce serait simple à mener, comme combat.En revanche, catégoriser les gens malgré eux, c'est effectivement une tendance très actuelle (et particulièrement aux USA), et une pente très glissante, c'est clair.
    • -Nomade-
      Faut savoir expliquer avec précision aux esprits simples.
    • Ryo H
      Par contre, l'évoquer comme première femme noire c'est stupide, c'est finalement la réduire a son sexe et sa couleur de peau et donc faire... Du racisme et du sexisme. Voilà toute l'ironie. J'aime beaucoup d'ailleurs le réalisateur Steve Macqueen qui déteste quand on cherche a le réduire a sa couleur de peau quand on veut parler de son cinéma, ou pareil avec Dolan et son homosexualité (qui déteste être marqué comme représentant du cinéma LGBT).On ne combat pas les inégalité et les discriminations en créant des catégories communautarisante. C'est tout le contraire même, on y participe activement.
    • thieum2000
      J'ai écris un seul mot avant ton pâté. T'es sûr que c'est chez moi que ça se retourne ?
    • -Nomade-
      Heu : c'est l'idée, hein, de proposer des films à cette compétition qui ne sont pas encore vus (ni, la plupart du temps, tout à fait finis...).Et, pour le fait que cette réalisatrice a été la première noire à y présenter un film, c'est plutôt statistics, que j'aurais écrit...Puis bon, si ça te retourne à ce point, c'est ton problème à toi, pas à elle ni au festival.
    • thieum2000
      quand j'ai appris que le film allait en Compétition, j'étais encore en train de le fabriquer-> Première réalisatrice noire de l'Histoire du Festival de Cannes à présenter un film en CompétitionPolitics.
    • Hunnam29
      Hahaha cette violence. Chaque fois que tu commentes quelque chose sur le site, c'est pour parler des impôts toi. Ah tiens on peut mettre des votes contre. Hop, c'est cadeau.
    • lgjean
      Un film uniquement pour gauchistes, le tout subventionné avec vos impôts.
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