Dans le ciel cartonné d’Hollywood, des soucoupes en ficelle survolent des tombes en polystyrène. Les morts se lèvent, les vivants surjouent, les décors s’effondrent. Et pourtant, quelque chose d’inexplicable se produit : Plan 9 from Outer Space devient un miracle d’incompétence, un chef-d’œuvre malgré lui.
Sorti en 1959, alors que la science-fiction américaine passe de la peur nucléaire à la conquête spatiale, le film d’Ed Wood apparaît comme le vestige d’un rêve plus candide. Hollywood s’industrialise, la télévision triomphe, mais lui persiste à croire qu’avec une caméra, quelques acteurs et une conviction naïve mais inébranlable, on peut encore faire naître du cinéma. C’est un film d’artisan sincère et obstiné, persuadé que la passion peut suffire là où tout manque.
Tout y est bancal : plans inversés, effets risibles, dialogues lunaires, jeu d’acteurs désaccordé. Le scénario, oscillant entre pamphlet pacifiste, fable extraterrestre et drame spirituel, semble s’écrire au fur et à mesure, sans logique apparente. Bela Lugosi, mort avant le tournage, réapparaît miraculeusement à travers le chiropracteur de la femme de Wood, dissimulé sous une cape trop longue. Les soucoupes sont des assiettes suspendues, les cimetières bougent quand on marche dessus, la nuit devient plein jour d’un plan à l’autre. Rien ne fonctionne, et pourtant tout fascine.
Ce chaos, traversé d’une ferveur presque mystique, finit par devenir bouleversant. Wood croit profondément à ce qu’il raconte : la menace atomique, la bêtise humaine, la peur de l’inconnu. Sous ses maladresses, Plan 9 dévoile une vision étonnamment humaniste : les véritables monstres ne viennent pas de l’espace, mais de la Terre. Le film dénonce, avec des moyens dérisoires, la démesure d’un progrès sans conscience et l’arrogance d’une humanité persuadée de tout maîtriser.
Mais au-delà du scénario, le message le plus fort reste celui de son auteur : il vaut mieux tenter et échouer que ne rien créer du tout. Plan 9 from Outer Space incarne cette foi absolue dans le pouvoir du cinéma comme élan vital. Sous le ridicule, il y a une tendresse immense. Wood filme ses monstres comme des âmes rejetées, cherchant simplement à exister. Son cinéma de bric et de broc devient un cri d’amour adressé à la création elle-même.
On traverse plusieurs états devant ce film : d’abord le rire, puis l’incrédulité, enfin un respect inattendu. Car derrière la ficelle et le carton-pâte, il y a un cœur qui bat. Plan 9 from Outer Space est à la fois une leçon de ce qu’il ne faut jamais faire et la preuve de ce qu’il est encore possible d’accomplir avec presque rien : du courage, de la foi et cette inépuisable envie de croire au cinéma.
Le pire et le plus pur des films, le naufrage d’un rêveur qui, par son échec même, a touché à la beauté absolue. Le plus beau film raté de l’histoire.