Rares sont les réalisateurs ayant fourni leur meilleur travail en toute fin de carrière. C’est exactement le cas de Max Ophüls qui après un court passage à Hollywood où il sera à l’honneur avec quatre longs métrages à son actif dont trois d’excellente facture (« Lettre d’une inconnue » en 1948, « Pris au piège » et « Les désemparés » en 1949) est de retour en France en 1950 pour y enchaîner quatre autres films dont trois sont de nos jours considérés comme des chefs d’œuvre. Ce constat initial doit-être pondéré par le fait que le réalisateur né en Allemagne en 1902 est décédé prématurément en 1957 à seulement 54 ans. On ne peut qu’imaginer avec regret ce qu’aurait été sa carrière s’il avait pu continuer à exercer.
« Le Plaisir » film à sketches sorti sur les écrans en 1952 fait partie aux côtés de « La ronde » et de « Madame de… » des trois films français évoqués plus haut. À leurs génériques, la grande Danielle Darrieux qui se révélera vite comme l’idéal féminin de Max Ophüls, illuminant de sa grâce et de sa beauté mais aussi de son immense talent chacune de ses apparitions à l’écran. Après le succès de « La ronde », Ophüls décide de recourir une nouvelle fois au film à sketches pour « Le Plaisir ». Sketches qui reposeront sur l’adaptation de trois nouvelles de Guy de Maupassant, le plus célèbre écrivain normand avec Gustave Flaubert. Le pessimisme notoire et la lucidité qui inondent l’œuvre de Maupassant conviendront très bien à Max Ophüls qui tout en esthète qu’il était ne fut guère plus caressant avec la nature humaine. Le plaisir est le meilleur exutoire pour oublier la triste issue de chaque vie humaine. Obsession d’Ophüls qui comme Guy de Maupassant savait sans doute que la sienne serait courte.
Le premier sketch montre la quête désespérée d’un pauvre bougre qui pour oublier la décrépitude de son corps liée au vieillissement s’enivre chaque soir dans les bals mondains grimé d’un masque pour, le temps de quelques heures, retrouver une jeunesse depuis longtemps envolée. Mais l’illusion fait long feu car le temps rattrape toujours par la manche ceux qui veulent le fuir. Quête éternelle qui si elle n’a pas changé sur le fond s’est sophistiquée sur la forme avec le progrès qui désormais vous imprime le masque directement sur le visage à grands coups de bistouri ou de piqûres, vous transforment en caricature de vous-même. Le sketch sans doute le plus noir du métrage qu’Ophüls a délibérément voulu le plus court.
S’ensuit l’adaptation de « La maison Tellier » une des nouvelles les plus prisées de Maupassant. Constituant le corps du film , « La maison Tellier » est le segment où la qualité narrative, la poésie et la sensibilité artistique du réalisateur se déploient avec le plus d’ampleur et de magnificence. La voix-off tabagique de Jean Servais tout-à-la fois rocailleuse et chaleureuse illustre formidablement le propos grâce au texte emprunté à l’auteur normand qui savait si bien évoquer avec ses phrases courtes au vocabulaire si finement chantourné et précisément choisi, les mœurs des gens de toutes conditions de son époque. Le trouble que sème dans le petit bourg la fermeture inexpliquée de sa seule « maison d’agrément », laissant les notables locaux errant autour du local comme des canards sans tête est présenté avec force de moquerie par un Ophüls à son meilleur qui pianote comme un maestro sur les touches de son clavier que sont les Henri Crémieux, Antoine Balpêtré, Louis Seigner, René Blancard et Marcel Pérès. Des notables rassurés quand ils verront le panneau malencontreusement tombé de son clou les informant d’une fermeture temporaire, Madame Tellier (Madeleine Renaud) étant partie pour une seule journée à la campagne avec ses filles (Ginette Leclerc, Mila Parély, Danielle Darrieux, Paulette Dubost, Mathilde Casadesus) chez son frère (Jean Gabin) pour la communion de sa fille.
