Je suis tombé sur *City on Fire* un peu comme on retombe sur une cicatrice ancienne : on se rappelle la douleur, mais on redécouvre surtout la précision du trait. Ce polar de Ringo Lam n’a pas l’esthétique clinquante qu’on associe parfois, par raccourci, au cinéma d’action hongkongais des années fastes ; il a mieux que ça : une rugosité, une sueur, une impression de bitume encore tiède, et cette façon de filmer la ville comme un organisme nerveux, imprévisible, qui avale les corps et recrache les consciences en lambeaux.
Ce qui m’a immédiatement happé, c’est la manière dont le film installe une tension morale avant même de chercher l’adrénaline. Oui, il y a un dispositif de thriller — un flic infiltré, un gang, un coup qui se prépare, une loyauté qui se brouille — mais Ringo Lam s’intéresse moins au mécanisme qu’au prix humain que ce mécanisme exige. C’est un film sur la promiscuité : promiscuité des ruelles, des bureaux, des planques, des regards. Tout le monde vit trop près de tout le monde, et cette proximité fait naître un paradoxe superbe : plus on se rapproche des autres, plus on s’éloigne de soi.
Chow Yun-fat, ici, n’est pas encore l’icône opératique que beaucoup ont surtout retenue par la suite : il est mobile, presque fébrile sous la coolitude apparente, comme si chaque sourire devait être aussitôt remboursé avec intérêts. Son jeu a quelque chose de très physique, mais pas au sens de la démonstration : au sens où l’on sent le poids de la couverture, le calcul permanent, l’épuisement de devoir être deux personnes à la fois. Face à lui, le film a l’intelligence de ne pas transformer le camp adverse en simple bloc de noirceur. Les figures criminelles ont des codes, une camaraderie, un sens de l’honneur parfois plus lisible que celui des représentants de l’ordre ; et ce n’est jamais asséné comme un discours, simplement laissé à l’observation, à un détail de comportement, à une réaction qui dure une demi-seconde de trop.
La mise en scène est d’une efficacité qui ne cherche pas l’ovation. Ringo Lam filme l’action comme une conséquence, jamais comme une démonstration de force. Les éclats de violence, les courses contre la montre, les moments de panique sont précis mais dépouillés : l’espace est concret, encombré, parfois ingrat, et c’est précisément ce qui rend chaque geste lisible et chaque choc brutal. On a souvent l’impression que la caméra n’embellit rien, qu’elle est là parce que les choses arrivent ainsi, parce que le monde ne s’interrompt pas pour offrir un plan iconique. Cette sécheresse peut surprendre, mais elle installe une tension continue : on ne se relâche jamais complètement, car le film ne vous accorde jamais le confort de la distance.
À force de vouloir rester au plus près du réel, *City on Fire* accepte aussi certaines limites. On sent par moments son époque : quelques transitions un peu abruptes, deux ou trois passages où les coutures du scénario apparaissent, et une caractérisation de certains rôles secondaires qui reste davantage fonctionnelle qu’approfondie. Rien de rédhibitoire, mais suffisamment perceptible pour empêcher le film d’atteindre cette sensation d’évidence absolue à laquelle il frôle souvent. Il se situe dans une zone intermédiaire passionnante : celle d’un très grand polar imparfait, solide, nerveux, avec des aspérités qui lui donnent paradoxalement plus de vie.
L’atmosphère mérite à elle seule qu’on s’y attarde. La ville n’est jamais un simple décor, elle est une pression constante. Les nuits saturées de néons, les intérieurs étroits, les visages qui passent d’une lumière à l’autre créent une sensation d’étouffement moral presque physique. Tout concourt à faire ressentir le poids de la situation, et l’on sort du film avec l’impression d’avoir passé du temps dans un espace qui ne pardonne rien, ni aux erreurs ni aux hésitations.
On a beaucoup parlé du film pour ses résonances avec un certain cinéma criminel américain apparu plus tard. La comparaison est tentante, mais elle passe souvent à côté de l’essentiel. *City on Fire* n’est pas tant un film de répliques ou de posture qu’un film de fatigue, de peur rentrée, d’attachements qui naissent là où ils ne devraient pas, et de tragédie intime quand le devoir finit par se confondre avec une identité de remplacement. Le film ne cherche pas à être séduisant ; il cherche à être juste, et cette exigence lui donne une force particulière.
Au final, c’est un film que je recommande avec enthousiasme mesuré : un polar âpre, tendu, souvent remarquable dans sa façon de faire exister un dilemme plutôt qu’un simple suspense, porté par un acteur central capable de rendre palpable une fracture intérieure sans jamais la souligner. Ce n’est pas une œuvre qui écrase par sa perfection, mais une œuvre qui marque par sa cohérence et sa lucidité, et qui reste en tête longtemps après le générique, parce qu’elle a compris que le vrai danger d’une infiltration n’est pas seulement d’être découvert, mais de ne plus savoir, une fois tout terminé, quel visage était censé être le sien.