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    Les Reines de la nuit : dans l'intimité des transformistes [INTERVIEW]
    Par Octavie Delaunay — 4 déc. 2019 à 10:00
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    En salles depuis aujourd'hui, Les Reines de la nuit de Christiane Spièro se penche sur l’univers parfois désenchanté dans lequel évoluent les artistes-transformistes. Pour AlloCiné, la réalisatrice revient sur la genèse de son projet.

    Pour son premier documentaire, Christiane Spièro lève le voile sur les spectacles de transformistes. Eva Carlton, Galipette, Golda, Lulubelle, Pétunia, Framboise…, des noms souvent farfelus pour des papillons de nuit attirés par tout ce qui brille. Mais qui se cachent sous leurs traits ? Nous avons recueilli le témoignage bienveillant de la cinéaste partie à la rencontre d'hommes pour qui se métamorphoser en femme a été une révélation autant qu'une solution.

    AlloCiné : Quel a été le point de départ du film ?

    Christiane Spièro : Ma rencontre avec le transformisme a eu lieu, il y a vingt ans à Lille. Je tournais un film de fiction. Un soir, nous sommes allés avec les comédiens aux " Folies de Paris ", un cabaret de transformistes, qui faisait beaucoup parler de lui à l’époque. J’ai été fortement impressionnée par le bonheur que ces artistes s’autorisaient sur scène, mais aussi par les sentiments mêlés que je ressentais : du plaisir, du désir, du malaise…et de l’envie. Ils étaient libres. Libres d’être ce qu’ils voulaient être. Le temps a passé et j’avais toujours dans un coin de ma tête d’en faire un jour quelque chose. Œuvre de fiction ? Documentaire ? Il y a 5 ans, j’ai commencé à pousser la porte des cabarets transformistes et à chercher à en savoir plus. J’ai rencontré les artistes, ils m’ont parlé longuement sans filtre. Leur milieu d’origine, leur histoire, leur parcours étaient très différents, mais pour tous, le transformisme avait été une révélation et une solution. Je n’ai pas rencontré un transformiste qui faisait ce métier par hasard ou faute de mieux. J’ai rencontré des hommes qui ont tout lâché pour devenir artistes et quand je dis tout, le prix à payer est souvent très lourd ! À partir de là, je savais que je me battrai pour faire connaître leur parole.

    Pourquoi avoir opté pour un long métrage documentaire ?

    Je viens de la télévision où j’écris et je réalise des fictions depuis 35 ans. Ce film est à la fois, mon premier documentaire et ma première œuvre de cinéma, donc en bonne logique, j’aurais dû me diriger vers un documentaire de télévision. Les producteurs avec qui j’ai l’habitude de travailler me proposaient de m’accompagner pour en faire un documentaire télévisuel. Mais moi, je voulais tout d’abord que ce soit un long métrage, car je savais que le sujet était trop riche pour un 52 minutes. Je souhaitais que le film ait une lisibilité plus grande, qu’une diffusion à 23 heures, et vu le sujet et les interdictions qu’il aurait suscitées, à coup sûr, j’aurais eu une diffusion tardive. Je voulais m’éloigner de la variété, c’est-à-dire d’un montage alternant les propos d’artistes, et les extraits de chanson. Je voulais creuser, au fil des interviews, le mystère qui préside au choix d’être transformiste, donc être avec eux dans une vérité crue. Et enfin, je voulais avoir la liberté de faire le film que je ressentais, ce que la télévision ne vous donne jamais. Il y a au cinéma, un respect des producteurs et des distributeurs envers l’auteur que je peux confirmer et qui est un bien précieux pour pouvoir s’exprimer. Je ne sais pas si c’est toujours le cas, ou si j’ai eu de la chance, mais j'ai fait le film que je voulais. Au départ, il y avait toutes mes envies et mon entêtement, mais rien n’avançait. Et puis grâce à un ami, j’ai rencontré mon distributeur, Zelig Films, qui a été intéressé par le projet et m’a fait une lettre dans ce sens. Ça m’a renforcée dans mon désir de tenir bon et que ce documentaire puisse être un film cinéma. J’ai été voir Jean-François Boyer, qui a aimé le projet, mais lui aussi est un producteur de télévision - sauf qu’il m’a fait connaître Saga Blanchard, la productrice de Midori Films - et qu’il a décidé, pour que le projet voit le jour au cinéma, de le co-financer personnellement. Il dit très joliment " À 60 ans, j’ai décidé de ne pas m’offrir une Rolex, j’ai préféré assister à mon premier spectacle transformiste à l’Artishow ! Une façon comme une autre de ne pas être catalogué comme un vieux con réac' ".

    Comment avez-vous pensé la distinction homme/femme dans votre écriture et dans le montage ?

