J’ai revu *Neuilly sa mère !* aujourd’hui, et c’est typiquement le genre de film qui se comprend beaucoup mieux comme symptôme d’une époque que comme vraie réussite de cinéma. Sorti le 12 août 2009, réalisé par Gabriel Julien-Laferrière, avec Samy Seghir, Jérémy Denisty, Rachida Brakni, Denis Podalydès et Joséphine Japy, le film dure 1h30 et pose d’emblée un principe très efficace sur le papier : un adolescent de cité propulsé dans le Neuilly bourgeois, ultra-codé, ultra-snob. C’est un pitch simple, lisible, populaire, presque impossible à “rater” en termes d’adhésion immédiate.
Le problème, c’est que le film choisit presque toujours la voie la plus facile. Là où il aurait pu observer finement les rapports de classe, les postures sociales, la violence symbolique, il préfère souvent grossir les traits jusqu’à la caricature. Les riches sont souvent réduits à des marionnettes névrosées, les ados “de Neuilly” à des silhouettes de pub, et la satire tourne parfois au catalogue de clichés. Ce n’est pas seulement une question de goût : on sent que le film a une vraie intuition de départ, mais qu’il manque d’écriture pour lui donner de la profondeur.
Et pourtant, ce n’est pas un naufrage total, loin de là. Ce qui sauve souvent le film, ce sont les acteurs, surtout les plus jeunes. Samy Seghir a une présence très naturelle, une façon d’être à l’écran qui évite le surjeu et qui rend le personnage attachant même quand le scénario le balade d’un gag à l’autre. Jérémy Denisty, dans un registre plus composé, apporte une énergie assez drôle au cousin obsédé par la politique et les codes sociaux. On sent d’ailleurs que plusieurs critiques de l’époque ont eu la même réaction : film bancal, oui, mais casting plus solide que prévu, et quelques interprètes qui tiennent la baraque.
Ce qui m’intéresse le plus dans le film, et ce qui le rend encore regardable aujourd’hui malgré ses lourdeurs, c’est sa dimension “capsule temporelle” de la France sarkozyste. Le film multiplie les clins d’œil, slogans détournés, références politiques, petites piques de cour de récré qui donnent parfois l’impression de regarder une comédie écrite au contact direct de l’actualité de 2009. Sur ce point, il y a quelque chose d’assez juste : le film capte une langue, une atmosphère, une tension sociale diffuse, même s’il la simplifie énormément. C’est sans doute pour ça qu’il a marqué davantage les spectateurs que sa mise en scène ne le méritait vraiment.
Parce que la mise en scène, justement, est le gros point faible. C’est très fonctionnel, très téléfilm dans le découpage, très peu inventif dans la façon de filmer les espaces (et c’est dommage avec un sujet qui repose sur la confrontation de deux mondes visuels). On aurait aimé que Neuilly, le collège, la maison, la banlieue, tout ça existe davantage comme lieux de cinéma. À la place, on a souvent une illustration du scénario plus qu’un regard. Le film avance parce que son concept est porteur, pas parce qu’il est mis en scène avec une vraie vision.
L’autre limite, c’est l’humour. Il y a des moments où ça sourit, quelques répliques qui passent, quelques situations qui fonctionnent grâce au rythme des acteurs, mais le film est rarement vraiment drôle. Il est “gentiment amusant” par intermittence, puis retombe dans des gags appuyés, répétitifs, parfois même un peu embarrassants. Le cabotinage de certains seconds rôles, au lieu d’ajouter de la folie, accentue parfois le côté mécanique. C’est là que le film rate ce qu’il promettait : il ne va ni assez loin dans la satire, ni assez loin dans la comédie pure.
Je comprends totalement pourquoi ça a marché à l’époque : très bon timing de sortie, concept immédiatement vendeur, casting populaire, satire “safe” mais identifiable, bouche-à-oreille d’été. Le démarrage a été fort, et le film a fini au-dessus de 2,5 millions d’entrées en France, ce qui est énorme pour une comédie de ce calibre. Mais justement, ce succès raconte peut-être plus la faim de comédies sociales grand public en France à ce moment-là que la qualité intrinsèque du film.
Ce qui me laisse au final une impression mitigée, c’est que *Neuilly sa mère !* frôle parfois un film plus intéressant qu’il ne devient jamais. Il y a un vrai potentiel dans le regard sur les classes, sur les postures politiques, sur la manière dont les ados reproduisent les discours des adultes, sur la violence polie des milieux favorisés. Mais tout est ramené à une opposition trop simple, trop confortable, comme si le film avait peur d’être plus mordant, plus ambigu, plus cruel. Il choisit le consensus là où il aurait pu choisir la précision.
Du coup, ça se regarde sans souffrance grâce à l’énergie générale et à quelques comédiens qui font le travail, mais ça laisse une sensation d’occasion manquée. Un film ni détestable ni réussi, parfois sympathique, souvent lourd, socialement observateur par flashes mais cinématographiquement assez plat. Le genre de comédie qu’on peut revoir pour son parfum d’époque, pour deux ou trois têtes bien trouvées, pour l’arrière-plan politique, mais pas pour sa finesse, ni pour son écriture, ni pour sa vraie puissance comique. Et quand on repense à ce que le sujet permettait, c’est probablement ça le plus frustrant.