Un enfant jette un coup d’œil malicieux en arrière sur ses poursuivants, pour mieux filer dans une ruelle à perte de vue. Dernières images, bouleversantes, du « Général », qui semblent marquer la victoire finale de l’imaginaire sur le réel – et filer la parfaite métaphore du cinéma de John Boorman. Car cette œuvre protéiforme, d’une richesse inouïe, s’est toujours élevée vers l’éther du mythe tout en gardant un pied dans des enjeux bien terrestres, politiques pourrait-on même dire. L’art poétique du cinéaste tira le cinéma vers son expression la plus pure et livra quelques sommets inoubliables, dont l’un des derniers est cet altier et iconoclaste « Général ». Son protagoniste, Cahill, se caractérise par son obstination, son refus de céder face à l’autorité qu’il brave avec un mélange de malice et de folie suicidaire. Rien d’angélique dans ce portrait d’un anarchiste insaisissable, véritable abime d’ambiguïté : D’emblée, le récit exhibe les contradictions du personnage, champion de l’immobilisme jusqu’à la caricature (il refuse d’être délogé de son quartier, véritable ghetto populaire de Dublin, passant de l’immeuble détruit à la caravane mise à feu puis à la tente). Il est celui qui revendique son identité et son droit en résistant à tout changement… C’est dire qu’il s’emprisonne lui-même dans une position intenable qui l’expose à la précarité, et finalement à la mort. Lorsqu’il se fige, il s’autodétruit ; alors que la fuite, le pas de côté, lui permet d’échapper à la contrainte. Dans la merveilleuse séquence des cambriolages, on le voit passer d’un appartement à l’autre comme par enchantement, véritable jeu d’enfant. Il est par contre prisonnier de sa belle maison – heureusement qu’il cultive dans l’intimité son art de l’esquive – il passe avec la même ingénuité des bras de sa femme à celle de sa maîtresse – sa belle sœur, dans un paisible ménage à trois. L’esquive, c’est aussi aller narguer l’ennemi (la police) chez lui. Et même lorsque sa demeure sera encerclée par les forces de l’ordre, il parviendra toujours miraculeusement à tromper leur vigilance – il y a définitivement du Merlin en cet homme.