Court-métrage bouleversant de Chris Marker, qui prend la forme d'un "photo-roman" dont les possibilités artistiques sont vertigineuses. Fixant le temps de façon inexorable, cette succession de photogrammes superbement montés et cadrés en fait des instantanés éternels, à jamais perdus - à l'image du bestiaire du musée de sciences naturelles - au moment même où ils apparaissent. Terrés dans les souterrains qui les préservent du monde ravagé par une explosion nucléaire, les hommes, le héros comme ses tortionnaires, courent après un passé dont l'harmonie s'est enfuie. Pour les uns, c'est une tentative concrète de refaire ce qu'ils n'ont pas pu préserver, pour l'autre, il en va de même, mais à un degré éminemment plus intime et profond. D'un passé qu'il explore miraculeusement, l'homme tente de reconstituer l'essence, remettant bout à bout les pièces du puzzle sans jamais retrouver le liant qui les harmonisait, cet écoulement des heures qui sert de support à l'âme et qui ne passe qu'une fois. Les images, arrêtées, imprègnent irrémédiablement tout en possédant une portée diégétique évidemment immense. Elles sont en cela une restitution immédiate, sans intermédiaire douteux, de l'esprit humain et de la perception du temps, dont la continuité apparente ne cache sans doute rien d'autre qu'une succession ponctuelle dont les fragments sonnent comme autant de cassures, de débris. La jetée, film où même un voyage dans le futur ne sert que les espoirs de voir encore revivre le passé, est l'élégie qui dit si bien que chaque instant qui passe est celui d'un éclat, d'une brisure lumineuse et meurtrière. Il raconte aussi tristement que cette beauté subreptice nous échappe, qu'on ne la voit qu'à rebours, déformée et passée au filtre de nos espoirs incessants de revenir en arrière. Que la vie, en fin de compte, s'écrit au-delà du temps, de par des souvenirs et des éclats intimes, comme un long recul vers la mort. Magnifique.