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    Filles de joie, un drame social sur la prostitution : "J'ai eu envie d'aller au-delà des fantasmes"
    Par Laurent Schenck, propos recueillis le 15 juin 2020 — 22 juin 2020 à 10:00
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    "Filles de joie", drame sur la prostitution emmené par Sara Forestier, Noémie Lvovsky et Annabelle Lengronne, sort aujourd'hui en salles. Pour l'occasion, rencontre avec Anne Paulicevich et Frédéric Fonteyne, ses réalisateurs.

    Filles de joie Bande-annonce VF

    L'histoire de Filles de joie : Axelle, Dominique et Conso partagent un secret. Elles mènent une double vie. Elles se retrouvent tous les matins sur le parking de la cité pour prendre la route et aller travailler de l’autre côté de la frontière. Là, elles deviennent Athéna, Circé et Héra dans une maison close. Filles de joie, héroïnes du quotidien, chacune se bat pour sa famille, pour garder sa dignité. Mais quand la vie de l’une est en danger, elles s’unissent pour faire face à l’adversité.

    Versus production - Les Films du Poisson
    Sara Forestier et Noémie Lvovsky

    AlloCiné : Comment est né ce projet traitant d'un sujet aussi grave qu'intéressant : ces femmes en situation précaire du nord de la France se prostituant en Belgique ?  

    Anne Paulicevich : Mettre une petite fille au monde m’a bouleversée. Je faisais entrer dans ce monde hostile aux femmes, une nouvelle femme. Et j’étais consciente de tous les dangers. Parallèlement autour de moi je voyais mes amies, femmes seules avec enfant, se battre avec la précarité, n’abandonnant jamais. Par dignité, pour elles-mêmes et pour leurs enfants. Je voulais parler des femmes et de leur héroïsme, celui parfois peu visible, parce qu’elles n’ont pas besoin d’en faire étalage.

    Un jour, j’ai lu un article sur ces femmes qui traversent la frontière entre la France et la Belgique pour se prostituer. Qui mènent une double vie. Une vie cachée. Qui se prostituent parce qu’elles n’ont pas trouvé un autre moyen pour arrondir les fins de mois et poser un pot de nutella sur la table pour le petit-déjeuner. La prostitution, comme je pense pour la plupart des gens, était pour moi un fantasme, c’est-à-dire quelque chose que l’on ne connait pas ou que par des clichés. J’ai eu envie d’aller au-delà des fantasmes. J’ai eu envie de raconter des histoires de femmes avant de raconter des histoires de prostituées.

    Je voulais parler des femmes et de leur héroïsme, celui parfois peu visible, parce qu’elles n’ont pas besoin d’en faire étalage.

    AlloCiné : Le film semble très réaliste : comment vous êtes-vous documentés sur le sujet ?

    Anne Paulicevich : Comme je le disais j’ai écrit des histoires de femmes. Mais ces femmes avaient comme métier celui de travailleuses du sexe. Et il me paraissait indécent d’aller plus loin dans le processus sans les rencontrer. Je n’ai pas été prostituée, je n’étais jamais rentrée dans une maison close. Et comme je le disais je ne voulais pas me cantonner dans des clichés. J’ai donc fait un travail d’"investigation", même si je n’aime pas ce mot. Non, je dirais plutôt, j’ai été à leur rencontre. Cela n’a pas tout de suite été évident de rentrer dans ce milieu. Mais un jour j’ai trouvé la porte d’entrée. J’ai rencontré des femmes à qui j’ai expliqué le projet et qui ont accepté d’y participer.

    Pendant 9 mois, j’ai été deux à trois fois par semaine dans une maison close à la frontière. Je suis restée avec les femmes dans le salon où elles attendent et où ne rentre aucun homme. Avec elles, j’ai attendu. Je n’ai jamais pris de notes, ou filmé. C’était dans l’intimité, dans cet endroit hors du monde qui est le "salon des filles". Elles m’ont dit des choses qu’elles ne peuvent dire à personne, puisqu’elles mènent des doubles vies, mais là, elles savaient qu’elles pouvaient parler, elles avaient envie de raconter, pour qu’enfin on parle d’elles. Et elles savaient que la fiction les protégerait.

