20 ans après : Qu'a dit le cinéma du génocide rwandais ?
Avril 1994 - Le Rwanda plonge dans l'horreur. En seulement trois mois, jusqu'en juillet 1994, le pays va se diviser comme jamais et 800 000 Tutsis et Hutus modérés vont être massacrés par les Hutus. "Shooting Dogs", "Hôtel Rwanda"... Vingt ans après le génocide au Rwanda, retour sur ces fictions qui ont exploré cette sombre page de l'Histoire.

"100 Days" est le tout premier film de fiction évoquant le génocide rwandais. Sorti en salles en 2001, sept ans après les faits, le film est né en réalité beaucoup plus tôt. Dès 1997, le journaliste rwandais Eric Kabera désire en effet produire un film sur le sujet, afin de rappeler au monde ce qu'il s'était passé, trois mois durant, dans son pays. Avec Nick Hughes, documentariste britannique ayant couvert les évènements de 1994, ils décident de faire "100 Days" et mettent quatre ans avant de le voir sortir en salles. Tourné à Kibuye, avec des acteurs non professionnels qui ont véritablement vécu le génocide, le film évoque les 100 jours durant lesquels les massacres ont été perpétrés au Rwanda, du 06 avril 1994 (date à laquelle l'avion du Président Juvénal Habyarimana a été abattu), jusqu'à la mi-juillet 1994.

Dénonçant le rôle des autorités rwandaises, celui des miliciens, l'inaction de l'ONU ou encore la complicité de la France, le film nous est notamment raconté par l'intermédiaire de l'histoire de Josette, une jeune Tutsi. Alors que le pays se divise et que les leaders Hutus, ne pouvant plus supporter ceux qu'ils considèrent comme des rebelles, appellent les leurs à tuer leurs voisins Tutsis, Josette trouve refuge dans une église. Elle est rapidement soumise par le prêtre à un ultimatum : mourir ou accepter ses avances sexuelles...



"Chaque année, en avril, je me souviens."

Tourné sur les lieux mêmes de la tragédie, le téléfilm "Quelques Jours en avril" est l’une des premières fictions de grande ampleur consacrée au génocide. Diffusé sur HBO quelques jours seulement après la sortie d’"Hôtel Rwanda" au cinéma, ce téléfilm réalisé par Raoul Peck prend une direction totalement différente en décortiquant les mécanismes du pouvoir et les enjeux politiques à travers une histoire familiale, celle de deux frères qui ne se sont pas vus depuis des années. L'histoire démarre donc en 2004, dix ans après l'horreur, avec Augustin, un instituteur campé par Idris Elba.

Ancien capitaine de l’Armée rwandaise et Hutu modéré à l'époque des faits, il tente de refaire sa vie mais reste traumatisé par la mort de sa femme tutsi et de leurs enfants. C'est alors que son frère Honoré lui demande de venir en Tanzanie où il est jugé par la Cour Pénale Internationale pour avoir incité à la violence raciale contre les Tutsis par l’intermédiaire de la station de radio pour laquelle il travaillait. Honoré confie à Augustin qu'il va enfin lui dire la vérité. 10 ans plus tôt, aux premiers jours des massacres, Augustin avait en effet placé sa famille sous la protection de son frère…

"Ils trouveront ces images atroces, diront : 'Oh mon Dieu c'est horrible', et puis ils retourneront à leur dîner"

