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    Le Dernier duel de Ridley Scott : "Nous abordons des questions sensibles qui mettent mal à l'aise"
    13 oct. 2021 à 08:00
    Maximilien Pierrette
    Maximilien Pierrette
    -Journaliste cinéma
    Tombé dans le cinéma quand il était petit, et devenu accro aux séries, il fait ses propres cascades et navigue entre époques et genres, de la SF à la comédie (musicale ou non) en passant par le fantastique et l’animation. Il décortique aussi l’actu geek et héroïque dans l’émission FanZone.
    Co-écrit avec :
    Olivier Pallaruelo

    Ridley Scott, Jodie Comer et la co-scénariste Nicole Holofcener évoquent "Le Dernier duel", de sa structure narrative à son propos très actuel, et les questions qu'il soulève.

    Quatre ans après les années 70 de Tout l'argent du mondeRidley Scott remonte un peu plus dans le temps, direction le Moyen-Âge, théâtre sanglant de son nouvel opus : Le Dernier duel. Un titre qui fait bien évidemment écho à celui de son premier long métrage, Les Duellistes, et revient sur une histoire vraie.

    Celle du dernier duel judiciaire à avoir eu lieu en France, entre Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, lorsque la femme du premier a accusé le second de viol. Divisé en trois parties, centrées chacune sur un point de vue (comme le Rashomon d'Akira Kurosawa), le long métrage est porté par Adam Driver et Jodie Comer, ainsi que Ben Affleck et Matt Damon, qui ont co-écrit le scénario avec Nicole Holofcener (All About Albert).

    Et c'est aux côtés de Jodie Comer et Ridley Scott que la co-scénariste a évoqué ce film cruel mais très actuel dans sa manière de renvoyer aux questionnements de l'ère #MeToo, lors d'une conférence de presse donnée à Paris.

    Le Dernier duel
    Le Dernier duel
    2h 33min
    De Ridley Scott
    Avec Matt Damon, Adam Driver, Jodie Comer, Ben Affleck, Harriet Walter
    Presse
    3,9
    Spectateurs
    4,2
    Séances (658)

    AlloCiné : Comment vous sentez-vous à l'idée de présenter le film à Paris, à quelques kilomètres des lieux où les événements ont eu lieu ?
    Jodie Comer : Ça rend la chose encore plus spéciale. Encore plus unique.

    Nicole Holofcener : Surtout lorsque nous voyons Notre-Dame, qui est en construction dans notre film.

    Le film est divisé en trois parties. Dans les deux premières, le personnage de Marguerite est vu à travers le regard des hommes, alors que la troisième suit son point de vue. À quel point cela a représenté un défi dans votre manière d'aborder et travailler le rôle Jodie ?
    Jodie Comer : Il n'y a pas eu de chapitre particulièrement difficile pour moi. Mais le vrai challenge résidait dans le fait que nous avons tourné les différentes versions simultanément, ce qui fait que nous passions de l'histoire de Le Gris à celle de Carrouges, et ainsi de suite. Donc il me fallait un peu de temps pour bien me focaliser sur ce que nous faisions (rires)

    Nicole Holofcener : "Est-ce que je déteste mon mari là ? Ou est-ce que je l'aime ?" (rires)

    Jodie Comer : Voilà ! C'était plein de contradictions. Mais nous nous parlions beaucoup, pour être certains que nous étions accordés.

    Nous voulions que les deux versions de la scène d'agression soient similaires, mais comportent quelques différences, car nous suivons deux points de vue distincts (Nicole Holofcener)

    Parlez-nous de l'écriture de ces trois parties Nicole. Vous avez précisé dans le dossier de presse avoir été engagée pour votre regard et votre voix de femme, comment avez-vous abordé la partie centrée sur Marguerite ?
    Nicole Holofcener : Grâce au livre [dont le film s'inspire]. Et à des recherches. Le livre d'Eric Jager est très détaillé en ce qui concerne le cas de Marguerite, donc en y ajoutant mes recherches et mon imagination, j'ai pu déterminer ce qu'elle penserait et les type de choses qu'elle ferait. Nous voulions qu'elle soit compétente, peut-être même plus que son mari. J'ai majoritairement écrit sa partie, mais nous avons beaucoup collaboré avec Matt et Ben, à tel point qu'il est difficile de déterminer précisément qui a fait quoi. J'ai moins écrit dans leurs parties respectives que dans celle de Marguerite, mais travailler ensemble a été très amusant.

    En ayant une deuxième et une troisième partie assez similaires sur le plan de l'écriture, n'avez-vous pas eu peur de perdre le spectateur ?
    Nicole Holofcener : Nous voulions que les deux versions de la scène d'agression soient similaires, mais comportent quelques différences, car nous suivons deux points de vue distincts. Mais il n'y a pas d'ambiguïté : il y a bien viol de Marguerite. Doit-on alors le montrer une fois ? Deux fois ? Et combien de temps la scène doit-elle durer ? A mon sens, il fallait la montrer deux fois, pour avoir les points de vues de Le Gris et de Marguerite.

    Ridley Scott : C'est important de montrer le point de vue de Le Gris. Car pour lui, c'est la même chose. Il ne fait pas la différence.

    Jodie Comer : C'est notamment ce qui m'a attirée. Il ne devait pas y avoir de changement dans les dialogues, tout devait passer par le jeu d'acteur. Nous avons donc eu des conversations avant de tourner les scènes, car les changements sont très nuancés, très légers. Pour moi, en tant qu'actrice, c'était un rôle très ludique. Il était plaisant d'avoir cette liberté lorsqu'il s'agissait d'essayer différentes variations. Mais c'était parfois déroutant aussi. Lorsque vous arrivez sur un projet, vous connaissez les intentions et motivations de votre personnage, sans avoir à vous soucier des attentes des autres. Mais là oui, et c'était intéressant de procéder ainisi.

