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Le Juge Feng est bien différent de son illustre prédécesseur, le Juge Ti. Pour lui, pas de meurtres dans les alcôves de la Cité Interdite ni d'énigme de corps sans tête à résoudre. Non, juste des affaires de belles-sœurs se disputant un pot à conserve ou de cochon ayant déterré l'urne d'un ancêtre. Comme un épicier itinérant au fin fond de la Corrèze, il fait sa tournée dans des villages de montagne portant les noms poétiques de "Tête de Coq" ou "Queue de Coq", et peuplés d'ethnies minoritaires, les Yi et les Moso, ces derniers présentant la particularité de vivre sous le système du matriarcat ; il y rend la justice sur des pupitres d'écoliers et sous l'emblème de la République Populaire, transporté à dos de cheval. Il existe en Chine près d'un millier de cours ambulantes de ce type, et Liu Jie a suivi les tournées de trois juges différents. Pour lui, "l'emblème national véhiculé par le cheval est le reflet exact du système judiciaire local, tressautant sur une route en construction". "Le Dernier Voyage du Juge Feng" aborde le même sujet que "Still Life" ou "Le mariage de Tuya", à savoir le choc de l'irruption de la modernité dans des sociétés traditionnelles. Ici, la modernité est représenté par le personnage du jeune juge, à la fois du point de vue politique (en bon communiste laïque, il s'indigne que Feng inclut une offrande au temple dans sa sentence) que technologique (il trimballe un téléviseur et sa parabole sur le bât du pauvre cheval pour les donner comme cadeau à son futur beau-père). Sa première sentence se révèle catastrophique, et il faut toute la rouerie du vieux juge pour éviter que l'opposition entre les deux parties ne dégénère en vendetta sanglante. Car depuis longtemps, le juge Feng a su mâtiner le droit national de coutumes locales et surtout d'initiatives personnelles, allant du jugement de Salomon à son implication personnelle dans l'exécution de ses décisions, notamment en allant chercher lui même le cochon-dommages et intérêts, au scandale d'Ah-Luo qui n'y voit que la perte de la dignité nécessaire à l'exercice de leur fonction. Premier voyage pour le jeune magistrat, cette tournée est la dernière pour la greffière Yang qui se fait signifier dès le premier plan sa mise à la retraite anticipée au nom de la professionnalisation de la justice, elle qui a été recrutée 25 ans plus tôt au nom des quotas ethniques. A la fois la complice et la conscience du vieux juge, elle qui est issue de l'ethnie moso s'occupe des médiations entre plaignantes ; et quand elle abandonne l'austère uniforme pour la robe traditionnelle, elle surprend le regard de Feng qui semble découvrir que sa collègue est une femme, un peu comme Ron découvrant qu'Hermione est une fille la veille du bal de Noël. La description de ces relations entre Feng et Yang est bien plus intéressante que celle des rapports entre le novice et l'aîné, beaucoup trop convenue ; et l'évolution d'Ah-Luo ne change rien à ce sentiment d'artifice, au contraire. Le choix de Liu Jie de faire appel à des acteurs non-professionnels (à l'exception des deux juges) n'est pas toujours très heureux, et cette impression d'amateurisme est renforcée par un montage un peu apathique et rythme plutôt languissant. Néanmoins, "Le Dernier Voyage du Juge Feng" (qui est, rappelons-le, un premier film), nous permet de découvrir un aspect peu connu d'une Chine souvent réduite à son expansion économique. Avec humour et sensibilité, Liu Jie confirme l'émergence d'une nouvelle génération de réalisateurs chinois qui préfèrent traiter de la réalité contemporaine de leur pays plutôt que de passer par la métaphore historique. http://www.critiquesclunysiennes.com
Ajoutée le 16 oct. 2012 à 08h39
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