Patrick Braganti
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4.5 - Excellent
C’est le premier trait de génie d’Une Seconde Femme : savoir brouiller les pistes et sans cesse nous amener sur de nouvelles. Umut Dağ travaille beaucoup sur l’ellipse qui voit la plupart des plans s’achever sur un fondu au noir, qui marque du même coup le passage du temps. Dans ces intervalles se déroulent des événements fondamentaux dont seules les conséquences intéressent le réalisateur. Le film se tend de plus en plus, jusqu’à la rupture que l’on sent inéluctable sans qu’on sache effectivement l’aspect qu’elle prendra.
Les rapports compliqués qui relient malgré elles les femmes de cette famille en quelque sorte recomposée ne cessent de fluctuer. De manière inattendue, déstabilisante pour ses filles, Fatma reçoit Ayse avec hospitalité, la prenant sous son aile protectrice, ce qui ne manque pas de susciter jalousie et rancœur. On verra que les deux hommes, le père doublement marié et le fils instrumentalisé par sa mère, deviennent les marionnettes du gynécée dont chaque élément expose une personnalité riche et complexe. La plupart des scènes se déroulent dans les pièces exigües et surpeuplées de l’appartement, transformé en décor qui exploite au mieux tous les ressorts : une minuscule salle de bains devient le théâtre de révélations dramatiques. Ce lieu étouffant qui symbolise évidemment l’enfermement de la vie des femmes est tantôt auréolé d’une lumière oblique et solaire qui illumine avec magnificence les visages altiers des occupantes et prisonnier d’une obscurité nocturne, territoire des insomnies et des tourments. La situation de la douce Ayse devient de plus en plus cornélienne, finissant par l’emprisonner et lui nier toute autre alternative. En donnant très peu d’indications géographiques, le film prend sans conteste une dimension universelle et interroge donc le thème de l’intégration, ou plus précisément celui de la place d’une famille aux traditions anciennes, sinon archaïques, au cœur d’une société moderne. Les escapades à l’extérieur de l’appartement, prison et cocon, se résument au magasin d’alimentation, autre endroit investi et géré par la communauté turque. Voilées – mais les couleurs des foulards sont éclatantes et composent des tableaux aux tons harmonieux – et dévouées aux tâches ménagères, les femmes de ce splendide film se saisissent dans la douleur et les larmes des rênes de leur existence, en croyant au final à la valeur de la famille, fût-elle bafouée ou malmenée, sans doute parce que, éloignées et ébranlées, elle apparaît comme l’unique voie, fragile mais pérenne, pour sauvegarder un semblant de dignité et d’apparence. Avant de parvenir à cette paix précaire, il aura fallu passer par des drames et des retournements de situation dont Une Seconde Femme ne cesse de scruter la genèse et l’explosion avec intelligence, application et justesse.
Ajoutée le 13 juin 2012 à 21h53
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