tof44
8 abonnés |
Lire ses 71 critiques
|
4.5 - Excellent
"Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre" (Karl Marx). A l'aune de cette citation, le documentaire de Rithy Panh (réalisateur cambodgien ayant connu la réalité des camps de rééducation et y ayant perdu une bonne partie de sa famille) est un film essentiel. Essentiel pour le peuple cambodgien mais aussi pour l'humanité tout entière. Essentiel mais aussi effrayant, Rithy Panh nous laissant tout seuls dans le noir pendant 1h45 avec un tortionnaire...
La démarche du réalisateur donne au projet une force et une noblesse imparables : une victime donne la parole à un bourreau. Duch, directeur des prisons Khmères Rouges M13 et S21 dans lesquelles sont mortes des dizaines de milliers de personnes pendant les années 70, nous livre en effet sa propre vérité, sans contradicteur puisqu'il n'y a pas d'interlocuteur en contrechamp. Au contraire, c'est lui qui réagit devant les témoignages à charge d'anciens gardiens ou d'anciens prisonniers, devant les slogans de l'Angkar, devant les photos de ses victimes ou devant les rapports et les ordres signés de sa main.
C'est au concept de banalité du mal cher à Hannah Arendt que nous sommes confrontés. Il est toujours plus confortable et rassurant d'imaginer l'agent du mal comme une brute inculte et sanguinaire plutôt que comme une personne bien élevée qui, quelque part, nous ressemble. Bien sûr, Duch use des stratagèmes habituels de défense déjà éprouvés notamment par les criminels nazis. Et il applique ces stratégies avec beaucoup de sincérité (apparente ?) : justification (il était obligé d'obéir aux ordres sous peine de sanctions voire de mort), négation de certains points précis (il n'a pas lui-même pratiqué physiquement la torture), évitement et minimisation de sa propre responsabilité, avec des arguments parfois recevables (le Comité Central décidait et était au courant de tout), parfois insoutenables (le camp S21 n'est pas celui qui a fait le plus de victimes)...
A côté de ça, Duch apparaît comme un homme très cultivé, lucide sur le passé et ne cherchant pas à nier les évènements et sa propre responsabilité (il faut dire que l'irréfutabilité des preuves avancées ne permet pas vraiment une autre thèse). Pire, le bonhomme prône l'introspection et la quête de la paix intérieure et confie se tourner vers le christianisme et son dieu qui pardonne les péchés (tu m'étonnes ! si tu restes collé au bouddhisme, avec le karma minable que tu as créé, t'as toutes les chances d'être réincarné en asticot !). Chercher le pardon dans le spirituel, n'est-ce pas l'aveu ultime de sa culpabilité dans le réel ?
Au final, l'écran devient presque un miroir qu'on regarde et qui nous renvoie Duch comme reflet. Effrayant mais à voir, absolument.
Ajoutée le 04 févr. 2012 à 08h00
Signaler un abus