Un politicien renverse de nuit un piéton. Pour sauver sa carrière, il propose à son chauffeur d’endosser la responsabilité de l’accident et de purger une peine de prison contre rémunération à la sortie. Tel est le point de départ, éminemment dramatique, du film. Dévoiler plus avant le récit est inutile. Non qu’il ne se passe rien, mais les actes n’intéressent pas Ceylan, qui les suggère en un minimum de plans ou en élude même complètement la représentation. Ce qui l’intéresse, ce sont les conséquences de ces actes sur les personnages. Et c’est là, pour suggérer ces sensations, ces impressions, que son travail cinématographique est remarquable. Dans la lignée des grands de la modernité, Bergman ou Antonioni entre autres, Ceylan déploie un langage artistique, où le cadrage, la mise en scène et le travail du son ne sont plus affaire de récit, mais permettent de révéler les véritables enjeux dramatiques, qui sont ici psychologiques. Les cadrages resserrés sur les visages, le cloisonnement des espaces, l’utilisation de plans fixes, permettent ainsi de dévoiler non seulement le trouble et l’isolement des personnages mais également la complexité de leurs rapports. Le cinéaste creuse toujours plus le sillon de l’incommunicabilité. Le travail minutieux du son et de la couleur renforce et souligne chacune des émotions, en même temps qu’il confère à l’œuvre son atmosphère pesante, celle de la lourdeur qui précède les orages. Absolument rien n’est laissé au hasard et le prix de la mise en scène à Cannes nous apparaît comme l’évidence même. Par l’utilisation du numérique, Ceylan se démarque de ses références et présente de nouvelles formes esthétiques, réinventant la modernité. On restera scotché devant la beauté des images, avec une mention spéciale pour les plans larges qu’il nous offre du Bosphore sous les nuages, dignes des toiles de David Friedrich. Pour ceux qui en doutaient encore, Ceylan est bien l’un des cinéastes les plus importants du paysage cinématographique actuel.