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Alfonso Cuarón : fascination pour la figure de la mère, passion de la forme... les obsessions du cinéaste mexicain décryptées
Par Léa Bodin — 12 déc. 2018 à 12:00
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De "La Petite princesse" à "Roma", le cinéma du réalisteur mexicain Alfonso Cuarón paraît au premier contact insaisissable. Au travers des obsessions du cinéaste, tentative de décryptage.

Alfonso Cuarón et ses deux Oscars pour Gravity
1. Alfonso Cuarón et ses deux Oscars pour Gravity +

De La Petite princesse à Roma, le cinéma du réalisateur mexicain Alfonso Cuarón paraît au premier abord, au premier contact, insaisissable. En huit longs métrages, il a construit une oeuvre pourtant cohérente, dont les films très différents dialoguent les uns avec les autres. Le cinéaste oscarisé le dit lui-même : "Je ne fais des films que pour apprendre pour le prochain, dans cette mesure je pourrai être fier de tous mes films car j'ai appris à chaque fois." Et cela se voit. 

Le Mexique et Hollywood

Avant toute chose, on observe que la carrière d'Alfonso Cuarón est marquée par des allers-retours entre le Mexique, où il est né et où il a grandi, et Hollywood, qui l'a révélé. Après son premier long métrage Solo con tu pareja, Sydney Pollack, impressionné par son film, lui propose de réaliser un épisode de Fallen Angels. Peu après, la Warner lui confie la réalisation de La Petite princesse, adapté du roman du même nom et déjà porté à l'écran - avec Mary Pickford et Shirley Temple dans le rôle de la "princesse Sarah" - qui l'amène aux Oscars. Son film suivant, De Grandes espérances, est un échec à la suite duquel il décide de revenir sur ses terres natales pour tourner Y tu mamá también

"Le danger, expliquera-t-il, c'est de considérer Hollywood comme une sorte de Graal, qui serait la destination ultime de tous les réalisateurs, qui devraient, pour y accéder, éroder leur propre langage pour se couler dans le moule. Je porte moi-même cette culpablité, puisque c'est quelque chose que j'ai vécu. J'ai recherché cette chimère, j'ai essayé de m'adapter à ce que je croyais qu'Hollywood attendait de moi et j'y ai perdu ma voix. Mon retour au Mexique pour Y tu mamá también m'a permis de retrouver ma voix, en changeant ma relation à Hollywood. J'y mettais à profit les outils dont j'avais appris le maniement à Hollywood pour faire mon propre film dans mon pays."

Fort de la réussite de ce film mexicain, il est choisi, sur une suggestion de J.K.Rowling en personne, pour réaliser le troisième volet des aventures de Harry Potter - l'un des plus sombres de la saga et certainement le plus réussi. Il réalise encore deux films à Hollywood, Les Fils de l'homme et Gravity (qui lui apporte la consécration) avant de revenir au Mexique pour tourner un film sur son enfance et la femme qui s'occupait de lui alors, Roma. 

Le coming of age

Parmi les motifs qui reviennent comme un leitmotiv dans la filmographie de Cuarón, le coming of age, que l'on pourrait traduire par récit initiatique, raconte le passage d'un âge de la vie à l'autre. "Un cinéaste ne peut pas faire un film qui ne soit pas personnel. Il s'agit de trouver un enjeu personnel à l'intérieur d'un projet, à moins d'être quelqu'un qui ne fait qu'exécuter des commandes, commentait le cinéaste au sujet de son Harry Potter. De la même façon que Y tu mamá también était un film sur un récit d'apprentissage et sur le passage de l'adolescence à l'âge adulte, Harry Potter quant à lui parle du passage de l'enfance à l'adolescence."

Le passage, douloureux, violent parfois, d'un âge à l'autre, parsème l'oeuvre du réalisateur, ici et là, de Solo con tu pareja à Roma en passant par Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban. Et la manifestation la plus criante du coming of age n'est-elle pas le deuil ? L'acceptation de la mort ? En cela, Gravity et le parcours allégorique du personnage de Sandra Bullock s'y intègrent pleinement. Le voyage intime de Cleo dans Roma, qui croise celui de Sofia et de ses enfants en réaction au départ du père, résonne tout autant avec la question de la transition. 

La mère, objet de fascination

Il est une autre image que l'on retrouve dans les films d'Alfonso Cuarón, poussée à son paroxysme dans Les Fils de l'homme et dans Roma, c'est la figure de la mère, véritable objet de fascination pour le cinéaste mexicain. Au-delà, même, la représentation souvent allégorique de la mère, le recours au symbole religieux et à la recréation de la pietà, relève de l'obsession chez Cuarón

Si c'est une image omniprésente (même dans son absence - Harry Potter et Sarah, la petite princesse, sont orphelins de mère, mais s'y substituent par ailleurs des figures matriarcales moins angéliques), se dégage de la filmographie de Cuarón une trilogie de la mère, constituée de ses trois derniers films : Les Fils de l'homme, Gravity et Roma. Dans le premier, la femme enceinte - allégorie de Marie - porte en elle, avec le miracle de la vie, tout le poids des échecs de l'humanité tout entière et l'espoir d'un nouveau départ. Dans le deuxième, la mère qui a perdu sa progéniture doit trouver dans sa maternité anéantie la force de survivre, seule, dans l'espace. Le troisième mêle ces deux aspects : Cleo, seconde mère, devra trouver auprès de ses enfants de substitution le courage de faire face au deuil de l'enfant naturel. 

La passion de la forme

Le plan séquence de Gravity, les innombrables panoramiques de Roma, le style quasi-documentaire de Y tu mamá también... Les occurrences sont nombreuses et le style de Cuarón peine à se définir tant il est tangent. Il est un artisan toujours en apprentissage, chaque film inspirant le suivant et bâtissant dans la douleur une oeuvre fragile, mais conséquente. L'homme, dont la recherche d'émotion et de sens se manifeste au travers d'un combat acharné avec le cinéaste, dans la performance, qui recherche quant à lui le formalisme, souvent en ayant recours aux effets spéciaux. Et la lutte n'est pas sans contradictions, ni sans imperfections. 

La caméra de Cuarón danse, cherche, déambule, panote, sublime parfois. Son ambition se heurte à son talent, le pousse dans ses retranchements. Et le réalisateur prouve avec Roma qu'il maîtrise élégamment et précisément le noir et blanc. S'il est une chose qui porte le cinéma d'Alfonso Cuarón, c'est l'envie de déguiser le mouvement de caméra en narration.

Il ne fait pas des films pour plaire à tout le monde. Il fait des films pour se trouver. Alfonso Cuarón écume ses propres obsessions et ses objets de fantasme et de délire dans le seul but de la création salvatrice, apaisante et nécessaire. Et cela se voit. 

La bande-annonce de Roma, disponible sur Netflix à partir du 14 décembre :

Roma Bande-annonce VO

 

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Roma
Roma
Film ( 2018 )
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