Dubesor
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3.5 - Bien
Haneke tenait-il son titre avant ou après la réalisation des "71 fragments...", toujours est-il que le film correspond en tout point au titre. Le hasard se manifeste par l'ensemble des facteurs, parfois minimes, qui mèneront à l'accès de violence final. Cette violence couve, comme toujours chez Haneke, et finit par exploser, comme cela arrive aussi, par exemple, dans "Le Septième Continent". (Notons à cet égard que Haneke est l'un des rares réalisateurs à pouvoir instaurer une certaine tension en filmant un couple qui mange de la choucroute...) Cette violence est elle-même un pur fruit du hasard, ce qui n'est pas le cas dans les deux films précédents du cinéaste. Surtout, elle se déverse au hasard sur les personnages. Il sera toujours temps pour le spectateur, ensuite, de lui chercher des causes, et on peut toujours y arriver : comme toujours chez Haneke, c'est au public de se faire son film – y a-t-il des rapports autres que fortuits entre le comportement d'un étudiant, l'errance d'un très jeune immigré de l'Est, la vie d'un couple ordinaire, le travail routinier d'un convoyeur de fonds ? (Quels sont les noms et les prénoms des ces personnages ? On l'ignore, et cela importe peu. – On ignore aussi les noms des acteurs, au jeu par ailleurs plutôt correct, et cela n'importe guère plus.) C'est là le principal intérêt de "71 fragments d'une chronologie du hasard" : le film ne laisse pas le spectateur passif.
La chronologie se trouve malmenée par Haneke. À la fois régulièrement marquée par des dates précises et floue : on aurait pu monter toutes ces scènes dans un ordre différent, rien ou presque n'aurait changé. Les extraits de journaux télévisés qui émaillent le film semblent moins marquer la temporalité que la dissoudre dans un flot continu d'informations. Que se passe-t-il entre les scènes ? Combien de temps les sépare ? On l'ignore tout autant. À de brusques ellipses, font contrepoint des scènes où le temps se trouve dilaté : la scène du repas du couple, celle du coup de téléphone, et surtout celle de l'entraînement de tennis de table. Pris entre ces deux tendances, le spectateur finit parfois par être déstabilisé – ce qui n'est pas un défaut du film –, voire par s'ennuyer – ce qui est plus gênant : on s'ennuie, non dans le sens où il ne se passe rien, mais dans le sens où la tension accumulée finit par retomber, à cause du caractère artificiel de tels procédés. (En d'autres termes : « C'est bon ! On a compris... »)
La forme fragmentaire de "71 fragments d'une chronologie du hasard", enfin, ne m'a pas paru la plus appropriée au sujet. Bien sûr, cela permet de multiples jeux et analogies, par exemple entre la forme du film et celle du "tangram" que les personnages manipulent à diverses reprises, dans des scènes qui ne brillent pas par la légèreté de leur symbolique. Mais ces fragments engendrent aussi une baisse de tension : même si la réalisation et les cadrages, soignés, entretiennent ou ravivent de temps à autre cette tension, la discontinuité du film nuit au crescendo qui pouvait naître du sujet – contrairement à ce que l'on trouve dans "Elephant" (G. Van Sant, 2003) ou dans une moindre mesure dans "Le Septième Continent", par exemple, films dans lesquels l'unité de lieu, de temps et d'action laissait croître la tension jusqu'à la fin.
Ajoutée le 08 nov. 2011 à 19h59
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