Un homme tué par son rival amoureux revient en mouche domestique pour se venger. Entre les mains de . Rajamouli, ce pitch impossible devient l’un des films les plus singuliers et les plus rafraîchissants du cinéma contemporain. Sortie en 2012, Eega, la mouche vengeresse constitue l’œuvre pivot d’une filmographie qui donnera naissance au monumental dyptique La Légende de Baahubali et la merveille RRR.
"En une douzaine de films, . Rajamouli s’est imposé comme l’un des cinéastes les plus puissants et les singuliers du monde, exportant avec lui la culture du Tollywood, où l’on parle la langue telugou, bien au-delà de ses frontières naturelles. Son cinéma est celui d’un conteur qui croit profondément aux histoires qu’il raconte, nourri depuis l’enfance des grandes épopées du Ramayana et du Mahabharata, ainsi que du Pañchatantra. Ce substrat culturel immense, il ne le porte pas comme un folklore décoratif mais comme une architecture qu’il insuffle à ses films. Certains sont des épopées à l’ancienne, d’autres plus contemporaines, mais elles tournent toutes autour des récits de vengeance, d’amour et de justice cosmique, portés par une foi dans le spectacle qui n’a pas d’équivalent dans le cinéma mondial actuel."
"Eega commence comme une romcom solaire et légère. Nani, jeune homme fantasque et amoureux transi de sa voisine Bindu (Samantha Ruth Prabhu), une micro-artiste aussi insaisissable qu’investie, illumine ses soirées depuis deux ans sans que la charmante demoiselle lui concède du terrain. Mais pour Nani, qui se complaît dans des tirades d’espoir qu’il déploie pour elle avec romantisme, ni l’attente ni sa précarité ne sauraient le décourager. Chaque contact visuel sous un vent qui fait trembler les cheveux des protagonistes est une victoire, et on rit avec lui de cette douce montée en tension. C’est la mécanique classique de la comédie romantique, assumée sans complexe, parce que Rajamouli prend le temps de construire un vrai désir amoureux avant de le détruire. [...] L’entrée en jeu de Sudeep, homme d’affaires richissime qui se délecte de son pouvoir de séduction, vient troubler cet équilibre fragile. Ce méchant d’une construction très précise n’est pas maléfique par nature, il est infantile dans sa toute-puissance. Bindu lui résiste, ce qui est pour lui non pas une blessure d’amour mais une blessure d’ego. Il veut la posséder comme un trophée de chasse, asseoir sa suprématie dans le milieu de la drague, où son pragmatisme et son charisme ne lui sont finalement plus d’aucune utilité. Et c’est avec une rupture de ton brutale, l’assassinat de Nani, que le film bascule vers le terrain du conte, du film d’action et du super-héros."
"Adoptant la perspective de son insecte vengeur, Rajamouli place sa caméra au ras des surfaces, transformant les objets du quotidien en territoire dangereux, un visage en paysage abrupt, un verre d’eau en océan déchaîné. Ce renversement d’échelle évoque les récits de miniaturisation chers au cinéma fantastique, comme L’Homme qui rétrécit de Jack Arnold et L’Aventure intérieure de Joe Dante, mais Rajamouli en fait un usage autrement plus radical. Il reconfigure entièrement la géographie du film, proposant au spectateur une façon nouvelle de lire l’espace domestique, où l’habitat devient un environnement labyrinthique au sein duquel le danger comme l’astuce prennent des proportions démesurées. Il y a des séquences animées avec une profusion d’idées de mise en scène sur la violence du monde humain et animal, notamment une première partie presque muette dans un parc, digne des meilleurs Toy Story, où Nani prend son envol dans sa nouvelle apparence et cherche un sens à cette deuxième chance inespérée. Puis vient la jouissance de le voir taquiner malicieusement Sudeep pour l’éloigner de Bindu. On voit alors Sudeep incarner la lubie du Coyote tentant d’attraper Bip-Bip, sans succès. C’est très marrant à suivre, avec un côté cartoonesque qui rend un immense service au divertissement grand public."
"Eega se consomme presque comme un concert de rock, avec l’effervescence d’un public par instants en transe, une autre façon de penser l’expérience en salle que les Indiens réinventent et s’approprient comme un visionnage interactif. Eega est la preuve qu’il existe encore un espace où l’on peut festoyer devant un écran, face à une tragédie originale qui n’a pas peur de son propre concept pour conquérir son public. C’est un rollercoaster de plaisir qui revisite l’amour et la vengeance dans un même geste de folie, qui confirme que la grandeur d’un film ne se mesure pas à son budget ni à sa durée, mais à l’espace qu’il crée dans l’imaginaire et dans la salle. Rajamouli fait des films pour les spectateurs qui acceptent encore de croire aux fables."
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