    Je ne l’ai pas pensée, elle s’est imposée à moi. Et cela, depuis le fameux cabaret de Lille, où après le spectacle, les transformistes sont venus à notre table. Il y avait des jeunes, des vieux, des beaux, des laids, des transformistes qui étaient redevenus hommes après le spectacle, si ce n’est les traces de maquillage qu’ils portaient encore sur leur visage, il y avait des féminines, des androgynes, des un petit peu opérés, des transgenres, des transsexuelles. Et tout ce microcosme en apparence hétéroclite, formait une communauté étroite de " sœurs ", en quête de leur féminité. Lorsque j’ai débuté mes rencontres avec les transformistes, il y a cinq ans, et ma connaissance de ce milieu, j’ai approfondi la multiplicité des catégories dans la relation homme/femme. Cette ambivalence existe chez chacun de nous à un plus ou moins faible degré. Chez les artistes, libérer la femme en eux est vital. Pour certains, la catharsis s’opère pendant le spectacle et est suffisante. Pour d’autres, la femme les envahit, au point où ils cohabitent à deux dans le même corps. L’homme étant au service de la femme-créature pour qui rien n’est trop beau, rien n’est trop cher.

    Zelig Films Distribution
    Morian alias Romain Brau

    La parole autour de la transidentité se libère. Transformiste n'insinue pas forcément transgenre. Quel discours vouliez-vous mettre en avant sur ces deux sujets ?

    J’ai voulu rendre compte de ce que j’ai appris en les fréquentant. Je me suis fondue parmi eux, je voulais que ce film soit leur parole rien que leur parole. Mon travail a résidé avant tout dans une longue réflexion du panel que j’allais choisir pour rendre compte de toutes leurs différences. Chez les transformistes, il y a des garçons qui se travestissent, le temps d’un spectacle, et qui ainsi satisfont leur féminité et ça leur suffit. Il y a des féminines qui restent en femmes après le spectacle pour séduire. Il y a des transformistes qui co-existent à deux dans un même corps, l’homme et sa créature féminine. Souvent l’homme est timide, effacé et son avatar féminin ose tout ! Mais il séduit sans coucher, son double doit rester pur. Il est l’image de la maman, de la poupée avec laquelle on jouait enfant. Il y a ceux qui ont été tellement séduit par leur créature qu’ils se sont fait un peu opérer mais ont reculé devant l’aboutissement, parce qu’ils tenaient à leur sexe, ou ont eu peur selon. Et il y a ceux qui se seraient suicidé ou autocastré s’ils n’étaient pas devenu transsexuelles. À tous, j’ai posé les mêmes questions et je creusais l’interview selon leurs réponses et leur degré d’implication. J’espère que l’on comprend, si c’était encore nécessaire, qu’on ne choisit pas sa sexualité. Comme dit un des transformistes dans le film : " Je n’ai pas découvert mon homosexualité, j’ai découvert ma sexualité ". À partir de là, chacun cherche sa solution, pour vivre mieux, que nous soyons homos ou hétéros. Pour moi, les transformistes sont une leçon de vie, car même si c’était induit, s’ils n’avaient pas le choix, ils ont eu le courage d’être ce qu’ils devaient être. Tant de gens vivent frustrés et mal dans leur corps, n’osant pas assumer leur sexualité. Il y a parmi mon panel d’artistes, Morian qui dit qu’au bout d’un moment la frontière entre être un homme ou une femme ne l’intéressait pas du tout. Il est un androgyne parfait. Et la liberté qu’il a avec son corps est fascinante, chez lui, rien n’est impudique. 

    Les termes " inaccessible ", " désir ", " spectacle ", " lumière " - " solitude " aussi – reviennent beaucoup dans la bouche de vos témoins. Les transformistes ne sont-ils pas les héritiers des stars de l'âge d'or d'Hollywood ?

    Oui, le prix à payer est très lourd, il implique l’exclusion, la solitude, ils vivent en clan de " reusses " ou " sœurs ". Les comparer aux stars d’Hollywood, je ne sais pas, même si cette comparaison leur ferait très plaisir ! La plupart sont des fous de cinéma, de cette époque hollywoodienne où les femmes étaient sublimées. Ils aiment avant tout les stars. Et beaucoup d'ailleurs sont des icônes gays, ces femmes superbes, inaccessibles, Marilyn Monroe, Marlène Dietrich, Elisabeth Taylor… Les transformistes rêvent depuis l’enfance de parfums, de bijoux, de robes en sequins, de paillettes, de boas. Mais la réalité est moins rose, je n’ai pas rencontré un transformiste qui se soit enrichi et leurs demeures hollywoodiennes sont très modestes, même si leurs rêves sont démesurés. Car ils rêvent beaucoup, ils se photographient tout le temps, ils se regardent dans le miroir sans cesse, mais y voient-ils leurs rêves ou eux-mêmes ?

    Propos recueillis à Paris, le 25 novembre 2019.

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