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    Neuf Meufs sur CANAL+ : "Je voulais sublimer mes actrices" confie Emma de Caunes
    Par Julia Fernandez — 22 févr. 2021 à 16:23
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    Rencontre avec la réalisatrice de la nouvelle Création décalée de CANAL+, avec qui nous avons parlé de son parcours, des origines de la série et de son rapport aux actrices.

    Comment est né le projet Neuf Meufs ?

    Emma de Caunes : J'avais écrit neuf histoires avec Diastème, neuf portraits de femmes, et on ne savait pas ce qu'on allait en faire. Au cinéma, les films à sketches ne sont pas évidents à monter. J'ai alors décidé d'extraire une des histoires pour en faire un court-métrage, Violette, que j'ai autoproduit et tourné un peu à l'arrache avec Mademoiselle Agnès et ma fille. Je m'étais inspirée d'elle, de conversations sur le sexe que nous avons pu avoir entre mère et fille, et ça l'amusait de le faire. Suite à cela j'ai fait une projection du film, et Arielle Saracco qui s'occupe de la Création décalée de Canal+, l'a adoré. Elle a voulu lire le reste et m'a proposé de l'adapter en série. Il se trouve que la Création décalée est un département qui sélectionne des premières réalisations de série, et donc je cochais les cases. Il a fallu que l'on réadapte un peu nos histoires car la contrainte était d'avoir une unité de temps ou de lieu, donc on les a reliées en mettant toutes les filles dans le même immeuble. Suite à cela j'ai fait un unitaire, qui sera diffusé le 8 mars sur CANAL+ décalé, dans lequel j'ai tricoté les histoires autrement, avec de petites scènes inédites qui ne sont pas dans la série.

    Neuf meufs
    Neuf meufs
    Sortie le 15 février 2021 | 10min
    Série : Neuf meufs
    Avec Yannick Renier, Axel Granberger, François Berléand, Mademoiselle Agnès, Alicia Hava
    Spectateurs
    2,2
    Voir via MyCanal

    Comment s'est déroulé le tournage de la série, et quelles différences y aura-t-il avec le film ?

    Nous n'avons eu que seize jours de tournage en tout, avec deux jours de tournage par histoire, et on a gardé le court-métrage Violette pour l'intégrer aux autres, on ne l'a pas re-tourné. En seize jours, il fallait avoir assez de matière pour une série et un film ! Dès qu'on avait un peu de temps, on tournait de petites scénettes supplémentaires. Mais seule la structure du film est différente, plus chronologique, avec la vie d'un immeuble qui démarre la nuit et se termine le lendemain soir. Le personnage joué par Philippe Katerine (dans les épisodes 2 et 8, ndlr) fait notamment le lien entre toutes les histoires dans le film, il y est plus présent.

    Vous avez coécrit ces différents portraits de femmes avec le scénariste et réalisateur Diastème. De quoi vous êtes-vous inspirés pour les différentes histoires ?

    C'est un peu un mélange entre du vécu personnel, des anecdotes de copines que j'ai romancées, et aussi plusieurs générations : celle de ma fille, qu'elle me raconte à travers ses ami.e.s, ses soirées que j'ai essayées de retranscrire, ou celle de ma mère, à travers l'histoire de Framboise. J'avais envie de rendre hommage à ces femmes de mon entourage, et à des choses que je ne trouve pas encore assez représentées à l'image aujourd'hui en France. Des petits portraits de femmes qui ne soient pas que des sketches à chute, mais des histoires en demi-teinte, avec des émotions, des petits basculements qui peuvent changer une vie. Par exemple, cette conversation avec ma fille m'a transformée, car je ne m'attendais pas du tout à ce qu'elle me pose des questions aussi crues et directes, et ça m'a confrontée à mon rôle de mère. Ça m'a fait réfléchir à notre responsabilité de parent par rapport à la sexualité, au consentement... C'est à nous d'expliquer à nos enfants, ce qu'ils peuvent décider de faire ou non, que rien n'est obligatoire.

    D'où vient l'histoire de Yumi, la danseuse incarnée par Kaori Ito ?

