En 1902, alors que le cinéma n’en est qu’à ses balbutiements, le réalisateur français Georges Méliès donne naissance au premier film de science-fiction de l’histoire : le Voyage dans la Lune.
Inspirée des romans « De la Terre à la Lune » de Jules Verne (1865) et « Les Premiers Hommes dans la Lune » de H. G. Wells (1901), cette production est essentielle pour découvrir les origines des techniques d’effets spéciaux, comme l’arrêt de caméra, qui est l’un des trucages les plus anciens du cinéma. Inventé en 1895 par deux techniciens de Thomas Edison et importé en Europe l’année suivante par Georges Méliès en personne, qui le fait découvrir au Vieux Continent dans l’Escamotage d’une dame au théâtre Robert Houdin, cette technique est réutilisée pour le Voyage dans la Lune, qui entre ainsi dans la catégorie des films à trucages. Ces réalisations du début du cinéma utilisent la technologie de l’époque pour intégrer les effets spéciaux directement lors du tournage, au moyen de la caméra elle-même, notamment en accélérant, ralentissant, reculant ou arrêtant la pellicule.
Au-delà du registre de la science-fiction, voire du film d’anticipation, le Voyage dans la Lune est également imprégné d’une féérie burlesque, sans doute influencée par le passé de Georges Méliès, ancien illusionniste et prestidigitateur. La première scène en est le parfait exemple, avec des scientifiques aux chapeaux pointus et vêtus de robes étoilées, plus proches de Merlin l’enchanteur que du véritable savant. Quant à la découverte des Sélénites, peuple autochtone vivant sur la Lune et vaincu à coups de parapluies, elle offre un humour assez irréel. Enfin, la nuit passée sur l’astre lunaire témoigne de l’une des premières ellipses temporelles du cinéma, grâce à des astuces scéniques représentant plusieurs étoiles qui se succèdent au fil de la nuit.
Bien que le Voyage dans la Lune soit aujourd’hui considéré comme un court-métrage en raison de sa durée (environ 15 minutes), celle-ci est exceptionnellement longue pour l’époque. Son succès est considérable et consacre la préférence du public pour le genre de la science-fiction, au détriment du documentaire initié par les frères Lumières dès 1895. Mais ce triomphe finit par se retourner contre Georges Méliès, à une époque où le droit d’auteur et la propriété intellectuelle n’existe pas dans le septième art. Ainsi, de nombreuses copies illégales sont produites et importées aux Etats-Unis, notamment sous l’action de Thomas Edison, subtilisant ainsi de précieux revenus à Méliès, qui ne reçoit finalement aucun profit à l’étranger. Néanmoins, la pratique de la copie peut également avoir ses bienfaits pour la postérité. En effet, en 1993, une découverte fondamentale a eu lieu à Barcelone : celle de la version la plus complète du film jamais connue, mais qui est également colorisée grâce à une peinture appliquée à la main ou à l’aide de pochoirs, un art appliqué par des coloristes spécialisés (souvent des femmes) travaillant pour le cinéaste. La version finale restaurée et colorisée du Voyage dans la Lune est présentée pour la première fois au Festival de Cannes, en 2011.
Certes, l’histoire peut paraître farfelue et irréelle, mais il s’agit de se replacer dans le contexte de l’époque. En effet, le Voyage dans la Lune marque l’histoire du cinéma en lançant un genre nouveau grâce à des effets spéciaux innovants. Doté d’un budget conséquent pour l’époque (30 000 francs), c’est un véritable succès qui rassemble des milliers de spectateurs « Cette première rencontre cinématographique entre des hommes et des extraterrestres » (Jérôme Clément) est tournée dans le studio de la maison parisienne de Méliès, et se divise en plusieurs tableaux (terme employé par Méliès lui-même pour qualifier les différentes séquences) structurés dans un ordre chronologique. Enfin, bien que le Voyage dans la Lune soit le premier film victime de la copie et du plagiat, cette pratique autorisée à l’époque a permis de sauvegarder ce chef d’œuvre du septième art, réussite française d’un temps où l’Hexagone était au sommet de la production cinématographique, et marque l’apogée de la carrière de George Méliès.