Hôtel Rwanda est certainement le film le plus connu jamais réalisé sur le Génocide rwandais. Sorti sur tout le territoire américain en 2005, ce long réalisé par Terry George (scénariste d'"Au nom du Père") relate l'histoire vraie mais bien évidemment romancée de Paul Rusesabagina, directeur rwandais d'un Hôtel 4 étoiles à Kigali qui a protégé, abrité et, donc, sauvé, plus de 1200 Hutus et Tutsis durant le Génocide. Très souvent décrit comme la version africaine de  "La Liste de Schindler", "Hôtel Rwanda" dispose d'un très beau casting, composé notamment de Don Cheadle dans le rôle principal, Nick Nolte dans celui d'un casque bleu ou encore de Joaquin Phoenix dans celui d'un JRI. Malgré son retentissement (ou à cause de...), le film  a essuyé pas mal de polémiques au cours des années, le véritable rôle de Paul Rusesabagina durant le génocide ayant souvent été pointé du doigt. Pour ses détracteurs, le directeur des Mille Collines aurait en réalité profité du génocide pour s'enrichir sur le dos des réfugiés. Pour préparer son film, Terry George a interrogé de nombreux survivants et aucun n'a jamais contredit les dires de Rusesabagina ou critiqué ses actions.
A noter : Don Cheadle et Sophie Okonedo ont été nommés aux Oscar pour leur prestation dans Hôtel Rwanda.

"[L'année dernière en Bosnie] Chaque fois que je voyais une femme bosniaque morte, une femme blanche, je me disais : "Ca aurait pu être ma mère". Alors qu'ici... Ce ne sont que des Africains morts." Qu'est-ce que tu veux que je te dise... Au bout du compte, nous sommes tous de monstrueux égoïstes."


Réalisé par Michael Caton-Jones, le film britannique "Shooting Dogs" est avec "Hôtel Rwanda" - mais dans une moindre mesure -  le film sur le génocide ayant eu le plus d'impact en Occident. Les deux films sont d'ailleurs très souvent comparés bien qu'ils n'aient pas vraiment de rapport l'un avec l'autre. L'action principale de "Shooting Dogs" se déroule au sein de l'Ecole Technique officielle, un lycée de Kigali dans lequel officient un prêtre (John Hurt) et un jeune professeur plein d'illusions (Hugh Dancy). C'est de leur point de vue et non de celui des Rwandais que le film est ainsi raconté. Lorsque les massacres démarrent, des centaines puis des milliers de Tutsis viennent se réfugier à l'école. Missionnaires plein de foi en l'humanité, ayant confié leur vie au Tiers-monde, les deux hommes voient les Occidentaux êtres évacués un à un puis le départ des Casques Bleus.

Ils sont alors confrontés à des sentiments douloureux et contradictoires, ayant trait à leur foi, leur courage, leur lâcheté, leur envie de survivre, leur capacité de céder ou non à la panique... Faut-il rester ou faut-il partir ? Inspiré de l'expérience de David Belton, journaliste pour la BBC présent au Rwanda en 1994, Shooting Dogs interroge évidemment la responsabilité des Nations Unies dans le génocide rwandais. "Tirer sur les chiens", le titre du film, réfère d'ailleurs au fait que les militaires tiraient sur les chiens qui dépeçaient les cadavres alors même qu'ils étaient dans l'impossibilité de combattre le vrai danger : il leur était interdit de tirer sur les meurtriers sauf en cas de légitime défense. Shooting Dogs, comme pour dire la seule action que l'ONU ait menée sur place.



" - Général, ceux qui désobéissent peuvent changer le cours de l'histoire.
- Je ne suis pas venu au Rwanda pour faire l'histoire et je n'ai jamais appris à désobéir"

Adapté du roman québécois Un dimanche à la piscine à Kigali, ce film canadien réalisé par Robert Favreau raconte une histoire d'amour fictive en s'appuyant sur les faits qui se sont véritablement produits au Rwanda en 1994. On y suit l'histoire de Bernard Valcourt (Luc Picard), un journaliste venu tourner un documentaire sur le sida. Alors que les tensions entre Tutsis et Hutus prennent de l'ampleur, il tombe amoureux fou d'une jeune serveuse, Gentille, qui travaille à l'hôtel des Mille Collines (le lieu de l'action d'Hôtel Rwanda). Lorsque l'horreur arrive, le couple ne veut pas se quitter mais est séparé malgré tout. Valcourt passe ensuite plusieurs mois coincé à la Frontière sans savoir ce qu'est devenue Gentille. En revenant au Rwanda, il se met en quête de la retrouver. "Un dimanche à Kigali " raconte donc, via des flashbacks, leur histoire, jusqu'au dénouement final : le destin réservé à Gentille...