    Pendant le confinement, j'ai vu le très joli film fait par Cédric Klapisch sur les danseurs de l'Opéra de Paris, où on les voyait répéter chez eux, avec les enfants dans les pattes, à faire des grands écarts dans leur cuisine, et ça m'a beaucoup émue de les voir être enfermés comme des oiseaux en cage. De là est partie l'idée d'une histoire de regards avec un voisin, qui redonnait le goût de la danse au personnage de Yumi après une épreuve traumatique. De manière générale, pour chaque personnage, l'idée venait d'une émotion, de récits de femmes pouvant vivre des choses compliquées. Je ne porte jamais de jugement sur mes personnages, je les aime toutes et tous et ils me renvoient chacun à quelque chose qui me touche. Le personnage de Lola et de son père, par exemple, c'est un petit clin d'œil à mon père et moi, même s'il ne se travestit plus en femme maintenant... Quoique ! (rires) J'ai vécu avec un père fantasque, qui se déguisait, faisait marrer les gens, et ça c'était la normalité pour moi. Que Lola profite du moment où son père est en femme pour lui annoncer un chagrin d'amour, ce sont des petites choses qui viennent de moi, avec une envie de parler au plus grand nombre. Que les femmes puissent se retrouver dans ces personnages, avec leurs doutes, leurs failles et leurs contradictions. C'est possible de se retrouver prise au piège de son propre désir, de dire une chose et de faire son contraire... 

    Montrer que l'on puisse être féministe et pleine de contradictions, en somme ?

    Bien sûr, et par rapport aux hommes aussi, on a mis un point d'honneur avec Diastème à ce qu'ils ne soient pas tous des salauds. Ça peut être une tendance quand on entend "film de femmes", or j'avais aussi envie de montrer la fragilité des hommes. J'ai adoré tourner la scène où Nicolas Avinée, dont le personnage va se marier et trompe sa meuf, se met à pleurer dans la cave. C'était un moment très fort et très émouvant. Quand il se confie sur son problème, et révèle qu'il aime sa copine comme un fou mais qu'au lit ça ne fonctionne pas, c'est un tabou énorme. On devrait pouvoir en parler ! Neuf Meufs s'adresse à tout le monde, et les failles des hommes sont aussi intéressantes à filmer. 

    Comment avez-vous choisi vos différents comédiens et comédiennes ? Aviez-vous des noms en tête au moment d'écrire chaque histoire ?

    Au cinéma, c'est très compliqué car on doit avoir des acteurs "bankables", comme si on était des morceaux de viande. Pour Neuf Meufs, Canal+ m'a donné une paix royale, et j'ai pu aller chercher les comédiens que je voulais. Jeanne Rosa est une amie à moi, je trouve que c'est une comédienne extraordinaire qu'on ne voit pas assez. Mademoiselle Agnès, j'avais envie de la faire tourner, on avait déjà fait des petits trucs ensemble et je savais que c'était une actrice née. Pour Philippe Katerine, qui est un copain, je voulais qu'il ait cet espèce de personnage à la fois lunaire et poétique, doux et charmant comme il peut l'être dans la vie. Sarah Suco, j'ai pensé à elle très vite car je l'avais adorée dans le film Place Publique d'Agnès Jaoui. J'étais très heureuse d'avoir cette liberté-là de pouvoir mettre en avant des comédiennes qu'on voit peu. Ensuite, Nicolas Avinée, Charlie Dupont, Faustine Koziel, Solène Rigot, on les a repérés lors du casting. Kaori Ito, on a écrit en pensant à elle avec Diastème car on la connaissait depuis Le Bruit des gens autour, son premier film il y a quinze ans. Léa Drucker, qui jouait une danseuse et chorégraphe, y était coachée par Sidi Larbi Cherkaoui, un immense chorégraphe, avec l'aide de Kaori Ito. Elle me fascine par son humour, et la profondeur de ce qu'elle propose. Comme il y a très peu de dialogues dans son épisode, il fallait qu'elle fasse ressentir par des mouvements la façon dont elle essaie de se réapproprier son corps après une agression, à travers le jeu de la danse. Enfin, j'avais envie de filmer Aïssa Maïga car je la trouve incroyablement belle et sensuelle, et je n'ai pas le souvenir de l'avoir vu souvent jouer la sensualité au cinéma. Sur le plateau, elle était magnétique, elle dégageait un vrai érotisme. Avec Nicolas Bordier, mon chef opérateur, nous avons travaillé la lumière pour faire ressortir sa peau noire, je voulais qu'elle soit sublime. Je voulais qu'elles le soient toutes d'ailleurs ; j'avais envie qu'elles se sentent belles, mises en valeur. En tant qu'actrice je sais à quel point ce rapport des femmes à leur image peut être compliqué sur un plateau : le rapport à l'âge, à la nudité... Là, j'ai l'impression qu'elles se sont toutes abandonnées à moi. Elles m'ont fait confiance, et c'est le plus beau cadeau qu'elles aient pu me faire.