Le piano laisse alors la place à l’ensemble des violons avec les deux premiers d’entre eux (Darrieux et Gabin) pour interpréter avec entrain et vigueur cette symphonie campagnarde qui nous emmène tout droit dans les paysages impressionnistes des Monet, Renoir et tous les autres. Max Ophüls joue à fond sur le contraste entre les gens des villes et les gens des champs avec toujours la formidable voix de Jean Servais donnant le la. Sachant depuis le début quel accent il voulait donner à ce sketch central, Ophüls avait confié à son assistant Jean Valère la mission de trouver précisément chacun des paysages qu’il lui avait décrits et dessinés dans le moindre détail. La Suisse Normande (Calvados) a fourni l’écrin à cette sublime succession de tableaux champêtres.
La venue de ces dames dont tout le village devine très vite la profession échauffe les esprits et plus particulièrement celui de Joseph (Jean Gabin), le frère de Madame Tellier qui en pince pour la très gracieuse Madame Rosa (Danielle Darrieux). Joseph, campé par un Jean Gabin qui livre une prestation si marquante que l’on aura grand-peine au sortir du film à se convaincre qu’il n’est pas lui-même fils de paysan cauchois. Celui qui rédige cette critique vous en parle en connaissance ayant eu longtemps directement affaire à des agriculteurs cauchois. L’acteur qui ne va pas tarder à remonter sur son trône placé tout en haut du cinéma français est tout simplement époustouflant. Oubliés Pépé le Moko, Gueule d’amour, Bébé Donge et tous les autres, place à Joseph Rivet paysan bourru, en ménage avec une paysanne au physique peu amène (Héléna Manson), qui tel le loup des champs de Tex Avery (« Little Rural Riding Hood » en 1949) prenant des coups de marteau sur la tête devant la jolie danseuse du cabaret où son cousin des villes l’a emmené, va avoir besoin de quelques rappels à l’ordre pour retrouver ses sens complètement tourneboulés par une Madame Rosa qui n’en demandait pas tant. Le dos courbé juste ce qu’il faut pour rappeler la marque indélébile du dur labeur des champs sur les corps, les mots inappropriés claironnés sous l’emprise du jus pomme macéré signes d’une pudeur instinctive et d’une éducation scolaire sacrifiée aux travaux agricoles, Jean Gabin est comme sur un nuage lui qui au même moment se porte acquéreur d’un domaine agricole dans l’Orne, département limitrophe du lieu de tournage.
À ses côtés tout le monde est au diapason notamment Madeleine Renaud parfaite d’une autorité teintée de malice, Danielle Darrieux qui n’a pas grand-chose d’autre à faire que d’être tout simplement elle-même, à l’aise en toute circonstance et Paulette Dubost devenue vedette sur le tard dont on avait peut-être oublié qu’elle était si jolie. Un délice de tous les instants se concluant par une plongée immersive dans « Un chemin montant dans les prés » (1876/77) tableau d’Auguste Renoir où le rustre paysan dégrisé va maladroitement mais sincèrement présenter ses excuses à la fille de joie qui sera ravie d’être enfin reconnue comme une dame.
Après l’enchantement de « La Maison Tellier », le dernier épisode du « Modèle » arrive un peu comme un cheveu sur la soupe même si tout-à-fait honorable avec Simone Simon, Daniel Gélin et Jean Servais prenant enfin corps. Maupassant qu’Ophüls reprend à son compte y rappelle que l’amour est très rapidement mortel, les hommes et les femmes n’y cherchant pas et n’y trouvant pas la même chose ou rarement au même moment. Initialement Ophüls avait choisi d’adapter « La femme de l’autre » mais le dépassement de budget déjà conséquent a obligé le réalisateur à revoir ses ambitions à la baisse. Quoiqu’il en soit « Le plaisir » déclinaison en trois actes de la prose épicée et poétique de Maupassant demeure un chef d’œuvre qu’il convient de faire connaître encore et encore.