    The Walt Disney Pictures
    Jodie Comer dans "Le Dernier duel"

    Comment vous êtes-vous préparée pour ces scènes Jodie ?
    Jodie Comer : Elles était très sûres, et je me suis, étrangement, sentie détendue. Je me savais entre de bonnes mains avec Ridley et l'équipe. Tout le monde savait à quel point ces scènes étaient sensibles, nous avions un devoir de protection les uns envers les autres. Adam et moi avions beaucoup de respect l'un pour l'autre mais nous n'en avons pas assez parlé ensemble.

    Je me souviens toutefois que, la veille de tourner la scène de viol, nous nous sommes rendus sur le décor avec Ridley pour étudier la physicalité. Pas les diaolgues, juste les placements. De cette manière, nous avons pu la tourner en trois prises. Et je me dois d'exprimer mon profond respect pour Ridley : lorsque nous avons fini la première, il a immédiatement demandé à tout le monde de laisser ses affaires et quitter la pièce, pour que nous puissions parler de la scène pendant cinq-dix minutes et voir s'il y a des choses que nous voulions explorer davantage ou changer. C'était très respectueux.

    Qu'y a-t-il de marquant chez Adam Driver pour vous ?
    Jodie Comer : Je le trouve incroyablement spontané. Il a très peu peur, donc vous ne savez jamais vraiment ce que vous allez obtenir de lui. Mais j'aime cela car il a une énergie qui est constamment visible. Il est également incroyablement charismatique, et cela va avec le personnage de Le Gris. Même la première fois que j'ai vu le film, je me suis dit que j'aimais bien ce type en fait. L'alchimie entre Ben et lui à l'écran est phénoménale. Je suis une grande fan d'Adam, si vous ne l'avez pas remarqué (rires)

    Nicole Holofcener : Vous avez juste besoin de le voir sourire. C'était un petit miracle que de l'avoir pour ce rôle, mais c'est Ridley qui l'a casté.

    Ridley Scott : Non. En général, lorsque je prépare un film, mon principal investissement réside dans le choix de tous les comédiens. Mais Adam a été choisi par les deux scénaristes. C'est d'ailleurs Matt qui m'a proposé le projet en me disant : "Tu as déjà fait Les Duellistes. Tu veux en faire un autre ?" Il m'a ensuite expliqué ce dont il serait question et je ne voyais pas pour quelle raison je pouvais refuser la proposition de Matt et Ben.

    Je mets un point d'honneur à choisir tout le monde, car chacun est aussi important que les autres à mes yeux. Je cherche aussi à avoir des gens inventifs. J'adore quand un acteur propose quelque chose à laquelle je n'avais pas pensé.

    J'ai le sentiment que Le Dernier duel aurait pu être fait il y a vingt ans, lorsque le mouvement #MeToo n'existait pas encore, et qu'il enverrait le même message (Nicole Holofcener)

    Il est dit dans le film qu'il n'y a pas de justice. Juste le pouvoir des hommes. Mais on s'aperçoit qu'en dépit du juste combat des femmes et des améliorations dans la société, l'homophobie, le sexisme, l'antisémitisme et le racisme font de la résistance. Êtes-vous optimistes ou pessimistes pour l'avenir ?
    Ridley Scott : Il est nécessaire d'être optimiste. Même quand les temps sont durs et sombres. Les choses évoluent lentement - ou pas suffisamment vite - mais lorsque nous faisons un film comme celui-ci, il rentre dans le processus.

    Nicole Holofcener : J'ai le sentiment que Le Dernier duel aurait pu être fait il y a vingt ans, lorsque le mouvement #MeToo n'existait pas encore, et qu'il enverrait le même message. Nous ne l'avons pas écrit car il nous paraissait pertinent pour l'époque actuelle. Nous l'avons fait car il s'agissait d'une très bonne histoire. Qui est pertinente quoi qu'il arrive.

    Ridley Scott : Pertinente et universelle.

    Jodie Comer : C'est ce que je trouve puissant dans le fait de faire un film. Nous abordons des questions sensibles, qui mettent mal à l'aise, et je sais, de personnes qui évoluent dans les mêmes cercles que moi et qui ont vu le film, qu'il permet de créer des débats. Donc les conversations sont déjà là.

    Votre premier long métrage s'appelait "Les Duellistes". Celui-ci s'intitule "Le Dernier duel". En quoi les duels vous intéressent Ridley ?
    Ridley Scott : Je fais des duels chaque jour de ma vie. Avec le studio, les producteurs pour des questions d'argent... C'est mon travail. Si vous ne pouvez pas gérer le stress, ne faites pas mon boulot. Mais j'ai une histoire amusante avec la France : quand je suis venu tourner Les Duellistes ici, on m'a dit "Est-ce un film sexuel ? Avec Brigitte BardotMichael Winner ? Non ? C'est bon alors."

    Est-ce pour cette raison que vous avez de nouveau tourné dans le Sud de la France, et pas en Normandie où l'action se déroule ?
    Ridley Scott : J'avais 40 ans lorsque j'ai fait mon premier film. Et lorsque j'ai lu le roman devenu ce scénario, je ne pensais qu'à cette partie de la France, dans laquelle j'ai tourné il y a quarante ans. Qui a beaucoup changé. Il y a eu beaucoup d'améliorations depuis que j'ai tourné Les Duellistes.

    Propos recueillis par Maximilien Pierrette et Olivier Pallaruelo le 24 septembre 2021 à Paris

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