    Versus production - Les Films du Poisson
    Annabelle Lengronne

    AlloCiné : Compte tenu de la gravité du sujet et de la crudité de certaines scènes, comment le tournage de Filles de joie s'est-il déroulé ? 

    Frédéric Fonteyne : C’était un tournage très intense et chargé émotionnellement. Nous avons tourné de manière très rapide, en laissant à la fois de la place à une forme de liberté et d’improvisation, tout en revenant au texte, lui-même inspiré par les rencontres qu’Anne avait faites avec les femmes. Chaque jour il fallait se permettre de chercher pour trouver la tonalité juste, de la colère à la violence, en passant par une forme de légèreté et de déni. Les actrices ont dû traverser une palette d’émotions extrêmement paradoxales.

    Anne Paulicevich : La crudité que l’on peut ressentir dans le film fait partie du quotidien de ces femmes. Nous n’avons pas cherché à être cru. La crudité des mots ou la crudité des situations font partie de leurs vies, de la vie. Comme l’humour qui est aussi très présent, car s’il y a bien une chose qui nous a guidés tout du long, c’était la dignité de ces femmes et leur lumière, leur puissance de vie.

    AlloCiné : Filles de joie comporte-t-il une visée politique ?

    Frédéric Fonteyne : Une visée politique ? Oui, bien sûr. A partir du moment où l’on choisit de tourner une histoire qui se passe dans un endroit que personne ne veut voir. A partir du moment où nous disons que les femmes qui exercent cette profession, sont des femmes "comme tout le monde", bien sûr c’est politique.

    Anne Paulicevich : C’est politique de les mettre dans la lumière, de leur donner la parole, de leur donner le premier rôle. Aux prostituées, et aussi aux femmes, tout simplement. C’est politique de parler de dignité et de solidarité.

    Pendant 9 mois, j’ai été deux à trois fois par semaine dans une maison close à la frontière. Je suis restée avec les femmes dans le salon où elles attendent et où ne rentre aucun homme.

    AlloCiné : Quel sens avez-vous voulu donner au titre du long métrage ?  

    Anne Paulicevich : Filles de joie est le nom qu’ont donné les hommes à ces femmes chez qui ils viennent chercher du plaisir, du réconfort, du "divertissement", sans jamais se poser la question de ce qu’il y a derrière. Nous avons rencontré la joie et la lumière chez les femmes qui nous ont inspiré, mais pas que… Filles de joie invite à aller voir de l’autre côté.

    AlloCiné : Quels ont été vos partis pris esthétiques (style de mise en scène, image, etc.) ? Aviez-vous des références, cinématographiques ou autres, au moment de la conception du film ?

    Anne Paulicevich : Comme à l’écriture du scénario, la construction du film s’est faite avec des allers-retours permanents entre la fiction et le réel. Chaque cheffe de poste (nos cheffes de postes étaient des femmes), chaque actrice a rencontré ces femmes qui avaient inspiré le scénario. Parallèlement, nous avons fait un énorme travail de recherche photographique, nous nous sommes créé un imaginaire, un imagier commun. Notre obsession à tous, que ce soit dans les costumes, les décors, le découpage, l’image était de chercher la vérité et de raconter cette vérité du réel en passant par la fiction.

    Frédéric Fonteyne : Je suis inspiré par ceux qui font des films, mais surtout par la forme qu’ils ont trouvée, particulière à chacun de leur film. Nous avons juste travaillé à trouver l’image juste du film.

    AlloCiné : Avez-vous des projets à venir ?

    Anne Paulicevich : Nous avons un projet en cours de développement. Cette fois-ci il n’y a que des hommes…

    Filles de joie
    Filles de joie
    Sortie le 22 juin 2020 | 1h 31min
    De Frédéric Fonteyne, Anne Paulicevich
    Avec Sara Forestier, Noémie Lvovsky, Annabelle Lengronne, Nicolas Cazalé, Jonas Bloquet
    Presse
    3,1
    Spectateurs
    2,6
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