    Neuf Meufs est votre première série. En tant que transfuge de comédienne à réalisatrice, quel était votre défi principal ?

    Ce n'est pas la première fois que je réalise, mais mon tout premier court-métrage (Le Nombril de l'univers) remonte à plus de vingt ans. J'ai fait une ou deux publicités depuis, des petits trucs à droite à gauche. Ce qui me fascine le plus, c'est la direction d'acteurs, et je pense que c'est le cas pour tous les comédiens qui passent derrière la caméra. A partir du moment où on a trouvé la bonne actrice qui correspond à ce que j'avais en tête, on travaille main dans la main, on se comprend très bien. Aïssa me disait que sur le plateau, je vivais les situations en même temps qu'eux : je ris, je pleure derrière mon combo, je ressens les choses de manière très intense ! (rires) J'accorde aussi beaucoup d'importance à la musicalité des dialogues, et j'essaie d'amener les comédiens à ce que j'attends, tout en étant réceptive à leur musique intérieure. La scène entre Sarah Suco et Nicolas Avinée, où nous avons tourné en huis-clos avec une petite équipe, c'était dingue car ce que je leur demandais de dire n'était pas facile. Réussir à les dire en mettant à la fois de la gêne et de l'émotion, tout en faisant monter un désir incontrôlable, c'était périlleux à filmer, mais ils ont vraiment livré quelque chose de fort, et c'est un de mes plus beaux souvenirs du tournage.

    La liberté accordée sur Neuf Meufs vous a-t-elle donné l'envie de développer d'autres projets ?

    Pour ne rien vous cacher, ça fait plusieurs années que j'écris et que j'essaie de passer derrière la caméra, et j'ai eu plusieurs tentatives de longs-métrages qui ont échoué. Maintenant, ça y est : je savais que c'était ma place et je l'ai trouvée. J'avais fait un bac A3 Cinéma à l'époque, j'ai toujours voulu faire de la mise en scène. La comédie a été un petit détour, mais pas si éloigné, et j'y ai beaucoup appris. Sur les plateaux j'ai toujours été curieuse de tout, je m'intéressais de près à la technique, je posais tout le temps des questions... C'est une école géniale. Et là, je n'ai jamais été aussi heureuse qu'en tournant Neuf Meufs. Je me suis dit : "c'est ça ton truc, il faut continuer". Je me sens à ma place. 

    Que retenez-vous de la concrétisation de ce projet au final ?

    La vraie leçon que j'ai retirée de tout ça, c'est que pendant toutes ces années avec ces projets qui se cassaient la gueule, j'aurai pu gagner un peu de temps puisque c'est lorsque j'ai décidé de faire Violette que ça a tout déclenché. Lorsque que je me suis dis "allez, j'y vais, je prends ma bite et mon couteau et c'est parti !" On a tourné avec une équipe de huit personnes en un jour et demi, dans un appartement prêté, en plein pendant les grèves de décembre 2019... c'était super rock'n' roll. Mais si je n'avais pas fait ça, la série n'aurait jamais vu le jour. C'est la leçon que j'en retire : il faut arrêter d'attendre, il faut faire. Quitte à se planter, mais ce qui compte, c'est d'être dans l'action. Et pour un tournage on doit aller chercher des gens, on constitue des équipes, et ça crée une dynamique. L'action appelle l'action, ça déclenche d'autres projets derrière. Il faut se lancer !

    Pour finir, quels sont vos prochains projets ?

    J'aimerais bien refaire une petite série justement, une fois que la sortie de Neuf Meufs sera passée. Il faut que je redescende un peu puisqu'on a tourné en septembre, et on a tout livré avant Noël. Tout est allé très vite. Je vais me reposer un peu maintenant ! Ensuite j'aimerais proposer une autre série, et j'ai aussi 2-3 longs-métrages dans mes tiroirs que j'espère pouvoir essayer de monter à nouveau. Maintenant, avec Neuf Meufs, j'ai un petit bagage.

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