A noter : "Un dimanche à Kigali" est le premier film québécois à avoir été entièrement tourné à l'étranger.

"Je sais que Dieu existe car, au Rwanda, j'ai serré la main du diable"

Adapté du livre autobiographique écrit par le Général Roméo Dallaire en 2003, "J’ai serré la main du diable" retrace la terrible expérience vécue par Dallaire (incarné à l’écran par Roy Dupuis), envoyé au Rwanda en 1993 par les Nations Unies afin de maintenir la sécurité et la paix dans le pays. Pour sa mission, il dispose d’effectifs restreints provenant de pays différents. Après l’attentat contre le Président rwandais, les massacres commencent et Dallaire tente d’obtenir des Nations Unies l’autorisation d’agir. A la place, il fait face à l’indifférence du monde, la lenteur des bureaucrates et, par conséquent à sa propre impuissance. Sorti en 2007, ce biopic canadien réalisé par Roger Spottiswoode choisit de relater les évènements de manière chronologique en montrant également la tragédie personnelle vécue par Dallaire, ce dernier évoquant ses souvenirs au présent à une psychologue. Le livre de Dallaire avait auparavant été adapté en documentaire en 2004.

Anecdote : Dans le film, on peut apercevoir Jean-Hugues Anglade dans le rôle de Bernard Kouchner.

"The funny thing about genocide is you never know who's knocking"

Sorti en 2011, "Kinyarwanda" est le dernier film de fiction en date à s’être intéressé à cette triste page de l’Histoire. Pour ce faire, le cinéaste jamaïcain Alrick Brown raconte un pan peu connu de ces quelques mois d’horreur au Rwanda, en montrant comment des Hutus modérés et des Tutsis ont pu trouver refuge dans la Grande Mosquée de Kigali suite à l’appel du Mufti du Rwanda, le chef musulman le plus influent du pays. Ce dernier avait en effet intimé aux Musulmans de ne pas participer aux massacres contre les Tutsis, ouvrant la porte des Mosquées qui devinrent alors des abris pour divers réfugiés. Porté par des acteurs inconnus, dont certains sont même des débutants, Kinyarwanda se base sur les nombreux témoignages de ceux qui ont survécu puis offre cette parole à six personnages. Six personnages qui forment un film choral où plusieurs histoires s’entremêlent : une histoire d’amour entre une jeune Tutsi et un jeune Hutu, le parcours d'une femme militaire qui tente d’apporter la paix, l'histoire d'un homme responsable de nombreux massacres, celles d'un prêtre catholique et du Mufti du Rwanda et celle d'un petit garçon…

 A noter : Kinyarwanda, le titre du film, est la langue nationale du Rwanda.

Commentaires

  • Elisariel

    Le cinéma est ses multiples facettes peut aussi servir à raconter et donner à voir les expériences, le courage, la cruauté, la lâcheté des hommes et des femmes, une certaine vérité (toujours protéiforme) sur des évènements atroces comme le génocide du Rwanda.

  • douggystyle

    Vous avez oublié Le jour où Dieu est parti en voyage, pourtant le plus radical!

  • Cataleptique

    Rwanda : Tuez les tous.

    Un documentaire exceptionnel où la doctrine présidentielle du soutien aux génocidaires en toute connaissance de cause est magnifiquement expliquée.

  • Jahro

    En voilà un bon dossier !

  • BZFK

    Quelques jours en avril, excellent. Aucun voyeurisme, la volonté des hommes de vivre et de sauver ce que l'on peut. On se pose la question : qu'aurais-je fait en de pareilles circonstances ?