Chronique d’une révolution chlorée
(À propos de la version restaurée de Palombella Rossa, ou : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer le chlore)
Il est des paysages cinématographiques qui vous hantent à jamais : la brume de Ferrare chez Antonioni, la Rimini de Fellini, la Vespa de Moretti tournant autour du Trastevere.
Et puis il y a Palombella Rossa, qui nous enferme courageusement pendant deux heures dans une piscine municipale — un baptême, non de feu, mais de chlore.
Nanni Moretti, prophète des névroses romaines, devient ici le maître-nageur des idéaux perdus.
Son protagoniste, un communiste frappé d’une amnésie bien commode, est contraint de redécouvrir le sens du politique en reprenant son souffle entre deux temps morts de water-polo.
La question plane, telle une vapeur au-dessus du bassin : le communisme est-il un système d’idées ou un match amateur mal arbitré ?
Moretti, bien sûr, répond en ne nous montrant ni l’un ni l’autre.
À la place, nous recevons un tsunami de répliques absurdes hurlées à travers les carreaux réverbérants :
« Le Parti doit être comme une contre-attaque ! »
« La faute est le moteur dialectique de l’histoire ! »
« Passe-moi la balle, camarade ! »
Ces fragments tourbillonnent dans la brume chlorée, mêlant Marx à Marco Polo.
Il faut admirer tant de perversité.
À une époque où le cinéma offrait encore le luxe des terrasses romaines, des balades en Vespa et des comédies cappuccino, Moretti nous entraîne dans un cauchemar aquatique.
Quatre-vingt-dix-huit pour cent du film se déroule dans le complexe de la piscine, où les figurants hurlent comme possédés, chœur d’hystérie évoquant à la fois les assemblées politiques et les cours de natation pour enfants.
S’agit-il d’une satire de l’idéologie ?
D’une glorification des corps d’athlètes ?
D’un hymne à la futilité de la dialectique face au coup de sifflet de l’arbitre ?
Nul ne le sait.
Le paradoxe est parfait : Moretti critique la politique en la noyant dans un bain de chlore, transformant Marx en bouée en caoutchouc flottante.
Aujourd’hui, dans sa version restaurée, Palombella Rossa brille d’un éclat plus absurde encore.
La qualité d’image améliorée nous permet d’examiner chaque goutte de sueur et d’eau chlorée, chaque tressaillement du visage de Moretti, tandis qu’il tente de nous convaincre que le water-polo amateur peut porter le poids allégorique d’une époque.
Y parvient-il ?
Peut-être en 1989, quand les dialogues dadaïstes et les subjectivités éclatées passaient encore pour de l’expérimentation radicale.
En 2025, cela ressemble davantage à une interminable répétition de slogans absurdes criés dans un mégaphone, au fond d’un sauna.
Et pourtant, il faut bien l’avouer : le film fascine précisément parce qu’il échoue avec tant de grandeur.
C’est un monument à l’ennui érigé en allégorie politique, une tentative héroïque de transformer le chlore en idéologie.
Moretti nous oblige à contempler la lente noyade de l’utopie — et s’assure que nous sortions, nous aussi, du cinéma à bout de souffle.
Alors, que reste-t-il après toutes ces fautes, ces coups de sifflet, ces idéaux oubliés ?
Peut-être seulement ceci : que les révolutions, comme les matchs de water-polo, se décident moins par la tête que par la capacité pulmonaire.